n.58 Processus et lieux de radicalisation

Editorial

Il semble que de plus en plus de dirigeants politiques démocratiquement élus ont cessé de considérer la presse comme un élément fondamental de la démocratie et en sont venus à la considérer comme un adversaire auquel ils expriment ouvertement leur animosité. Le président des États-Unis, Donald Trump, entre autres, est un adepte du mediabashing, c’est-à-dire du dénigrement systématique de la profession. Et il l’exerce sans ménagement, qualifiant les journalistes d’ « ennemis du peuple », une phrase forgée, à l’époque, par Joseph Staline. La liberté d’expression se réduit drastiquement dans les pays où s’est renforcée l’image du dirigeant fort et reste à la traîne dans le reste du monde. Les fake news sont aujourd’hui une pratique courante qui s’infiltre progressivement dans tous les domaines de la politique et de la société, rendant encore plus compliquée la tâche d’informer et de s’informer. Il devient de plus en plus difficile de trouver des informations contextualisées et précises dans le torrent de données, d’opinions et d’analyses qu’héberge internet. À cela s’ajoute l’omniprésence et l’apparente fiabilité des réseaux sociaux, qui sont devenus pour beaucoup les seules sources d’information.

Les temps sont durs pour la profession, les défis économiques auxquels sont confrontés les médias traditionnels s’ajoutent à l’énorme tâche de faire des reportages en ces temps agités, surtout lorsque les libertés diminuent à mesure que les perceptions des menaces contre la sécurité augmentent. Après le Printemps arabe, l’utilisation des lois d’urgence a été instrumentalisée dans de nombreux contextes pour contrôler l’information et permettre la diffusion de récits monopolisés par les gouvernements, en particulier sur la rive sud. La lutte contre le terrorisme est devenue la pierre angulaire de la restriction des libertés fondamentales pour quiconque peut être considéré comme une menace au statu quo, qu’il s’agisse de journalistes, militants, artistes ou académiciens. Les cas de Raif Badawi, Prix Sakharov 2015, emprisonné en 2012 par l’Arabie saoudite, de l’influencer irakienne Tara Farès, assassinée en pleine rue, ou du doctorant Matthew Hedges, condamné à la prison à vie en novembre dernier aux Émirats arabes unis, résonnent encore.

Récemment, nous avons assisté ébahis à « l’affaire Khashoggi », dans laquelle il est devenu évident que l’Arabie saoudite détruit sa crédibilité et place les démocraties occidentales dans une situation délicate. À tel point que le royaume et son prince héritier, Mohammed ben Salmane, sont devenus, comme son voisin l’Iran, un facteur d’instabilité. L’image réformiste du prince a été ternie par l’étouffement brutal de la voix dissidente de Khashoggi. Tout cela semble avoir eu un impact direct sur la politique étrangère saoudienne, en particulier en ce qui concerne le Yémen. En Égypte aussi, le président Abdelfattah al Sissi contrôle le pays d’une main de fer. Les cas de Mahmoud Abou Zeid, « Shawkan », photojournaliste emprisonné pour avoir photographié les forces de sécurité lors d’une manifestation en 2013, et du journaliste Ismaïl Alexandrani, collaborateur d’AFKAR/IDEES, condamné à 10 ans de prison en mai 2018, sont connus. Selon le rapport 2018 de Reporters Sans Frontières, la Turquie est le pays du Moyen-Orient qui compte le plus grand nombre de journalistes emprisonnés (28), suivie de près par l’Égypte (27), l’Arabie saoudite (13), l’Iran (9), le Bahreïn (9) et la Syrie (7). Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord est également l’une des régions où il est le plus dangereux d’exercer le journaliste.

Et malgré cela, la liberté d’expression et la question des droits de l’Homme ont pratiquement disparu de l’agenda politique entre l’Europe et la rive sud de la Méditerranée. Les intérêts stratégiques prioritaires à court terme, la sécurité et plus de sécurité l’emportent, sans prévoir les coûts de ce certain « défaut de prêter assistance » aux journalistes, militants, académiciens et acteurs sociaux qui ont été réduits au silence. Dans ce contexte, qui fait entendre sa voix en défense des journalistes arrêtés et réduits au silence sur la rive sud ? Le silence est saisissant et il ne sert qu’à perpétuer des pratiques d’asphyxie de la dissidence qui devraient être inacceptables en ce siècle. Malheureusement, rien n’est gagné d’avance en matière de liberté d’expression et on risque de voir sa violation devenir une norme acceptable.

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