Le Liban dans les limbes

n.73

Éditorial

Après plus de 13 ans de guerre civile, le régime de Bachar Al Assad en Syrie est tombé à l’heure où nous mettons sous presse. En moins d’une semaine, les combattants du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), dirigé par Abou Mohammed Al-Joulani, ont réussi à mettre fin à cinq décennies de répression, de sectarisme et de corruption. Un régime qui a sans doute été déci­mé par les dynamiques régionales et mondiales et qui a ressenti le manque de soutien de ses principaux appuis : la Russie, focalisée sur l’Ukraine depuis février 2022, et l’Iran et le Hezbollah, affaiblis par l’intensification des attaques d’Israël contre des cibles iraniennes en terri­toire syrien et la guerre contre la milice chiite au Liban.

La disparition d’Al Assad est célébrée par les mil­lions de Syriens qui ont souffert sous son mandat. Plus de 12 millions de personnes, soit la moitié de la popu­lation, ont été contraintes de fuir leur foyer et l’on dé­nombre plus de 100 000 « disparus », c’est-à-dire des personnes enlevées par les forces de sécurité et dont on est toujours sans nouvelles. Mais la joie sera tempérée par la prudence quant à l’avenir. Une période de grande incertitude se profile à l’horizon, tant sur le plan interne que régional et international. La diversité ethnique et linguistique, la violence systématique des différents groupes et l’ingérence de divers acteurs extérieurs ac­centuent l’incertitude quant à l’avenir de la Syrie.

Il est difficile de savoir qui dirigera la transition. Les dits rebelles ne constituent pas un groupe homogène, au-delà d’un rejet commun du régime syrien. Et si, au cours de la dernière offensive, il y a eu une coordina­tion entre HTC et les factions soutenues par la Turquie qui opèrent sous l’égide de l’Armée nationale syrienne, ainsi que d’autres groupes qui cernaient Damas depuis le Sud, la véritable épreuve de compréhension viendra lorsque les différentes factions devront se partager le pouvoir. D’autre part, la population du pays est très di­versifiée. Un futur gouvernement de HTC suscite une grande méfiance parmi les différents groupes en raison de ses anciens liens avec Al Qaïda, bien qu’il ait essayé de montrer un profil plus modéré lorsqu’il dirigeait la province d’Idlib, au nord-ouest, par l’intermédiaire d’un gouvernement dirigé par des civils. Le simple contrôle de l’ordre public interne par les nouvelles autorités pourrait constituer un autre défi majeur.

Sur le plan international, le renversement d’Al As­sad entraînera une réorganisation de l’équilibre des pouvoirs dans la région et portera un coup dur à l’« axe de la résistance » dirigé par Téhéran. Sous le régime d’Al Assad, la Syrie faisait partie du lien entre les Iraniens et le Hezbollah, et constituait une voie de transit essen­tielle pour l’approvisionnement du groupe en armes et en munitions. Le Hezbollah lui-même est gravement af­faibli après une année de guerre avec Israël et son avenir est incertain. Il l’est d’autant plus qu’il a conclu un ac­cord avec Israël avant l’instauration d’un cessez-le-feu à Gaza, rompant ainsi, dans une certaine mesure, le lien entre les deux conflits.

Pour la Russie, principal sauveur d’Al Assad depuis 2015, la chute du régime est un coup dont l’importance est difficile à mesurer. Quel que soit le gouvernement qui émergera à Damas, il devrait – pour l’instant – res­pecter l’accord conclu par Al Assad, qui accorde à la Russie l’utilisation d’une base navale à Tartous et d’une nouvelle base aérienne à Hmeimim. Mais cet atout im­portant est vulnérable, ce qui met en péril son influence dans la région. Il faut espérer que la Turquie d’Erdogan jouera le rôle de médiateur et conclura peut-être un ac­cord avec Moscou sur le sort des bases.

Le vainqueur le plus probable est la Turquie, qui soutient certaines des forces de l’opposition. Ankara a tout intérêt à protéger sa propre frontière pour éviter de nouvelles vagues de réfugiés et que les milices kurdes ne puissent collaborer avec le PKK.

En ce qui concerne les pays arabes, ces derniers temps, le régime d’Al Assad était perçu comme un moindre mal, à tel point qu’il avait été réinvité au sein de la Ligue arabe. Aujourd’hui, la réponse de l’Arabie saoudite, de l’Irak et de la Jordanie sera déterminante pour la stabilité ou non du nouveau régime syrien.

Israël considère la chute d’Al Assad comme une vic­toire, résultat direct des attaques contre l’Iran et le Hez­bollah, principaux alliés du régime syrien. Cependant, le déploiement de troupes israéliennes dans la zone dite « tampon » sur le plateau du Golan montre que le pays se sent en danger.

Pour l’Occident, la fin de la dictature est une bonne nouvelle. Cependant, dans ses relations avec la nouvelle Syrie, il doit faire preuve de fermeté pour que le mouve­ment militaire cède la place à un mouvement politique et, surtout, pour que ce soit une Syrie inclusive qui en­globe toutes les minorités. Face à l’arrivée d’un Trump isolationniste à la Maison Blanche, l’UE doit démontrer sa volonté méditerranéenne et sa volonté d’accompa­gner le pays dans le processus de reconstruction./

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