Propositions urgentes à la Méditerranée Sud

L’Europe, par intérêt ou par générosité, devrait aider les pays du Sud à résoudre leurs difficultés économiques, politiques et sociales

Jean-Louis Guigou, ancien délégué à l’Aménagement du Territoire et l’Action Régionale en France.

Depuis le 11 septembre 2001, la Méditerranée est redevenue une zone stratégique prioritaire pour les acteurs internationaux et avant tout pour l’Europe. Au-delà d’être avec le Proche Orient la source de 70% des énergies fossiles, la Méditerranée apparaît comme une zone possible de co-développement. 

La période actuelle apparaît cruciale au moment où une partie essentielle de l’équilibre du monde va séjourner en Méditerranée, dans les 20 prochaines années. 

Si le consensus prévaut quant à la détermination des nouvelles menaces, deux visions s’opposent lorsqu’il s’agit d’y porter une solution : les uns se situent dans une stratégie de « choc de civilisation », les autres militent davantage pour « le dialogue entre les cultures ». 

Malgré les difficultés, des opportunités se présentent ; et alors que l’espace euro-méditerranéen constitue un centre d’intérêt renouvelé, les conditions d’un co-développement se précisent. 

Les difficultés s’accumulent aux portes de l’Europe 

Les titres du monde académique évoquent la nécessité de « (re)construire » cet espace tiraillé entre tentative de « rapprochement », de « dialogue », « d’espérance », de « co-développement » et lignes de « fractures » qui vont de la « défiance », aux « malentendus » en passant par « l’affrontement » et les « conflits ». Tous « s’inquiètent » des « défis » à relever, s’interrogeant sur un « pari » et un « choc salutaire » sans lesquels « l’émergence » restera « entravée ». Tous enfin questionnent la « cohérence » du projet euro-méditerranéen, la « faiblesse de ses objectifs », les défauts de son fonctionnement. 

De part et d’autre de cette mer commune, on assiste, en effet, à une dérive des opinions, à la montée des incompréhensions et des méfiances, à un piétinement économique au Sud (déclin des investissements directs étrangers – IDE –, chômage croissant des jeunes), à un blocage des sociétés qui creusent l’écart de niveau de vie et des aspirations entre les riverains. 

Confrontée à ces pressions, l’Europe a tendance à se refermer, tandis que le Sud « bouillonne ». 

C’est dans cette situation, que les pays du Sud devront affronter, dans les années à venir, plusieurs chocs : – un choc démographique avec l’arrivée sur le marché du travail, d’ici à 2020, des classes d’âges actives les plus importantes de leur histoire, avant que cette vague ne régresse. Selon la Banque Mondiale (BM), il leur faudrait créer 100 millions d’emplois, incluant le Moyen-Orient, en 20 ans : « La fracture démographique va exploser entre le Sud et le Nord de la Méditerranée dans les prochaines décennies, avec un violent impact sur les deux rives si aucun effort ne permet de la compenser par un fort relèvement du niveau de développement du Sud ; 

– un choc économique avec la perspective, en 2010, d’une zone euro-méditerranéenne de libre-échange à laquelle s’ajoutera l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Ces ouvertures commerciales risquent de ruiner entre 30% et 50% des entreprises locales incapables de supporter l’ouverture à la concurrence mondiale ; 

– un choc politique et sociétal, car à l’inverse des pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) qui avaient déjà fait leur révolution industrielle et sociale au XIXème siècle, les pays de la rive Sud de la Méditerranée devront affronter les mutations rapides que la modernité impose : le respect des personnes et des biens ; la transparence des procédures et l’État de droit ; l’esprit d’initiative et la liberté d’entreprendre ; la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption. Ces règles universelles s’apprennent mais prennent du temps à se mettre en place. Nous-mêmes devons faire des efforts constants pour les maintenir. 

Ces sociétés du Sud, insuffisamment préparées, demeurent trop fragiles pour affronter seules ces chocs. Par intérêt, ou par générosité, l’Europe doit les aider à résoudre les difficultés économiques, politiques et sociales qui s’accumulent. La France, liée notamment par la francophonie à la Méditerranée, a tout intérêt à promouvoir une politique ambitieuse et à entraîner l’Europe dans cette voie. 

