The Digital Double Bind. Change and Stasis in the Middle East

The Digital Double Bind. Change and Stasis in the Middle East.
Mohamed Zayani et Joe F. Khalil.
Oxford University Press, Nueva York, 2024, 304 p.
Dans les années 1950, l’anthropologue Gregory Bateson développe la théorie de la « double contrainte » pour expliquer la communication paradoxale et rechercher les causes psychologiques de la schizophrénie. Mohamed Zayani et Joe F. Khalil revisitent ce concept pour retracer la transformation et la dynamique numérique au Moyen-Orient, ainsi que pour examiner et passer au crible tout ce qui a déjà été écrit à ce sujet, et pour proposer une analyse approfondie, actualisée et in situ.
Le titre du livre annonce déjà sa conclusion : le Moyen-Orient est le foyer d’impulsions entrelacées de changement et d’immobilisme. La transformation numérique en cours est aussi complexe et multiforme que cette région vaste et diverse, et que ses dynamiques sociopolitiques, économiques et culturelles. Il ne s’agit pas d’un paradoxe, affirment les auteurs, mais d’une juxtaposition de logiques apparemment incongrues qui pourtant coexistent, se nourrissent les unes des autres, ont été intégrées dans la vie quotidienne de la population et font intrinsèquement partie de cette transformation.
C’est l’utilisation de l’adverbe apparemment (incongru, contradictoire, paradoxal) qui sous-tend le discours des auteurs. Rien n’est ce qu’il semble être à première vue au Moyen-Orient ; c’est beaucoup plus que cela et c’est chargé d’histoire. Cela ne peut donc être interprété ni dans un présent perpétuel ni à travers une logique binaire résolument très occidentale dans son approche de toute question dans ce domaine. Appliqué à la révolution numérique et à son développement, à son impact et à ses possibilités dans la région, les auteurs critiquent la simplification et un certain « orientalisme numérique », et proposent une lecture plus fluide, nécessairement désoccidentalisée, dans laquelle le numérique et le pré-numérique se chevauchent et où le changement et la paralysie ne s’excluent pas mutuellement.
La thèse sous-jacente est intéressante : les outils qui favorisent le changement sont ceux qui perpétuent l’immobilisme (sic). Ou, dans un sens plus large et avec des implications plus perverses : les dynamiques qui remettent en cause la paralysie sont celles qui contribuent aussi à la maintenir. Je me concentre sur ce que je connais – le binôme résistance/dissidence/expression et répression/censure/suppression – et la notion de double contrainte me renvoie à celle de cercle vicieux, de poisson qui se mord la queue, de guerre éternelle et inégale entre le chat et la souris, où le rongeur tenace ne peut gagner que des petites batailles et où le félin rusé ne perd jamais le contrôle d’une réalité déterminé par les actions de l’un et de l’autre.
Une telle déclaration de principe donne certainement à réfléchir, même si je ne suis pas sûre qu’elle soit nouvelle ou même unique au Moyen-Orient. C’est le cas depuis l’introduction de l’Internet dans la région à la fin du XXème siècle. Comme le rappelle le livre, les régimes qui l’ont importé pour développer leurs économies ont réussi à en limiter l’accès à la population. Les technologies utilisées pour la mobilisation et la dissidence sont aussi celles qui ont été utilisées pour la censure et la répression.
Trois décennies plus tard, alors que le numérique est déjà le vaste territoire sur lequel se joue la politique du quotidien (sic), les outils qui ont renforcé l’activisme et la liberté d’expression sont aussi ceux qui ont donné naissance à de nouvelles formes d’« autoritarisme numérique » et facilité de nouvelles techniques sophistiquées de propagande et de désinformation pour contrôler et brouiller le message. Ainsi, le concept de « double contrainte » pourrait également s’appliquer à l’Europe schizophrène d’aujourd’hui, où l’extrême droite a très bien su exploiter les nouvelles technologies pour exploiter les vulnérabilités et promouvoir l’idéologie ultra et réactionnaire. Il suffirait peut-être de remplacer le concept d’immobilisme par celui de régression.
Au-delà de l’effort de compilation des pratiques numériques politiques, économiques et culturelles, le livre est presque plus intéressant pour les questions qu’il soulève et les réflexions qu’il suggère que pour les réponses qu’il peut apporter. Il a peut-être le défaut de vouloir trop couvrir et donc d’ajouter de la complexité à la complexité : chacun des aspects qu’il soulève pourrait faire l’objet d’une recherche approfondie, de même que chacune des trois sous-régions qu’il décrit à l’intérieur de la région d’après ITC (leaders, aspirants et retardataires).
Je reviens donc à la question de fond qui m’intéresse, car elle touche à un débat intense et non résolu : la notion de « technologie libératrice » qui a dominé le discours médiatique et académique occidental sur le printemps arabe, un déterminisme technologique soft qui attribue presque plus de mérite aux outils numériques qu’aux personnes qui les utilisent, qui se les approprient, qui les transforment et qui les intègrent dans leur vie quotidienne. Bien que les auteurs le dénoncent, ils partagent certains des postulats de l’euphorie de l’époque en soulignant l’horizontalité du numérique, son penchant pour l’ouverture et l’échange, sa capacité émancipatrice ou ses effets égalisateurs, et en concluant que ce sont les élites résistantes et résilientes au changement qui annulent le potentiel transformateur de la technologie en la cooptant pour maintenir le contrôle, l’hégémonie et leur propre bénéfice. Il s’agit là véritablement d’une double contrainte universelle.
— Lali Sandiumenge, journaliste