Une relation entre lieu et langue: les juifs qui écrivent en arabe
J’ai été dans un autre monde.
Peut-être dans votre monde.
J’ai été dans un autre lieu
Peut-être dans votre lieu
J’ai été assise mais pas parmi vous
J’ai été dans une autre âme
Pas dans mon âme.
[…]
Maintenant je veux parler dans ma langue, celle que j’ai oubliée
Je ne veux pas l’oublier
Je ne veux oublier ni ma mère ni mon père
Je ne veux pas oublier ma vie
Celle que je n’ai pas vécue, mais je sais qu’elle aurait été
Une vie splendide.
[…]
Amira Hess (dans Larochav, 2007: 119)
Les vers d’ouverture de cet article sont extraits d’un poème d’Amira Hess (1943-2023), poète née à Bagdad, qui s’est installée en Israël avec sa famille à l’âge de huit ans. La langue dans laquelle Hess compose généralement ses poèmes est l’hébreu ; cependant, le poème traduit ici est écrit en deux langues. Chaque strophe (sauf une) peut être lue d’abord dans la variante de l’arabe parlée dans la communauté juive de Bagdad, puis en hébreu. Le fait que, même après tant d’années passées en Israël, Amira Hess ait décidé d’écrire un poème dans la langue arabe des Juifs de Bagdad est perçu comme une preuve du lien qui unit les Juifs arabes à leurs cultures d’origine et qui résonne dans leur langue, une langue qui a été reléguée dans l’oubli et qui est pourtant parfois sauvée dans des vers, des phrases ou des procédés littéraires.
La littérature écrite par les Juifs arabes est considérable. Mais elle a été marginalisée par l’essor des nationalismes où les concepts d’Arabe et de Juif sont présentés comme inconciliables.
Dans un entretien avec l’intellectuel Ammiel Alcalay, publié dans le livre Keys to the Garden, l’écrivain Shimon Ballas (1930-2019), qui est également né à Bagdad et a émigré en Israël la même année qu’Amira Hess, explique : « […] Je pense que ce que je fais, c’est essayer de rapprocher de plus en plus ma langue hébraïque de la langue arabe. » Un peu plus tard, dans le même entretien, Ballas déclare : « Je viens d’un monde différent que je n’ai jamais rejeté. Je me perçois toujours comme faisant partie de ce monde, et en même temps, je me sens profondément impliqué dans ma vie en Israël. Je suis simplement passé de l’arabe à l’hébreu, ce qui me fait définir ma relation à la littérature hébraïque comme une relation entre lieu et langue. »
La relation entre l’espace et la langue est fondamentale pour comprendre la production littéraire non seulement des écrivains juifs arabes en Israël, mais aussi des œuvres que les Juifs ont écrites dans les pays arabes pendant des siècles.
Les vers d’Amira Hess et les mots de Shimon Ballas tracent cette relation entre les langues (arabe et hébreu) et aussi la relation des deux écrivains avec leur vie dans cet autre monde, le monde arabe, qu’ils ne veulent pas oublier.
Hess et Ballas sont tous deux d’origine irakienne, c’est-à-dire qu’ils viennent d’un endroit où les Juifs ont participé activement à l’histoire, la politique et la production littéraire, plus encore que dans d’autres pays. Comme le note Reuven Snir, « [N]ulle part ailleurs dans les temps modernes les Juifs n’ont participé aussi ouvertement à la culture arabe au sens large ou ne se sont sentis aussi familiers avec l’utilisation de l’arabe littéraire standard que dans la première moitié du XXème siècle en Irak ».

Le fait d’écrire en arabe littéraire ne se retrouve que rarement dans les autres pays arabes, où le judéo-arabe était principalement utilisé comme langue d’écriture, en plus de l’hébreu et, le cas échéant, des langues européennes.
En Irak, les XIXème et XXème siècles ont été marqués par un processus de sécularisation de la communauté juive, probablement dû à l’influence européenne, qui a paradoxalement conduit à une ouverture vers les tendances de la culture et de la littérature arabes de la région environnante. Au cours de la première moitié du XXème siècle, les Juifs de Bagdad étaient généralement assimilés et participaient aux idéologies nationalistes, tout comme les Irakiens d’autres confessions. Ils étaient également bien éduqués dans la langue arabe, qu’ils maîtrisaient et qu’ils excellaient à utiliser. À cet égard, Snir déclare : « [L]es écrivains et poètes juifs irakiens des années 1920 ont produit des œuvres essentiellement laïques en arabe standard qui se sont rapidement intégrées au courant dominant de la littérature arabe et ont gagné la reconnaissance d’autres écrivains et érudits arabes ».
