L’énergie, un rôle majeur pour le développement intégré du Maghreb

Mustapha K. Faïd, consultant international. Il a été vice-président de Sonatrach. Depuis 1994, il est président de SPTEC (Paris). Texte extrait de son intervention au cours du Séminaire International Du coût du non Maghreb au Tigre Nord-Africain. (Madrid, 25 mai 2006).

L‘An 2440 ou Rêve s’il en fut jamais; c’est le titre qu’a donné, en 1771, un certain Louis Sébastien Mercier à son roman dans lequel il imaginait :… Paris en 2440 ! 

Rassurez-vous, je ne vais pas prétendre pouvoir faire un bon aussi gigantesque dans le futur du Maghreb. Je souhaiterais par contre vous inviter à m’accompagner dans un voyage chronique vers un avenir beaucoup plus proche, jusqu’à mai 2020. 

« Mesdames, Messieurs, aujourd’hui, le président de la Commission européenne et le secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe (UMA) se retrouvent pour signer un accord sur le développement d’un marché euro-maghrébin des hydrocarbures et de l’électricité intégré ». Voilà ce que vous et moi, avons entendu aux informations de ce matin. 

Il faut le dire, cet accord n’aurait pas vu le jour sans le long et laborieux travail de rapprochement entre les pays du Maghreb, entrepris dès 2006, il y a déjà 14 ans, et ce, dans le cadre d’une vision politique à long terme partagée et au travers de la promotion du partenariat économique. 

Grâce à une concertation soutenue, une compréhension mutuelle sans faille et une coopération entretenue, les pays de l’UMA ont su et pu s’affranchir des contraintes, réglementaires, administratives et législatives, pour ne citer que celles-ci. 

Le Maghreb est devenu un ensemble politique et économique majeur et un partenaire de poids sur la scène internationale. 

C’est paradoxalement l’inégalité dans la dotation en ressources énergétiques entre les pays du Maghreb, qui a été à la base de la mise en place d’interdépendances, synonymes de complémentarités et de solidarités. Ces interdépendances recherchées, progressives et planifiées, mais économiquement, socialement et politiquement viables, ont permis d’aboutir à la construction d’une économie intégrée, à croissance élevée et durable, et ce au profit de toutes les populations de la région. 

L’énergie a ainsi joué un rôle majeur comme facteur fédérateur dans les relations intra-maghrébines. 

Tout d’abord, comme moyen de production de biens et services : l’augmentation de la consommation énergétique a été synonyme de développement industriel et économique, et donc de production de richesses et de valeur ajoutée. 

Ensuite, l’énergie dans la consommation finale des ménages a constitué un facteur de développement socio-économique, en répondant à des besoins fondamentaux, tant dans les villes que dans les campagnes. 

Enfin, l’énergie a contribué à résoudre les graves problèmes que connaissaient au début du siècle les pays du Maghreb ; problèmes engendrés notamment par l’insuffisance en eau, la sécheresse et la déforestation. 

Pour ce faire, une approche en matière de stratégie de développement énergétique à l’échelle de l’ensemble des pays du Maghreb s’est avérée nécessaire, combinant les exigences d’une utilisation rationnelle, les mécanismes des marchés et les impératifs socio-économiques, mais bénéficiant des économies d’échelle, des impacts positifs induits par des projets intégrés ainsi que des avantages découlant de la promotion de secteurs à haute valeur ajoutée. 

L’exploration pétrolière et gazière 

L’une des premières grandes décisions à la faveur des pays maghrébins, a été de déclarer l’exploration pétrolière et gazière comme une priorité. 

Ayant partagé leurs expériences et harmonisé les cadres institutionnels et juridiques, tout en les rendant attractifs aux investissements nationaux et étrangers, ils ont mené de nombreuses campagnes de promotion de leur domaine minier. Les développements de gisements en Algérie et en Libye se sont alors accrus, comme a été confirmé l’attrait de nouvelles zones pétrolières et gazières, tant dans ces deux pays qu’en Mauritanie et au Maroc. 

De nouvelles ressources d’hydrocarbures ont été découvertes, aussi bien dans l’on shore que dans l’off shore, et le Maghreb a vu ses réserves augmenter fortement. 

