« Les réformes politiques et économiques,une arme pour combattre l’extrémisme »

Renforcer la coopération en matière antiterroriste avec le Maghreb et promouvoir les réformes démocratiques dans la région, priorités des Etats-Unis, selon Gordon Gray.

ENTRETIEN avec Gordon Gray par Gabriela González de Castejón

Ces derniers temps, les EtatsUnis ont montré un intérêt croissant pour le Maghreb. L’Initiative de Partenariat avec le Proche-Orient (MEPI, sigles en anglais) et le Compte du Millénaire ou l’Initiative Antiterroriste Transsaharienne le prouvent. Le but est d’asseoir une étroite coopération militaire, économique et de sécurité avec la région. Gordon Gray, sous-secrétaire pour le Proche-Orient et les Affaires du Maghreb, présente pour AFKAR/IDEES la politique américaine dans la région, la situation au Proche-Orient après la victoire du Hamas et la prétendue rivalité entre les USA et l’Europe. 

AFKAR/IDEES : Le secrétaire de Défense, Donald Rumsfeld déclarait lors de sa visite au Maghreb (février 2006) que son pays veut resserrer les liens militaires avec la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, pour aider à combattre l’extrémisme islamique et le terrorisme. Comment évaluez-vous cette visite ? 

GORDON GRAY : Ainsi que l’affirmait le secrétaire Rumsfeld lors de sa visite au Maghreb, en matière antiterroriste il existe une coopération constructive entre la Tunisie, le Maroc et l’Algérie. Les USA maintiennent un dialogue formel avec chacun de ces pays dirigé, entre autres, à inciter les manœuvres conjointes et la formation militaire, car il est important de renforcer la coopération militaire avec chacun d’entre eux. De plus, ils appuient les initiatives lancées au Maghreb pour entreprendre des réformes politiques et économiques, car elles sont une arme formidable pour combattre l’extrémisme. 

A/I : Dans votre politique étrangère, le Maroc est toujours un pilier pour la présence des USA au Maghreb et au Proche-Orient. Au cours de cette dernière année, les deux pays ont fermé un accord de libre commerce et les USA ont concédé au Maroc le statut d’allié préférentiel non membre de l’OTAN. Quels sont les projets des départements d’Etat de l’Energie, la Défense et du Commerce d’ici à 2010 ? 

G.G. : Les USA estiment leur longue relation bilatérale avec le Maroc. En janvier de cette année est entré en vigueur un accord de libre commerce entre les deux pays, le premier ayant ces caractéristiques au Maghreb, ce qui suppose un pas en avant important pour la matérialisation de la vision du président, George W. Bush, d’un espace de libre commerce au Proche-Orient. L’accord est un signe clair à la communauté internationale, puisqu’il suppose des investissements, des postes de travail et des chances. 

Certains programmes où participent les USA sont la MEPI, lancée par le président Bush en 2003, et le Compte pour le Millénaire. A travers la MEPI on fournit des aides pour les réformes économique, politique et éducative au Proche-Orient, ainsi que le Maroc. Ce pays a rempli les stricts paramètres établis dans les Défis du Millénaire et nous espérons travailler conjointement sur leur proposition à ce sujet. Le Compte pour le Millénaire fournit une aide au développement aux pays qui gouvernent de façon juste, investissent dans leurs gens et promeuvent la liberté économique. 

A/I : L’un des principaux problèmes dans les relations avec le Maroc est le Sahara Occidental. Quelle a été l’évolution des USA à ce sujet ? Quelles démarches proposent-ils maintenant ? 

G.G. : Une solution pacifique à la dispute sur le Sahara Occidental favoriserait la consolidation de la coopération économique et politique au Maghreb et dans le Sahel. Tant que le conflit n’est pas résolu, l’intégration régionale est impossible et l’avenir des sahariens continue d’être incertain. Les USA continuent à chercher une solution politique acceptable pour les deux parties dans le cadre des Nations unies, et ils n’ont pas le moindre désir d’imposer une solution. Nous encourageons toutes les parties à établir un dialogue créant un contexte favorable pour un accord durable. Le gouvernement du Maroc a exprimé récemment sa volonté de rédiger un plan d’autonomie pour le Sahara Occidental, et les USA l’ont encouragé à présenter une proposition convaincante pour que toutes les parties puissent l’examiner et l’analyser. 

