Se risquer pour une meilleure vie

Les immigrants qui viennent en Espagne ne sont pas conscients de tous les obstacles à franchir, entre autres le nouvelle Loi sur les Etrangers.

Carla Fibla, correspondante de La Vanguardia et la Cadena Ser au Maroc.

Les Marocains qui décident d’émigrer de manière légale ou illégale en Espagne pensent peu à la nouvelle Loi sur les Etrangers espagnole, en vigueur depuis le 22 décembre 2003. Les personnes qui laissent leurs enfants, épouses et maris chez eux pour franchir le Détroit de Gibraltar et être capables, en quelques mois, d’envoyer la plupart de leur salaire à leur famille, n’ont pas pour principal souci le traitement ou la persécution que leur statut d’émigré va leur réserver en Espagne. 

L’idée généralisée de partir, encouragée par l’image, qui se répète chaque été, de l’immigré qui retourne temporairement au volant d’une voiture chargée de cadeaux européens, a relégué au second plan le populaire « effet d’appel ». Les conversations téléphoniques avec les membres de la famille et les amis sont teintés d’un fond plus dur et sincère que cette image de l’immigré prospère et triomphant dans son automobile. L’année est très longue, et pour résister aux inclémences sociales et économiques du soi-disant El Dorado, il est nécessaire de se confier et de raconter la vérité. 

Les Marocains qui, souvent désespérés, envisagent de voyager en Espagne comme unique chance de sortie à leur situation de pauvreté extrême ou à leur manque de liberté, sont conscients de ce qui existe de l’autre côté du Détroit. « Je préfère mourir dans la tentative d’atteindre une meilleure vie, que de rester mort dans mon pays » : telle est la réflexion cruelle et directe que nombre de ceux qui se sentent aujourd’hui exploités en Espagne mais se taisent, prononcèrent avant d’émigrer. 

L’échec du contrôle des frontières 

Au Maroc, l’information sur les investissements économiques de l’Union européenne (UE) pour renforcer le contrôle dans le Détroit fait peu d’écho. Les programmes à gros budget pour détecter les chaloupes, les intercepter et les capturer sont toujours déficitaires. Les commentaires de ceux qui vont risquer leur vie pour améliorer leurs conditions n’incluent aucune appréciation sur la nouvelle technologie qui, non seulement en raison du problème de l’immigration mais aussi de l’intense lutte contre le terrorisme, tente d’être ajustée aux modifications souffertes par la zone. Le Détroit est intensément surveillé, mais les mafias le connaissent bien et sont capables de s’adapter aux moments de plus ou moins grand trafic. 

Après les attentats de Casablanca du 16 mai 2003, les réseaux d’immigration illégale se sont vus obligés à confiner pendant près de deux mois leurs clients dans des maisons, des pensions et dans les bois. Le renforcement du contrôle sur les routes et les autoroutes du pays, ainsi que du Détroit, les a obligé à rester immobiles, dans l’attente d’un retour à la normalité. 

En août de l’année dernière, dans les forêts des alentours de Tanger, Mesnada ou de la frontière avec Ceuta, dans le petit village de Benyounes, les originaires d’Afrique noire et les maghrébins attendaient patiemment le signal des mafias auxquelles ils avaient abandonné quelques mois plus tôt toutes leurs économies. 

Le contrôle de la côte de la Méditerranée depuis le Maroc est relatif. Ceux qui sont impliqués dans les mafias et les associations locales et qui tentent de convaincre leurs concitoyens de changer d’idée, connaissent les hauts et les bas du flux illégal des immigrés. Tout le monde s’accorde sur le fait que si la surveillance ce concentre en un point, il est toujours possible de partir d’un peu plus à l’est ou à l’ouest. Les chaloupes sont même parvenues à partir de Larache, à 70 kilomètres au sud de Tanger, et d’Alhucemas, à plus de 200 kilomètres à l’est de la ville frontalière. De fait, les 14 kilomètres symboliques qui séparent Tanger de Tarifa ne sont pas une référence pour ceux qui, chaque jour, affrontent la traversée que leur indique la mafia. 

L’Association Pateras de la Vida, de Larache, a réalisé l’été dernier une campagne pionnière de sensibilisation pour le rejet de l’immigration clandestine. Ils se sont rendus dans les souks de la zone, ont installé un stand et à travers des photos, conversations et enquêtes, ils ont tenté de prendre le pouls véritable de ce problème. La réponse a été positive, et les gens ont participé à cette initiative, en prenant conscience du besoin de changer la situation interne pour que les jeunes cessent de considérer la barque comme une solution à leur désespoir. Avec de faibles ressources économiques, Pateras de la Vida a démontré que les gens sont réceptifs, et disposés à reconsidérer l’immigration illégale. 