A cette priorité, est venue s’adosser ou s’appuyer une politique de valorisation des hydrocarbures, aussi bien pour couvrir les besoins énergétiques internes que pour assurer des revenus à l’exportation. 

Pour ce faire, l’un des moyens mis en oeuvre a été la création de trois importantes zones franches pour le traitement et la transformation des hydrocarbures et ce, à la faveur de l’ouverture du marché intérieur et des mesures fiscales et réglementaires prises dans ce cadre. 

Dans ces zones franches, les capacités de stockage et de raffinage, qui y ont été construites ces dernières années, permettent de traiter des pétroles et condensats maghrébins mais aussi des quantités de bruts du Proche-Orient, que plusieurs sociétés multinationales ramènent pour les transformer en produits. 

C’est à dire que le Maghreb est devenu une véritable plate-forme d’approvisionnement en pétrole et produits raffinés des marchés européen et américain. 

Quant à l’approvisionnement du marché intérieur en produits pétroliers et en LPG, il est pleinement assuré grâce à la mise en place de pipes multi produits. Toutes les régions du Maghreb sont maintenant desservies et ce, à moindre coût, tant économique que sur le plan de la pollution. 

Le gaz naturel quant à lui, n’a pas été en reste dans cette politique de valorisation des hydrocarbures. Les exportations ont plus que doublé depuis 2006, passant de 70 environ à 160 milliards de mètres cubes par an. 

Le Maghreb est le deuxième fournisseur de gaz naturel de l’Europe avec près du tiers des importations de cette région. Il exporte également près de 30 milliards de mètres cubes par an à destination des Etats-Unis. 

Cette expansion, tant par pipelines que sous forme liquéfiée a nécessité la mise en place de nouvelles capacités de production et de transport. Pas moins de six gazoducs traversent la mer Méditerranée transportant plus de 100 milliards de mètres cubes par an à destination de plusieurs pays européens, avec un potentiel d’augmentation de la capacité à 120 milliards de mètres cubes par an. 

Plusieurs usines de liquéfaction ont été construites le long des côtes pour une capacité totale de 60 milliards de mètres cubes par an. La façade atlantique de l’ensemble maghrébin a vu aussi la réalisation d’un projet d’exportation de GNL, destiné principalement au marché américain. L’unité de liquéfaction construite près de Casablanca et d’une capacité de 7,5 milliards de mètres cubes par an, a été inaugurée en 2018, constituant la première chaîne de GNL incluant un pays de transit, le Maroc. 

Par ailleurs, nous mentionnerons le gazoduc Nigeria-Algérie. Outre qu’il a ouvert la voie à une coopération conséquente avec les pays subsahariens, ce gazoduc a eu d’importantes retombées géopolitiques, économiques, commerciales et techniques pour plusieurs pays, tant en Afrique qu’en Europe. 

Le gaz, acheté par le Maghreb auprès du Nigeria, est amené jusqu’aux infrastructures de transport en Algérie et de là acheminé vers le gisement de Hassi R’Mel pour y être injecté et stocké. 

Cette réalisation a permis de rendre près de 1 000 milliards de mètres cubes de gaz additionnels, disponibles à Hassi R’Mel. Ce gisement joue, sur le plan technico-commercial, un rôle de « réservoir poumon » en permettant de réduire les effets conjoncturels liés au marché. 

En augmentant ainsi ses réserves, le Maghreb a vu son poids politique et économique sur l’échiquier euroméditerranéen accru, son rôle de fournisseur de gaz naturel conforté particulièrement en Europe, et ses ambitions commerciales renforcées notamment dans le bassin atlantique. 

Sur le marché intérieur, toutes les grandes villes du Maghreb sont maintenant desservies en gaz naturel. Les petites et moyennes agglomérations sont, quant à elles, approvisionnées en propane dans le cadre d’un programme intitulé « îlots Propanés ». 

Recherche-développement, une priorité 

La deuxième grande décision, à la base du boom socio-économique, a été pour les pays du Maghreb, de considérer la « Recherche-Développement » comme une priorité. C’est ainsi que de nombreux programmes de recherche industrielle appliquée, ayant trait à toutes les disciplines, ont été mis en oeuvre dans le cadre d’un plan pluriannuel impliquant industries, universités, écoles d’application et même lycées professionnels. 