Or les décideurs et les opinions, au Nord comme au Sud, sont peu mobilisés sur ces thèmes, au regard de l’importance des enjeux en présence. Depuis 1995, qui fut une « année d’euphorie méditerranéenne » avec les promesses de paix au Proche-Orient et les accords de Barcelone, l’intérêt politique pour le développement de la rive Sud ne cesse de s’émousser. 

Des risques, mais aussi des opportunités 

Pourtant, et c’est là un paradoxe, l’espace euro-méditerranéen existe déjà fortement, tant au niveau des échanges économiques (près de 60% des flux commerciaux des pays du Sud se font avec l’Europe) que des échanges humains (15 millions d’émigrés de la région vivent en Europe, des millions de touristes européens visitent ces pays chaque année). Ce espace n’est pas « à construire » : nous devons revisiter notre approche d’ensemble envers cette zone. 

Au-delà des risques potentiels, les évolutions à venir offrent des opportunités pour rendre plus complémentaires les économies et les sociétés du Nord et du Sud. Les pays qui parviennent aujourd’hui au seuil du développement pourraient « sauter » une étape, celle de l’accumulation du capital technique, à condition de miser sur la nouvelle économie de la connaissance et sur la qualification des ressources humaines. 

La croissance serait tirée par un accès direct aux technologies à forte valeur ajoutée, sans passer par l’étape intermédiaire d’imitation technologique et de remontée des filières dans des secteurs à faible ou moyenne valeur ajoutée qu’on suivie les « dragons » asiatiques. A l’image de l’Inde et de certains pays d’Asie qui ont bénéficié de ce modèle fondé sur les nouvelles technologies de l’information. 

Autre source de croissance, le développement des services paraît prometteur, une part importante d’entre eux étant susceptible d’être consommée au Sud par les populations du Nord (tourisme, accueil des retraités, etc…). 

L’opportunité démographique

D’ici 2050, sans apports migratoires, la population européenne pourrait diminuer de 60 millions d’habitants et la population active de 75 millions. De leur côté, les 12 pays partenaires méditerranéens auront à créer 45 millions d’emplois dans les 10 prochaines années, ce qui exige 7% de croissance par an. A défaut, la pression migratoire au Nord risque d’être difficilement soutenable et la fuite des cerveaux au Sud d’handicaper le développement futur. 

Les pays méditerranéens seront dans la phase optimale de leur transition démographique d’ici à 2020 : des actifs nombreux, moins d’enfants et peu encore de personnes âgées à charge (c’est dans cette phase que les « dragons d’Asie » ont réussi leur décollage économique).
Au prix d’une hausse des investissements, de la formation et de profondes réformes institutionnelles, cette population active et jeune peut augmenter sa productivité. La région pourrait atteindre des taux de croissance de type asiatique. Cette croissance bénéficiera à l’Union européenne (UE), principal fournisseur de nos voisins du Sud.
Si nous arrivons à créer des conditions favorables à la formation et à la circulation des personnes en construisant une solide base d’adhésion aux valeurs politiques élémentaires de l’Union –libertés individuelles ; liberté de conscience ; sécurisation –, une partie du problème démographique européen sera réglée, le reste relevant d’une reprise de la natalité dans l’UE elle-même (1,4 enfant par femme en moyenne aujourd’hui, contre 2,1 pour assurer le renouvellement des générations). 

Si nous parvenons à investir dans le capital humain et l’économie de la connaissance, par la recherche et le développement, en faisant du dynamisme démographique au Sud un atout, nous aurons des chances de remonter la pente qui se creuse avec les États-Unis et de rester maîtres de notre progrès technique. 

Si nous ne réussissons pas à mettre en œuvre ces politiques, d’autres le feront à leur avantage, et non nécessairement en faveur de la modernisation de la partie méditerranéenne de l’arc musulman. 

Une immigration « organisée » semble devoir présenter moins d’inconvénients qu’un déséquilibre intergénérationnel qui pourrait porter atteinte au contrat social en Europe et qu’un brain drain, facteur d’appauvrissement au Sud. Notre intérêt ne serait-il pas de participer à la formation sur place dans une logique de gestion des flux migratoires mutuellement bénéfiques incluant un retour de savoir-faire et un encouragement à la création d’entreprises ? Le commisaire européen, Chris Patten, et le président de la Commission, Romano Prodi envisagent bien, à terme, « la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux » entre les deux rives de la Méditerranée. 