Sous une approche différente, à l’intérieur du pays, l’Association des Amis et Familles de Victimes de l’Immigration Clandestine (Afvic), dont le siège est à Juribga (dans la région de Beni Mellal), a tenté au cours de l’année d’aider les petits commerces et ceux qui ont été dupés par les mafias. L’ Afvic s’est également imposée comme interlocuteur entre les familles et les autorités espagnoles, pour que soient rapatriés les corps qui se trouvent sur les côtes andalouses, et éviter ainsi qu’ils ne soient enterrés de façon anonyme dans des fosses communes. 

La tragédie de la barque de Rota, le 25 octobre dernier, qui s’est soldée par la mort de 37 personnes, fut un coup très dur pour les deux pays. Les corps gonflés, décomposés et défigurés des immigrés sur le sable ont été photographiés et montrés non seulement dans les médias espagnols, mais aussi marocains. Le message lancé par l’hebdomadaire indépendant Al Ayam à ses lecteurs, montrant la tragédie et se demandant qui était responsable de ce drame, a créé un débat inédit dans le royaume alaouite. 

Passer inaperçu 

Travailler et dormir. Sans faire de bruit. Sans attirer l’attention. Centré sur ce qu’on fait » expliquait un ancien à un groupe de jeunes dans un café de Berkane. Devant de merveilleux jus d’orange, l’homme expérimenté se sentait fier d’avoir pu obtenir que cette mécanique lui serve à gagner de l’argent et à l’envoyer à sa famille. 

Mais juste après, le même personnage détaillait les conditions de travail auxquelles sont soumis les immigrés illégaux en Espagne. Passer des heures sous les bâches, la chaleur, les maladies… sont aussi difficiles à supporter que cette crainte à ne pas passer inaperçu. 

Les conseils se transmettent de père en fils, entre amis, ou sont entendus dans les cafés, de la bouche des gens de passage. Dans certaines zones du Maroc, comme l’intérieur du pays, tout le monde est concerné par l’immigration clandestine. Tout le monde connaît une histoire ; un frère qui est exploité, un père qui se sacrifie pour la famille, un parent mort dans le Détroit, un fils qui ne pense qu’à aller en Espagne. Les sensations de la population sont pratiquement intangibles, car elles sont exposées avec une telle clarté qu’il semble qu’elle ait perdu tout espoir d’une vie normale dans le pays. 

La façon si naturelle avec laquelle les pères et mères sont capables d’encourager leurs enfants à tenter de se rendre en Europe, ou le traumatisme assumé que la tragédie de l’échec est très probable, rendent fort précieux les témoignages de ceux qui vivent au quotidien dans l’intention d’émigrer. 

Harceler les immigrés 

La troisième réforme de la Loi sur les Étrangers a reçu en Espagne, dès ses premiers mois d’application, de fortes critiques pour encourager « le harcèlement des immigrés ». Les organisations non gouvernementales et les syndicats ont dénoncé que son application « frise l’état policier », en raison de l’augmentation des ordres d’expulsion et de la recrudescence du manque de ressources des bureaux de l’administration consacrés aux étrangers. 

Mais cette opposition sociale à la réforme a surtout insisté sur la vulnération du droit à l’intimité des individus. La collaboration qui a été demandée aux mairies, consistant à fournir de l’information sur les immigrés qui se sont recensés dans leurs communes – pour pouvoir accéder aux droits au logement, à la santé ou à l’éducation tandis qu’ils régularisent leur situation – favorisera la méfiance de nombreux immigrés, qui craignent l’expulsion. Les organisations qui travaillent sur le terrain prédisent qu’il sera impossible de connaître la réalité quant au nombre et aux conditions des immigrés de chaque agglomération. En outre, les ONG espagnoles avertissent que par peur, de l’ordre de 800 000 immigrés perdront leurs droits fondamentaux et « deviendront des citoyens de troisième catégorie ». 

Le nouveau texte, qualifié « d’inconstitutionnel » par certaines ONG – Andalucía Acoge et Pro Derechos Humanos (APDH) – envisage le rapatriement dans leurs pays d’origine des immigrés prétendant entrer clandestinement en Espagne, et une sanction minimale de trois ans pendant lesquels ils seront interdits de séjour sur le territoire espagnol. Un aspect qui, dans le cas des Marocains, n’a varié que dans la sanction, puisqu’il existe déjà un accord bilatéral entre l’Espagne et le Maroc qui permet l’expulsion en 48 heures. En revanche, pour l’immigration clandestine de collectifs originaires d’Afrique noire qui, au cours des dernières années a échappé au contrôle, aussi bien en ce qui concerne le nombre que les voies d’accès en Europe depuis l’Afrique, le texte constitue un tournant radical, puisqu’il favorise leur exclusion des contingents de régularisation. 