Il faut préciser que cette décision découlait d’une ambition très large, réfléchie et à portée socio-éducative : « Promouvoir la Recherche-Développement comme facteur de réussite afin de rendre, à l’initiative, à l’effort et au travail leur sens plein et effacer ainsi le comportement réducteur d’assisté et/ou de rentier si longtemps encouragé. » 

Le savoir-faire technologique s’est alors rapidement et considérablement accru d’autant qu’à cette priorité est venue s’appuyer ou s’adosser, une politique industrielle, basée sur le développement d’industries créatrices de valeur ajoutée et ce, dans de nombreuses filières. 

Ce plan comportait, et c’était d’une importance capitale, deux « axiomes ». Si le premier est relatif à la transformation de matières premières et/ou produits semi-finis en produits manufacturés, le deuxième, indissociable, a trait à la répartition des filières et à la spécialisation par région. 

Il est entendu que de nombreuses mesures incitatives, qu’elles soient financières, sociales, fiscales ou réglementaires, accompagnent ce programme. 

En guise d’application de ce plan, et disposant de ressources en hydrocarbures, les pays du Maghreb ont lancé un vaste programme de développement de la pétrochimie. 

La production de bases pétrochimiques, que sont notamment l’éthylène, le propylène, le PVC, les résines et les aromatiques, a été complétée par le développement d’industries de transformation ainsi que celui de filières pharmaceutiques. 

Des produits à plus forte valeur ajoutée sont ainsi fabriqués permettant de répondre bien sûr aux besoins du marché maghrébin, mais également d’exporter des produits finis. 

Les centres de production en aval ont été répartis par région sur la base de critères technico-économiques mais tenant compte des nécessités et exigences de l’équilibre global, de l’équilibre régional et bénéficiant d’économies d’échelle et de complémentarités. 

Parmi les projets pétrochimiques réalisés à la fin des années 2000, début des années 2010, nous mentionnerons à titre d’illustration de cette répartition : 

– en Algérie, la production de polypropylène, matière plastique qu’on utilise dans la fabrication notamment d’équipements automobiles, d’emballages alimentaires ; 

– au Maroc, la fabrication de résines, de polyéthylène téréphtalique (PET ), plastiques entrant notamment dans la fabrication des bouteilles d’eaux minérales, de fibres textiles et d’emballages ; 

– en Libye, la production de polyéthylène haute densité (PEHD) et de PVC, plastiques utilisés dans le bâtiment, l’industrie automobile, l’industrie du meuble. 

Ces productions, implantées dans les trois zones franches sus mentionnées, ont permis le développement d’industries avales, dont les possibilités et les bénéfices ne pouvaient être pris en considération que dans un Maghreb uni, notamment pour ce qui concerne l’optimisation des investissements, l’économie d’échelle, la taille du marché, les complémentarités. A titre d’exemple, on mentionnera : 

– l’utilisation des résines produites au Maroc par l’usine de fabrication de bateaux de pêche implantée en Mauritanie ; 

– la fabrication en Libye de composants en matière plastique pour les usines de montage automobile installées en Tunisie ; 

– la production au Maroc d’engrais et de films plastiques pour les cultures sous serre, largement développées à travers tout le Maghreb ; 

– la production en Algérie de matériaux de construction incorporant des matériaux plastiques recyclés et/ou manufacturés et ce, pour l’amélioration des techniques de construction anti-vibration et antisismique. 

Ces réalisations ont eu un très fort impact sur plusieurs secteurs tels que la pêche, l’industrie automobile, le bâtiment, le textile, les équipements électroménagers, la bureautique, avec des conséquences socio-économiques des plus importantes dans les différentes régions du Maghreb qui étaient jusque là tributaires des importations, notamment d’Europe. 

Les investissements réalisés dans le cadre de ces projets ont été certes importants, mais les promoteurs, pour la plupart privés, maghrébins ou étrangers, ont bénéficié de mesures fiscales, de diverses facilités et ont profité d’économies d’échelle, de taille de marché et de disponibilités en main d’oeuvre qualifiée. 

De tels projets intégrés, tant sur le plan de la filière technologique que sur le plan des capacités humaines, techniques et financières des pays du Maghreb, ont été créateurs d’emplois. En outre, ils ont permis d’assurer l’approvisionnement d’un vaste marché intérieur ainsi que des exportations maghrébines de produits finis plus rémunérateurs. 