Parmi ces écrivains, on peut citer Murad Mikhael (1906-86), poète et premier auteur irakien de nouvelles de style européen, et Anwar Shaul (1904-84), poète et prosateur, mais aussi rédacteur en chef de deux grands journaux de langue arabe. Ce dernier a même récité une élégie à l’occasion de la mort d’un dirigeant irakien dans une mosquée de Bagdad et a participé à la Conférence des écrivains arabes (en tant qu’Irakien) qui s’est tenue à Bagdad en 1969.
Anwar Shaul, entre autres, était également traducteur de littérature européenne en arabe. De fait, de nombreux écrivains juifs arabes ont été actifs dans le domaine de la traduction au XXème siècle, et pas seulement en Irak. Ils ont traduit en arabe ou en judéo-arabe des œuvres écrites dans des langues européennes ou en hébreu. De même, surtout après la création de l’État d’Israël, ce sont des Juifs d’origine arabe qui ont traduit des œuvres de la littérature arabe en hébreu. À titre d’exemple, le célèbre écrivain israélien d’origine bagdadienne Sami Michael (1926-2024) a traduit en hébreu la trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, l’écrivain égyptien lauréat du prix Nobel de littérature.
Cependant, l’activité dans laquelle les Juifs des pays arabes, en général, excellaient était le journalisme. Hadover, un journal en judéo-arabe, a été publié en Irak entre 1863 et 1871. À la même époque, des journaux européens en hébreu et dans d’autres langues arrivent, et des Juifs, comme Anwar Shaul lui-même, publient des journaux en arabe et lisent ceux qui viennent du Liban ou de Syrie.
C’est au Liban qu’est née Esther Moyal (1874-1948), journaliste et écrivaine féministe qui a connu une grande notoriété à son époque. Elle a également vécu au Caire et en Palestine ottomane et a fondé plusieurs journaux en langue arabe pour diffuser ses idées féministes et ses propositions sociales et politiques.
Le climat de participation et de vivacité en Irak et au Moyen-Orient au début du XXème siècle, et dont les écrivains juifs sont également représentatifs, s’est modifié avec l’influence des idées nazies sur la politique irakienne, la propagation du sionisme en Palestine et les réactions des nationalismes arabes
Le climat d’enthousiasme, de participation et de vivacité culturelle qui prévalait en Irak et au Moyen-Orient dans les premières décennies du XXème siècle, et dont les écrivains juifs sont également représentatifs, s’est progressivement modifié à partir de la seconde moitié des années 1930, avec l’influence des idées nazies sur la politique irakienne, la propagation du sionisme en Palestine et les réactions des nationalismes arabes. Anwar Shaul a été l’un des rares Juifs à décider de rester en Iraq, avec un autre écrivain, Mir Basri (1911-2006), même après l’émigration massive des années 1950. Au début des années 1970, cependant, il était temps pour eux aussi de quitter leur pays en raison de la discrimination dont ils étaient victimes.
Que signifie être authentique ?
Courir dans la rue Dizengoff et crier en dialecte juif marocain :
« Ana men el Magrab, ana men el Magrab »
[…]
Erez Biton (dans Sefer hana’na, 1979: 11)
Les vers d’Erez Biton (1942), poète juif israélien né en Algérie de parents marocains, rappellent ceux d’Amira Hess. Ici aussi, il s’agit d’une revendication de la langue arabe, l’arabe parlé par les Juifs marocains, que le poète fait résonner dans l’une des rues centrales de Tel-Aviv, soulignant le désir de récupérer et de sortir de la marginalité cette langue et cette culture, arabe judaïque, qui, en Israël, est reléguée à la périphérie sociale et culturelle.
En Afrique du Nord, d’où provient Erez Biton, les Juifs ont composé des poèmes, principalement liturgiques, et d’autres œuvres en judéo-arabe ainsi qu’en hébreu. Ce n’est qu’en Égypte que l’on trouve quelques œuvres écrites en arabe standard par des auteurs juifs.
L’intellectuel Yosef Tobi explique comment la littérature judéo-arabe a connu une période d’essor et d’épanouissement en Afrique du Nord à partir de la seconde moitié du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle, notamment en Tunisie. Une littérature vivante s’est développée, intégrée à la production littéraire locale, mais destinée avant tout à la communauté juive, puisque le judéo-arabe s’écrit en caractères hébraïques.