L’opportunité financière

Il est très vraisemblable que les pays européens se préparent à avoir un excédent d’épargne (lié à l’excédent commercial et au vieillissement des populations) qui devra être investi dans des activités suffisamment rentables pour permettre le paiement des retraites. Parallèlement, les pays méditerranéens auront besoin d’épargne pour réaliser des investissements. Rendons complémentaires ces deux constats et encourageons l’Europe à transférer son épargne excédentaires –estimée à 30 milliards d’euros par an– vers les pays méditerranéens. 

Là encore, ce transfert d’épargne suppose que les conditions d’une hausse de l’efficience soient réunies au Sud, ce qui nécessite d’y élever le niveau de la formation du capital humain et d’y bâtir des infrastructures physiques et réglementaires qui soient propices à la croissance de la rentabilité des entreprises. 

L’opportunité agroalimentaire

Le Nord de la Méditerranée produit, en excédent, des viandes et des céréales, ce qui, avec le vieillissement de la population en Europe, est moins en phase avec son mode de consommation. De son côté, la rive Sud de la Méditerranée produit des fruits et des légumes et du poisson. L’échange Nord/Sud, élargi aux pays de l’Est, pourrait être équilibré et profitable aux deux parties. 

La « diplomatie de proximité »

Les régulations multilatérales et l’ouverture progressive du commerce mondial ne suffisent pas à réduire les écarts de richesse entre les nations. Une intégration régionale, plus réduite, entre des pays « voisins » de niveaux de développement différents semble aujourd’hui mieux à même de parvenir à une convergence économique et sociale. Ainsi se fait jour l’idée d’enrichir la coopération transfrontalière pour aboutir à des zones de libéralisation limitée. C’est la « mondialisation maîtrisée » sur de grands espaces de proximité. L’Europe pourrait donc intensifier ses relations avec la Méditerranée. Tel est le sens de la communication de la Commission Européenne sur l’Europe élargie et « les pays voisins » qui propose à son « étranger proche » une intégration économique renforcée (allant jusqu’à la participation au marché intérieur européen). 

S’ajoutent à ces éléments qui peuvent fonder une relance des relations euro-méditerranéennes, une fenêtre d’opportunité politique. La guerre d’Irak et le conflit israélo-palestinien semblent creuser un fossé entre les pays de la Méditerranée et les États-Unis. Par contre, le modèle européen de développement qui essaye d’équilibrer l’économique, le social et le culturel, paraît plus « séduisant », pour des pays qui ont à concilier développement économique et équilibre de la société. 

L’espace euro-méditerranéen, centre d’intérêts renouvelé 

Récemment, de nombreux travaux ont apporté des contributions à propos de la thèse du dialogue des cultures. Selon une étude de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), l’Europe dans 30 à 40 ans ne serait pas dans une situation brillante, à moins qu’elle ne s’allie et s’associe à l’ensemble du bassin méditerranéen et à la Russie. 

– La prévision : « faute de réaction », l’Europe est sur la voie du « déclin annoncé » : « une lente et inexorable sortie de l’histoire est envisageable », écrit l’IFRI dans une étude commandée par la Commission Européenne. Ce scénario se fonde sur la projection des tendances lourdes des évolutions de la population active, de la productivité du travail et de la production dans les différentes parties du monde. En 2050, l’Europe élargie à 30 membres ne représenterait que 12% du PIB mondial (contre 22% aujourd’hui), alors que son poids dans les échanges mondiaux se réduirait de 23% à 17%. Dans ce scénario noir, écrit l’IFRI, « l’Europe accuse un retard technologique qui se creuse de plus en plus et entre progressivement dans un hiver démographique qui compromet à moyen et long terme sa vitalité économique. Les pays du Sud disposent à contrario d’une force de travail pléthorique, mais pas de moyens matériels et en ressources humaines qu’il faut former ». 

– La préconisation : l’IFRI explore un autre scénario, celui de la « puissance européenne réinventée » qui passe par une association forte de l’Europe des Trente, de la Russie et des pays de la Méditerranée. Cette vaste zone verrait sa part dans le PIB mondial passer de 29% à 32% et sa part dans le commerce bondir de 30% à 47%. L’Europe doit éviter une double dégradation de sa situation extérieure, d’une part par rapport aux États-Unis dans les quatre secteurs-clés de la puissance (économique, technologique, culturel et militaire), d’autre part vis-à-vis des pays en voie de développement, et notamment des plus proches, qui risquent de connaître paupérisation et explosion démographique. 