A/I : En tant qu’alliés dans le nord de l’Afrique des USA, quel rôle jouent les pays du Maghreb dans l’Initiative Antiterroriste Transsaharienne conduite par votre pays ? 

G.G. : Cette Initiative a pour objectif de vaincre les organisations terroristes en renforçant les capacités antiterroristes de la région, en accroissant et institutionnalisant la coopération entre les forces de sécurité régionales, en promouvant la gouvernance démocratique, en discréditant l’idéologie terroriste et en renforçant les liens militaires bilatéraux. La TSCTI augmentera la capacité nationale des gouvernements de tout le Sahel pour affronter le défi du terrorisme et facilitera la coopération entre ces pays et nos associés du Maghreb dans la guerre mondiale contre le terrorisme. 

A/I : La Tunisie a depuis toujours été un pays attentivement observé par les USA. Cependant, ces derniers temps des réformes en matière de droits humains lui sont réclamées. Croyez-vous que le régime de Zine El Abidin Ben Ali ait avancé dans ce domaine ? Les USA continueront-ils à appuyer la Tunisie malgré le manque de réformes ? 

G.G. : Les USA et la Tunisie maintiennent une longue amitié depuis plus de 200 ans déjà. Ainsi que nous l’avons signalé fréquemment, nous encourageons la Tunisie à égaler ses réussites économiques et sociales exemplaires avec des avancées dans la réforme politique et le respect des droits humains de son peuple, en particulier en ce qui concerne la liberté d’expression, de réunion, d’association et de presse. Ces préoccupations constantes sont détaillées dans notre rapport annuel sur les droits humains. La Tunisie a adopté une série de mesures positives en 2005, telles que la signature d’un accord avec le Comité International de la Croix Rouge, l’ouverture des prisons du pays aux inspections internationales, l’élimination du régime de prison en isolement et aussi l’élimination d’un mécanisme de censure connu comme la révision préalable. 

La politique énergétique 

A/I : Les USA sont de plus en plus présents au Maghreb et dans la frange saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Soudan, Ethiopie, Erythrée…). Le contrôle énergétique (Exxon, Chevron, BP, Total, Shell) conditionne et modifie le panorama saharien. Le gaz algérien présente de nombreuses possibilités de s’étendre, en particulier vers le Sud. Il y a aussi du gaz sur la côte atlantique (des Canaries au Cap Vert) et bien sûr dans le Sahara ex-espagnol. C’est là l’une des clés de la politique américaine au Maghreb. Quelle est la stratégie des USA dans la zone ? 

G.G. : L’Algérie est un fournisseur de gaz, pétrole et gaz naturel liquéfié (GNL) pour le marché mondial important et stable et les entreprises américaines font depuis longtemps des affaires avec l’Algérie dans ce secteur. Les USA ont toujours appuyé le libre commerce et les marchés ouverts, ce qui inclut l’accès aux ressources énergétiques mondiales. 

A/I : Il est curieux d’observer que pas un seul incident ne s’est produit sur l’ample réseau d’hydrocarbures en Algérie malgré la guerre civile qui a causé plus de 130.000 morts au cours des 10 dernières années. 

G.G. : L’Algérie a souffert de graves pertes humaines et matérielles pendant l’insurrection civile des années quatre-vingt-dix et les attaques contre les infrastructures et la vie des civils étaient malheureusement habituelles. Le gouvernement algérien serait mieux en mesure d’offrir des données concrètes sur les secteurs les plus touchés pendant cette période. 

Le Proche-Orient 

A/I : Les dernières élections en Irak, en Egypte et en Palestine ont montré une avancée importante des islamistes. Comment évaluez-vous ces résultats ? 