Le genre le plus important de la littérature judéo-arabe est la poésie liturgique : les piyutim, qui sont des poèmes récités et chantés dans les synagogues par les paytanim. Le rabbin David Buzaglo (1903-1975) était un célèbre compositeur de poèmes liturgiques qu’il chantait lui-même dans les synagogues et qui sont encore chantés aujourd’hui. Il a vécu au Maroc jusqu’en 1965, date à laquelle il a émigré en Israël, où il a été accueilli presque avec vénération par les Juifs d’Afrique du Nord qui s’y étaient installés avant lui. Erez Biton dédie également un poème au rabbin David Buzaglo : un poème dans lequel il revendique l’importance de ses vers, pour lesquels il mérite d’occuper une place importante dans la scène littéraire. Les deux poètes partagent le lien qu’ils entretiennent avec la langue arabe d’Afrique du Nord. Dans ses poèmes, Buzaglo mêle l’hébreu à l’araméen et au judéo-arabe, fournissant un échantillon de l’interconnexion de ces langues dans les communautés juives du Maroc et d’Afrique du Nord. Buzaglo mêle également la poésie liturgique hébraïque à la musique folklorique arabe et est un maître du genre poétique appelé matrouz, dans lequel des vers ou des strophes composés en hébreu et en judéo-arabe sont entrelacés.
Un autre genre similaire de poésie liturgique, dans lequel des termes hébreux sont mélangés à des termes arabes et où les vers sont inséparablement accompagnés de musique, est le humaynî, typiquement yéménite, interprété de façon magistrale par Shalom Shabazi (1619-1720) des siècles avant ceux que nous examinons ici. Cet exemple est mentionné pour montrer que, bien que peut-être moins connue ou étudiée, la littérature juive yéménite a également été influencée par la culture arabe de son entourage et en a fait partie. Certains poètes juifs yéménites utilisaient l’hébreu, l’araméen et l’arabe de leur communauté comme langues littéraires, comme on peut le constater dans l’ensemble du monde arabe et à travers les siècles. La popularité de Shabazi s’est maintenue jusqu’à nos jours, certains de ses poèmes ayant même été interprétés par de célèbres chanteurs juifs contemporains d’origine yéménite, tels qu’Ofra Haza et Zohar Argov.
L’ouverture vers la fin du XIXème siècle à la culture européenne et aux Lumières juives (Haskala) a entraîné une augmentation des publications littéraires et journalistiques en hébreu et la diffusion des idées sionistes, mais en même temps, les penseurs et écrivains juifs nord-africains se sont rapprochés de la littérature et de la langue françaises et, parallèlement, l’activité littéraire en judéo-arabe s’est intensifiée. La prolifération des imprimeries hébraïques qui imprimaient également des livres en judéo-arabe témoigne de cette tendance. Selon Yosef Tobi, une imprimerie hébraïque a été ouverte à Alger en 1853, à Oran en 1856, puis à Tunis en 1861, et plus tard, au début du XXème siècle, également au Maroc et en Libye. Ces presses ont produit de nombreux ouvrages traduits de l’hébreu ou de langues européennes vers le judéo-arabe.
Si, comme nous l’avons vu, le genre le plus répandu de la littérature judéo-arabe est la poésie liturgique, les ouvrages folkloriques dans lesquels les influences de la culture arabe environnante est encore plus évidente, ne manque pas. Quoi qu’il en soit, en Afrique du Nord, de même qu’en Irak et dans le reste du Moyen-Orient, le phénomène le plus marquant est le journalisme. C’est à Alger, en 1870, qu’est publié le premier journal quotidien en langue judéo-arabe. On peut affirmer que dans les régions où l’intégration des Juifs dans la société dominante a été plus forte, les Juifs étaient propriétaires, rédacteurs en chef ou journalistes dans des journaux en arabe standard. C’était le cas en Irak, mais aussi en Syrie et au Liban. En revanche, là où l’intégration était moindre, les journaux qui circulaient avaient tendance à être en hébreu ou en judéo-arabe.
Le genre le plus répandu de la littérature judéo-arabe était la poésie liturgique. Mais le phénomène le plus remarquable est le journalisme : là où l’intégration a été la plus forte, les Juifs étaient propriétaires, rédacteurs en chef ou journalistes dans des journaux en langue arabe standard.
Il semble évident que la participation juive à la littérature arabe standard, pendant sa période de renaissance (Nahda), était limitée à certaines zones géographiques, ou que les Juifs qui y étaient actifs étaient moins reconnus. Cependant, l’essor de la production judéo-arabe a intéressé les communautés juives dans l’ensemble du monde arabe, en particulier en Afrique du Nord.