L’Europe doit apporter une réponse qui passe par un sursaut démographique. Le scénario optimiste de l’IFRI suppose l’immigration de 30 millions de personnes d’ici à 2020 et une politique nataliste faisant passer le nombre d’enfants par femme de 1,4 actuellement à plus de 2,1. 

L’enjeu est aussi technologique : « L’Europe doit mener un effort financier pour rester dans la course technologique et combler son retard vis-à-vis des États-Unis, qui possèdent une avance significative dans les technologies qui détermineront la division internationale du travail au XXIème siècle ». Renforcée, l’Europe pourrait promouvoir son modèle dans un monde fondé sur le multilatéralisme. 

Cette perspective d’une intégration économique, démographique et culturelle au sein du Ring of friends a été reprise par Romano Prodi et Chris Patten qui excluent cependant toute intégration politique de ces pays de la bordure dans l’UE. Il y a donc un intérêt réciproque pour les pays de l’UE d’une part et pour les pays partenaires de la méditerranée à envisager une coopération économique conduisant à l’intégration, en quelques décennies. 

Communications de la Commission (mars/juillet 2003) 

Ces deux communications sont très riches et difficiles à résumer. La nouvelle politique de voisinage complète et amplifie les accords de Barcelone (novembre 1995). Elle donne une réponse politique aux pays du sud de la Méditerranée qui aspirent à un statut « moins riche que l’intégration mais plus que la seule association ». Romano Prodi a répondu à ces pays en leur proposant comme horizon « tout sauf les institutions ». Tout, c’est-à-dire en particulier les quatre libertés fondamentales constitutives du grand marché intérieur : liberté de circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes. Ainsi se dessine (en 2030 ? 2040 ?) un grand ensemble intégré de 750 millions de personnes. Une vraie révolution politique et économique… une révolution à anticiper, à préparer et à mettre en œuvre. 

Rapport du PNUD (Amman, juillet 2003)

Sous forme d’un rapport écrit par des élites arabes pour d’autres élites arabes, ce texte marque un tournant dans la prise de conscience des élites et décideurs du monde arabe. Enfin, il ne s’agit plus de chercher des responsables extérieurs au déclin et à la régression des populations arabes depuis trois quarts de siècle. Les arabes doivent balayer devant leur porte et considérer qu’ils sont en grande partie responsables de leur situation (peu de transparence, corruption, absence de démocratie, assujettissement des femmes). 

Rapport de la Banque Mondiale (Dubaï, 19 septembre 2003) 

Ce texte met en évidence que les 12 pays du Moyen Orient et d’Afrique du Nord, zone MENA, devraient créer 100 millions d’emplois d’ici 2020, mais les 12 pays de la zone MENA souffre d’un manque de gouvernance (opacité, démocratie, respect des biens) qui limite le bon climat pour les investissements. 

Rapport du Cercles des économistes : 5 + 5, l‘ambition d’une association renforcée 

A l’occasion de la réunion à Tunis du sommet des cinq chefs d’État du Nord et des cinq chefs d’Etat de la rive Sud de la Méditerranée occidentale, le Cercle des économistes a publié un rapport riche en propositions. 

Le diagnostic : le développement des pays du Sud de la Méditerranée constitue un des plus sûrs moyens de relancer la croissance européenne. Les pays du Sud sont des « relais naturels » de la croissance du Nord ; tous les pays de l’hémisphère Nord ont des relations régionales privilégiées avec les pays du Sud qui leur sont proches (le Japon avec la Chine, l’Amérique du Nord avec le Mexique… ; si la France entretenait, toute proportion gardée, les mêmes relations économiques et commerciales que le Japon avec la Chine, il en résulterait un supplément de croissance en France de 3/4 de point par an et de 0,6 point par an pour les pays du Maghreb. 

Les propositions : il y a la nécessité de mise en place d’un plan Marshall en faveur des pays du Maghreb. Alors que l’Europe a mobilisé 730 milliards de dollars pour la réunification allemande, qu’elle a consacré 60 milliards de dollars pour les PECO, les 12 pays de la zone MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) n’ont reçu que 15 milliards de dollars ; il faudrait faire un effort pour améliorer le climat des IDE ; il faut relancer la dynamique financière, sécuriser l’épargne populaire, multiplier les « tuyaux » financiers susceptibles de canaliser l’épargne européen vers le Sud. 