En outre, le renouveau des relations bilatérales entre l’Espagne et le Maroc (fixées à la réunion de haut niveau des 8 et 9 décembre à Marrakech) a permis de relancer un accord de rapatriement qui date de 1992, par lequel le royaume alaouite accueillera les populations d’Afrique noire arrivées sur les côtes espagnoles en provenance du littoral marocain, ou avec un patron marocain à bord, et en théorie, prendra en charge leur ultérieur rapatriement dans leurs pays d’origine. Le 27 janvier dernier, les ministres de l’Intérieur des deux pays annoncèrent la réactivation de l’accord par le rapatriement de 31 originaires d’Afrique noire depuis les îles Canaries à El Aaiun (Sahara Occidental). La première phase de l’accord, leur rapatriement au Maroc et leur accueil par les forces de l’ordre marocaines s’est produite, mais il est impossible de confirmer que l’étape suivante, à savoir leur renvoi dans leurs pays d’origine, ait bien été réalisée. 

En Espagne, les immigrés clandestins détenus et renvoyés dans leurs pays d’origine en 2003 ont augmenté de 20 % par rapport à l’année précédente. Du total de 92 679 expulsions réalisées, dont la moitié à la frontière, 24 146 étaient des marocains. Chiffre qui contraste avec les dépenses totales de l’Etat destinées au développement des politiques migratoires, s’élevant à 261 millions d’euros l’année dernière. Le poste a été réparti en 84 millions pour les politiques d’action sociale, 70 millions pour la lutte contre l’immigration clandestine, 15 millions pour les politiques d’asile et 93 millions pour les politiques de développement. 

L’article 35: le rapatriement des mineurs 

L ‘un des grands enjeux du groupe de travail sur l’immigration, constitué après le rétablissement des relations bilatérales, est le renvoi des mineurs marocains qui seraient arrivés en Espagne sans la compagnie d’un adulte. L’accord, signé le 23 décembre dernier à Madrid, est ambigu et ne précise pas s’il se réfère à tous les mineurs placés sous la tutelle des administrations locales dans les différentes communautés autonomes (plus de 3 000 mineurs) ou à ceux qui ont été localisés à la frontière dans l’intention de pénétrer en territoire espagnol. 

Le ministre de l’Intérieur, Ángel Acebes, a affirmé à la fin de l’année que le renvoi se ferait selon les intérêts du mineur, mais jusqu’à ce jour, la pratique démontre que, comme le dénoncent des ONG telles que Prodein à Melilla ou le Collectif Al Jaima à Tanger, « les droits de la Convention du Mineur de Genève sont bafoués » – Convention qui a été ratifiée aussi bien par l’Espagne que par le Maroc. 

L’article 35.4 de la Loi établit comme « régulière à tous les effets la résidence des mineurs qui sont placés sous la tutelle d’une administration publique ». Une disposition qui, mis à part le fait de prendre en compte l’intégration du mineur dans un environnement adéquat, de lui permettre de suivre le cours normal de ses études ou une formation professionnelle, confirme l’intention de l’administration de prendre en charge les mineurs qui sont entrés dans le cadre d’un processus de régularisation. 

Contrairement à ce qui s’est produit avec les immigrés en provenance d’Afrique noire, le gouvernement espagnol n’a pas annoncé l’activation effective de l’accord de rapatriement des mineurs. Or, Prodein assure que depuis la signature de l’accord, il a été détecté 17 mineurs rapatriés au Maroc, et pense que 40 autres auraient pu être renvoyés, la plupart après avoir passé un long séjour à Melilla et avoir été incorporés au système éducatif. Prodein assure en outre qu’il existe un budget pour les rapatriements à effectuer en 2004, qui s’élève à 18,6 millions d’euros, ce qui permettra le renvoi de 325 mineurs. 

La situation sans défense dans laquelle se retrouvent les immigrés qui, depuis le côté marocain, observent l’alléchante Espagne, est alarmante. Il ne s’agit pas d’une désinformation ou d’un manque de conscience de la part de ceux qui, connaissant les difficultés qui les attendent en Europe, décident de risquer le tout pour le tout. L’arrivée en Espagne pour les Marocains, les originaires d’Afrique noire et de pays qui s’ajouteront par la suite à cette entrée illégale, est un moment d’euphorie. Ils viennent de risquer leur vie sur un zodiac instable, accrochés aux roues d’un camion ou cachés dans des endroits impensables. Le premier obstacle a été franchi. Ceux qui suivent, parmi lesquels se trouve l’actuelle Loi sur les Étrangers, seront les « détroits » auxquels il leur faudra survivre.