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n.62 Pandémie et Autoritarisme

Editorial

La véritable indépendance de l’Égypte survient en 1956 lorsque Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez et se débarrasse des griffes coloniales européennes, même si la France, la Grande-Bretagne et Israël tentèrent de l’empêcher dans une guerre que les nouvelles puissances mondiales firent avorter. Suez devient l’incarnation de la souveraineté, de l’identité et du pouvoir égyptiens. Cette artère vitale pour le commerce mondial est un symbole et un puits de ressources. En 2020, les revenus du trafic du canal ont rapporté environ 5,6 milliards de dollars, l’un des trois piliers de l’économie égyptienne avec le
tourisme et les transferts de fonds. On estime que 100 navires y transitent chaque jour, soit 13 % du commerce maritime, qui représente 70 à 80 % du commerce mondial.

Ainsi, lorsque le porte-conteneurs Ever Givens’est échoué dans le canal de Suez, le commerce mondial a été mis en péril. Les pertes, et les navires en attente, se sont accumulés et l’opération de déséchouement du navire est devenue une course contre la montre pour les autorités égyptiennes. Il n’est pas étonnant que, six jours plus tard, lorsqu’ils ont réussi à libérer le canal, le président Abdel Fattah Al-Sissi ait vanté cet exploit comme une source de fierté nationale. En effet, son expansion en 2015 était l’un des mégaprojets phares de son gouvernement et de la complexe période postrévolutionnaire. Al-Sissi a su capitaliser politiquement le malheur de l’Ever Given. Reste maintenant à savoir qui paiera la facture, que l’Autorité du Canal estime à 9,6 milliards de dollars entre les indemnités, les pertes, les dommages à la cargaison et les coûts de remise à flot du navire. Mais les Égyptiens l’ont célébré et ils ont retrouvé une partie de leur fierté blessée par le déclin des dernières décennies, marquées par la perte du poids politique de l’Égypte dans la région et sa dépendance croissante vis-à-vis de ses parrains du Golfe.

L’Égypte, et son président, affichent leur fierté, ce qui apparaît également dans d’autres conflits régionaux, tels que la construction et le remplissage du barrage de la Grande Renaissance éthiopienne. Lorsque les négociations ont échoué, Al-Sissi a proféré de dures menaces à l’encontre de ses voisins du Sud. Le débit du Nil est une « ligne rouge » et une goutte d’eau peut générer beaucoup d’instabilité. Et les menaces d’Al-Sissi ne sont pas à prendre à la légère dans le climat de glorification patriotique qui est sa marque de fabrique depuis son arrivée au pouvoir. Quoi de mieux alors que le baume de la splendeur passée pour faire oublier qu’en pleine crise de la Covid-19, l’économie égyptienne continue de régresser (de 5,9 % de croissance en 2019 à une estimation de 3,5 % en 2021), que 29,7 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté et que quelque 15 millions d’Égyptiens n’auront pas les moyens d’acheter le vaccin qui sera, semble-t-il, vendu.

C’est ainsi qu’il faut interpréter la « Parade dorée des pharaons », le spectacle à millions de dollars sous prétexte de déplacer les 22 momies du Musée égyptien de la place Tahrir vers le nouveau musée de Fostat. Là, Al-Sissi les attendait avec les honneurs pour annoncer que ce déménagement marquait « la renaissance d’une vieille nation qui veut retrouver la place qui lui revient dans le monde moderne ». Du pain et des jeux, truffés de dorures, de symbolismes et le sentiment de se trouver sous le regard du monde entier, d’être à nouveau oum ad dounia, mère de la civilisation, comme l’Égypte se considère elle-même. L’élan de fierté patriotique était immense et des Égyptiens de toutes classes pensaient qu’une telle démonstration de la grandeur pharaonique serait l’aiguillon pour attirer ces millions de touristes perdus (de 13,1 à 3,5 millions en 2020). Il semble peu probable que le tourisme, le commerce ou les affaires, reviennent rapidement à la normale. Le défilé était une anecdote de plus dont la facture finira sur le dos de certains, comme celle de Suez ou du réaménagement de la place Tahrir, qui a su effacer au passage les traces de la révolution de 2011. Un symbole de plus montrant que le régime entend se perpétuer, ancré dans la glorification patriotique et les démonstrations de force, alors que tant de militants et d’opposants croupissent en prison.

Depuis l’Europe, nous observons avec perplexité et avec une certaine frustration, l’autoritarisme atavique s’ancrer chaque jour davantage dans un pays qui, de par son histoire, sa géographie et son poids culturel et démographique, continue d’être le centre du monde arabe.

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