Rapport de la FEMISE

C’est grâce au réseau FEMISE (17 laboratoires d’économie répartis sur le pourtour de la Méditerranée) et à la ténacité du professeur Jean-Louis Reiffers qui dirige l’Institut de la Méditerranée à Marseille, que la prise de conscience de la priorité de l’économie s’est progressivement installée dans l’opinion des décideurs. Selon la thèse du rapport annuel FEMISE la Méditerranée constitue :

– une forte réalité géographique : puisque 80% des touristes en Méditerranée sont des européens avec 80% des immigrés qui sont originaires de la Méditerranée ; 

– une moyenne réalité humaine : avec 20% des échanges de proximité (transfert de revenus, media, TV, congés…) ; 

– une faible réalité économique : avec 5% des activités économiques qui lient le Nord et le Sud ; 

– une très faible réalité financière : avec 1% de flux financiers car 20 à 30 milliards de l’excédent commercial Nord/Sud part à Wall Street et n’est pas réinvesti localement ; 

A l’évidence, les gens sont proches, se comprennent mais le soubassement économique est trop faible. 

Que faire ? Il faut intensifier le flux de capital du Nord vers le Sud et accroître les IDE qui jusqu’à maintenant sont en quantité faible et même déclinent. 

Il faut, suggère Jean-Louis Reiffers et le Cercle des économistes, donner des outils ambitieux pour financer les infrastructures et les PME à partir des aides de la Banque Mondiale, des aides européennes, des transferts annuels de 6 à 10 milliards de revenus et de la coopération décentralisée. Si tel n’est pas le cas, on assiste à « l’évaporation » de l’épargne populaire dans l’économie souterraine et dans l’urbanisme sauvage d’une part et on assiste aussi à l’exportation de l’épargne des dirigeants dans l’immobilier de luxe dans les capitales occidentales et la spéculation financière de l’autre (300 milliards de dollars). 

Le rapport de Pierre Beckouche

Commandé par la Datar en 2001, ce texte apporte des données et des cartes fort intéressantes. Elles montrent que l’espace euro-méditerranéen existe bel et bien. L’intégration est fortement avancée entre la rive Nord et la rive Sud ; les échanges par téléphone, par la Poste ; les échanges touristiques, par les voyages, les congés, les media… La Méditerranée vit au rythme de l’Europe. C’est là une conséquence évidente de la proximité. 

Le rapport de mission sur le Dialogue des Cultures remis par Jean Daniel et Assia Bensalah Alaoui 

Il y a un an et demi, Romano Prodi a mis en place plusieurs « think tank » qui remettent leurs rapports. Le rapport de Daniel et Alaoui, auquel une vingtaine d’intellectuels et d’élites du Nord et du Sud ont collaboré est éclairant. Nos civilisations arabo-musulmanes et judéo-chrétiennes s’enrichissent et s’interpénètrent tout au long des siècles. D’où le choix fait à Naples les 15 et 16 décembre 2003 de créer la Fondation euro-méditerranéenne pour le dialogue des cultures et des civilisations. 

Étude de la direction de la Prévision du MINEFI

Depuis deux ans, le MINEFI se fait porteur d’un nouveau discours sur la Méditerranée : l’étude de la Direction de la Prévision du MINEFI signale que la Méditerranée c’est un lieu propice à l’investissement, un espace en forte croissance qui pourrait servir de relais à la croissance française et européenne. Jacques Ould-Aoudia est à l’origine d’une étude multidimensionnelle sur la gouvernance et l’économie du Sud de la Méditerranée. 

Rapport du Conseil Economique et Social

Le rapport « Les défis de l’immigration future » apporte un premier regard nouveau sur les problèmes de l’immigration future venant de la rive Sud. Au-delà du refus de l’immigration clandestine est annoncée clairement une approbation pour une planification et programmation d’une immigration contrôlée de personnels qualifiés.
Ces 10 rapports, études, missions ont été publiés au cours de l’année 2003 et changent radicalement notre vision de la rive Sud de la Méditerranée. Il ressort que la Méditerranée est une zone où les intérêts stratégiques de la France et de l’Europe sont croissants. 