G.G. : Les USA sont toujours décidés à appuyer les efforts régionaux pour avancer dans les réformes économiques et politiques et pour multiplier les opportunités de tous les pays de la région. La voix de la réforme n’est pas apparue en Occident, elle provient des leaders régionaux aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur des gouvernements. Nous reconnaissons que la démocratie se développera dans la région avec des caractéristiques propres du Proche-Orient, ce qui renforcera le processus et fournira ses propres fondements sociaux. Les systèmes politiques qui se caractérisent par l’absence d’options, de transparence, d’opportunité et de liberté peuvent être des couveuses de l’extrémisme. 

A/I : La victoire du Hamas a supposé un séisme sur la scène internationale. Dans quelles conditions les USA sontils prêts à dialoguer avec le Hamas ? 

G.G. : La politique américaine concernant le Hamas n’a pas changé. 

Le Hamas est une organisation terroriste déclarée et elle est responsable de la mort de centaines d’israéliens, américains et autres, et de plus de 60 attentats suicides seulement au cours de la deuxième Intifada. Nous ne maintiendrons aucun contact avec eux. Le Quartet (USA, UE, Russie et ONU) a exprimé clairement dans sa déclaration du 30 janvier 2006 que le nouveau gouvernement de l’Autorité nationale palestinienne doit renoncer à la violence, reconnaître le droit d’Israël d’exister et respecter les accords et les obligations assumées préalablement par les parties. 

Europe vs. USA dans la Méditerranée 

A/I : Il existe une certaine rivalité entre les USA et l’UE dans toute la Méditerranée, accentuée par les différences sur l’Irak. Croyez-vous que le partenariat euroméditerranéen et la MEPI sont concurrents ou complémentaires ? Quels sont les espaces de relation euro-américains avec le Maghreb ? 

G.G. : Les USA et l’Europe partagent la même idée au sujet de la réforme dans la région et ils maintiennent des politiques complémentaires et parallèles sur la plupart des questions politiques, économiques et de sécurité. Les USA collaborent activement avec le G-8 et avec les associés européens dans des activités multilatérales telles que le Forum pour le Futur car ils considèrent que la coopération internationale est un complément – nécessaire – pour leurs efforts de promotion de la liberté partout dans le monde. Nous cherchons la complémentarité dans tous les domaines, que ce soit en collaborant avec la réforme judiciaire en Tunisie ou avec le développement des institutions politiques au Maroc ; en travaillant ensemble dans la lutte contre le terrorisme ou en nous préparant à affronter les risques que suppose la grippe aviaire ; en fournissant une assistance technique pour la gestion des milieux humides côtiers ou contre la menace que suppose le sida ; ou en promouvant la réduction des barrières commerciales dans toute la région pour favoriser un développement économique qui profiterait à tous les citoyens. 

A/I : Dans le cadre de la MEPI, quels sont les objectifs les plus immédiats ? 

G.G. : La MEPI fournit un appui tangible à la croissante communauté de réformateurs de la région pour que la démocratie s’étende, l’éducation prospère, les économies croissent et les femmes participent pleinement dans tous les domaines de la société. Nous croyons de façon inébranlable que les gens du Proche-Orient ont le droit d’être libres et que la liberté fomente la paix et la prospérité. 

A/I : La publication de certaines caricatures de Mahomet dans un journal danois a provoqué des manifestations de rejet contre l’Occident dans tout le monde islamique. Que pensez-vous des deux réactions ? 

G.G. : Le 8 février 2006, le président Bush a dit : « Je demande aux gouvernements du monde qu’ils mettent fin à la violence, qu’ils soient respectueux, qu’ils protègent les propriétés et la vie des diplomates innocents qui servent leur patrie à l’étranger ». Nous avons déclaré à plusieurs recours que nous comprenons l’offense provoquée par ces images et que nous en sommes préoccupés. Nous avons aussi demandé à ceux qui désirent protester de le faire pacifiquement. Nous remarquons que des leaders régionaux comme le roi Abdallah de Jordanie ont aussi condamné la violence et ont indiqué que la protestation devait s’effectuer « de façon réfléchie, concertée et pacifique ».