En Égypte, on se souvient de grandes personnalités de la musique, du théâtre et du cinéma qui étaient juives, comme la diva de la musique égyptienne Leila Mourad (1918-1995) et le réalisateur Togo Mizrahi (1901-1986), mais il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui se sont consacrés à l’écriture en arabe standard. Parmi eux, on peut citer Yaqub Sannu (1839-1912), l’une des figures de proue du théâtre égyptien mais aussi de la presse satirique, qui a embrassé la cause du nationalisme égyptien et n’a jamais écrit sur des sujets religieux en rapport avec le judaïsme. Snir affirme : « [B]ien qu’à la fin des années 1930 et dans les années 1940, certains cercles juifs lui aient accordé plus d’attention, la langue arabe n’a jamais pu remplacer le français ou l’italien comme langue des cercles intellectuels parmi les Juifs égyptiens » (2023: 212).
On peut mentionner le cas de Jacqueline Kahanoff (1917-1979), née en Égypte, qui est l’écrivaine qui a inventé le terme levantinisme, avec lequel elle a voulu définir et défendre la culture des Juifs du Levant, des pays arabes ou musulmans. Cependant, sa langue d’écriture n’était ni l’arabe ni l’hébreu, mais l’anglais.
À partir du milieu du XIXème siècle, en Afrique du Nord, mais pas seulement, de nombreux écrivains et penseurs ont été éduqués dans les langues et cultures européennes, en particulier en français, et ont composé leurs œuvres dans ces langues. D’une manière générale, les choix linguistiques ont également été influencés par les développements politiques qui ont eu une influence sur l’intégration et la sécurité des communautés juives.
Il convient de noter, à titre d’exemple, que des intellectuels de l’envergure d’Albert Memmi (1920-2020), Jacques Derrida (1930-2004) et Hélène Cixous (1937), qui étaient également des Juifs de Tunisie ou d’Algérie, ont écrit leurs œuvres principalement en français. Tous trois ont longuement réfléchi à leur identité de Juifs nés dans un contexte majoritairement arabe et islamique, ainsi qu’à leur langue d’usage (ou de désusage) littéraire. Si Memmi a écrit et réfléchi sur le terme juif arabe et sa difficile application, Cixous, dans Les rêveries de la femme sauvage ([2000] 2023), a inventé le terme inséparabe pour définir sa condition de juive en Algérie et sa relation contradictoire avec l’identité arabe.
Il faudrait rappeler que des textes écrits par des auteurs juifs sont présents dans la littérature arabe avant l’arrivée de l’Islam. Le poète juif al-Samawal ibn Adiya’ (VIème siècle avant J.C.) est emblématique de la tradition arabe pour son allégeance. De même, et surtout à l’époque d’Al-Andalus, les écrivains juifs les plus renommés composaient leurs œuvres en arabe comme en hébreu et faisaient office de traducteurs d’une langue à l’autre. Il en va de même pour la littérature écrite par les Juifs des pays arabes aux XIXème et XXème siècles, qui ont participé à la production littéraire de leur pays, avant que l’essor des nationalismes ne modifie les équilibres régionaux et ne marque la fin de l’histoire des Juifs dans les pays arabes ou musulmans.
Dans de tels contextes, choisir une langue d’écriture signifie également choisir un public possible de lecteurs plutôt qu’un autre. Littérature sans public est le titre d’un article de Sasson Someck publié dans la revue Hakivun mizrah (2003) et consacré aux écrivains arabes qui ont continué à écrire en arabe même après leur migration en Israël, comme c’est le cas de Samir Naqqash (1938-2004). Cet écrivain est considéré comme l’un des meilleurs de la langue arabe. Naguib Mahfouz lui-même a fait l’éloge de Naqqash pour ses œuvres et pour son utilisation magistrale de la langue arabe, tant dans sa version littéraire que dans celle parlée par les Juifs irakiens. Il s’agissait pourtant d’un écrivain peu reconnu de son vivant du fait qu’il écrivait en arabe en Israël. Il est évident que la langue et le lieu d’écriture sont intrinsèquement liés.
Samir Naqqash symbolise en quelque sorte l’histoire de la littérature écrite par les Juifs arabes, en particulier en Irak. Leurs contributions littéraires ont été considérables, tout comme leur connaissance de la langue arabe. Mais en même temps, leur marginalisation sur la scène littéraire est évidente, coïncidant avec l’émergence de nationalismes excluants, dans lesquels les concepts d’Arabe et de Juif ont été resignifiés comme inconciliables./