Conditions d’un co-développement Europe – Méditerranée 

Le nouveau contexte – peurs aux portes de l’Europe, opportunités, prise de conscience, repenser l’Europe élargie – milite pour un dialogue des cultures entre l’Europe et les pays arabes du Sud de la Méditerranée. Encore faut-il vaincre les réticences et redonner confiance aux uns et aux autres : vaincre la peur des européens et donner de l’espérance aux populations de la rive Sud. 

Pour cela trois conditions me semblent devoir être respectées : 

– La réciprocité de l’échange « gagnant-gagnant » : pas de recolonisation. Cette nouvelle configuration de besoins réciproques ouvre à la perspective de construire de manière inédite dans l’histoire. 

Réciprocité, cela signifie qu’un développement durable doit être simultané, qu’une rive ne va pas « coloniser » l’autre, que la croissance au Sud permette de satisfaire les besoins économiques et sociaux des populations qui y résident, afin de limiter les flux migratoires « incontrôlables » et de favoriser la mobilité des personnes, elle-même facteur de transfert de connaissance et de revenu. 

Tel est le sens de la nouvelle politique de voisinage préconisée par l’UE. Celle-ci propose, en 2030-2040, « à tous les pays voisins » de la rive Sud (mais aussi de l’Est y compris la Russie), une intégration économique avec les quatre libertés de circulation des personnes, des marchandises, des capitaux et des services, mais sans intégration politique. 

Pour ce faire, une condition supplémentaire s’impose : donner la priorité à l’économie et responsabiliser les chefs d’entreprise. 

– La priorité à l’économie : le rôle stratégique des entreprises : à l’évidence, la construction politique des relations euro-méditerranéennes et des domaines qui y sont liés (sécurité, immigration, accord de Barcelone 1995) a été largement « plombée » par le conflit israélo-palestinien et, plus profondément, son impact a été affaibli par la relativisation du rôle des États dans les changements économiques et sociaux où les acteurs « privés », les entreprises en particulier, jouent un rôle de plus en plus central. De plus, l’approche culturelle (coopération décentralisée, Droits de l’Homme, gouvernance…) est restée insuffisante. Il faut donc donner son importance à l’approche économique et faire jouer un rôle aux entreprises et aux entrepreneurs. 

– Priorité à l’économie et aux dires des entrepreneurs. Pour que l’Europe ne « tombe pas en panne » de croissance et que le Sud ne dégénère pas en « poudrière sociale et politique », il faut aborder et trouver des solutions aux investissements directs étrangers, à la sécurisation de l’épargne, aux échanges agricoles, à la propriété foncière, à l’urbanisation, au tourisme, à la stabilité du partenariat privé/public… Les entreprises du Nord et du Sud doivent engager le dialogue et identifier les obstacles au maintien d’une croissance élevée dans les pays du Sud. 

– En retour, le développement de la zone méditerranéenne peut représenter une formidable opportunité pour les entreprises européennes et du Sud qui s’y seront préparées (part de marché, joint-venture, influence des choix politiques, qualification et proximité de la main-d’œuvre…). 

Comme le souligne Kamel Belkahia, ancien ministre tunisien devenu banquier, « les leviers d’évolution se retrouvent aujourd’hui « entre les mains des entreprises ». On passe d’une logique d’aide à une logique de partenariat financier et de création d’entreprises. 

Soyons ambitieux : que l’Europe fasse le même effort financier, économique et politique pour assurer la transition démocratique avec les 12 pays partenaires de la Méditerranée, alors l’espérance renaîtra au Sud de la Méditerranée et aussi parmi les 15 millions d’immigrés en Europe ! 

Dans le même temps, les pays de la rive Sud ayant une vision et un projet d’avenir pourraient, en peu d’années, évoluer vers les pratiques que la modernité impose (gouvernance, transparence, démocratie) et devenir des « dragons » économiques à leur tour. 

Les chefs d’entreprises des pays du Sud qui sont créateurs d’emplois peuvent être un levier de pression sur certains gouvernements pour accélérer les réformes. 

Je formule un souhait : que les forces de progrès et de dialogue des cultures, de la rive Nord et de la rive Sud de la Méditerranée, se rassemblent et s’expriment. « L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare », Maurice Blondel, philosophe, inspiré d’une réflexion de SaintExupéry.