L’accès à l’énergie électrique à tous 

La troisième grande décision a été de faire de « l’accès à l’énergie électrique à tous », une priorité et par la même, de mener une politique de promotion des énergies renouvelables et des nouvelles technologies. 

Le gaz naturel a joué et continue de jouer un rôle majeur dans la production d’électricité. Sa disponibilité alliée à la mise en place d’une part, d’un cadre institutionnel et juridique harmonisé et d’autre part, d’un dispositif réglementaire commun, ont permis de répondre, en moins de 10 ans, aux besoins importants d’électrification, notamment rurale dans l’ensemble du Maghreb. 

Grâce à l’ouverture aux investissements privés et dans le cadre d’un marché unique de l’électricité, de nombreuses interconnexions électriques ont été développées tant à l’intérieur du Maghreb qu’avec les régions et/ou pays voisins, au Nord et à l’Est. 

Ces interconnexions ont permis entre autres, une meilleure utilisation du parc de production, une réduction sensible des coûts, de nombreux swaps et échanges, une économie d’échelle, un échelonnement optimal des investissements, en un mot une plus grande maîtrise de la demande d’électricité. 

En outre, étant donné l’ensoleillement moyen d’environ 2 500 kwh/m2/an dans la région du Maghreb, et l’existence de nombreux sites venteux, l’utilisation des énergies solaire et éolienne a permis d’accélérer d’une manière considérable le programme d’électrification des zones rurales. 

En effet, une politique à l’échelle du Maghreb, axée d’une part, sur la mise en place d’un grand nombre d’installations solaires et éoliennes et d’autre part, sur la construction, au Maghreb même, d’usines de fabrication des équipements et des accessoires requis (cellules photovoltaïques, chauffe-eaux solaires) ont été d’un impact certain sur le développement économique et social des zones rurales, tout en répondant aux critères de coûts. 

Une telle initiative s’est appuyée sur les capacités humaines et techniques de chacun des pays du Maghreb, mais réunies dans le cadre d’un projet commun qui a été d’envergure suffisante pour répondre au souci du financement. 

Les investissements dans des pools électriques régionaux, constitués de nombreuses entités locales, ont en effet contribué à réduire sensiblement les risques pour les investisseurs, tant domestiques qu’internationaux. 

Une telle expansion du réseau électrique a eu aussi pour effet d’ouvrir de nouvelles possibilités dans les domaines agricoles et industriels, comme l’irrigation, le conditionnement, les conserveries, le recyclage des déchets industriels et ménagers, l’assainissement des eaux usées. 

En outre, la promotion des énergies renouvelables et des nouvelles technologies, notamment au travers de mesures fiscales incitatives, de montage de partenariats avec des opérateurs étrangers notamment européens, a aidé le Maghreb à valoriser ses atouts en termes de savoir-faire et de qualification de la main d’oeuvre. 

Ces initiatives ont permis d’approvisionner avec une électricité dite « verte » labellisée, les campagnes et /ou les zones autrefois réputées reculées, facilitant ainsi le développement de l’économie au niveau local. 

C’est ainsi que la création d’emplois, le développement du tourisme, l’encouragement apporté à l’artisanat et par conséquent l’amélioration des revenus et une meilleure qualité de vie ont contribué à juguler l’exode rural. 

Conclusion 

Voilà parmi tant d’autres, certaines des réalisations que compte le Maghreb en 2020, et qui ont fait l’objet de notre voyage. Que de chemin parcouru par le Maghreb en moins de deux décennies ! La signature aujourd’hui à Madrid de l’accord sur la mise en place d’un espace euromaghrébin des hydrocarbures et de l’électricité intégré, vient consolider un partenariat intense et diversifié qui existe entre l’Europe et le Maghreb depuis de nombreuses années. Mais c’est aussi, l’une des consécrations de toutes ces années d’efforts et de coopération entre les pays du Maghreb. Il est évident que le secteur de l’énergie a été le moteur principal de la croissance économique des pays du Maghreb, et l’axe autour duquel s’est articulé le processus d’intégration de la région. 

Voilà mon rêve ou l’image de ce que pourrait être le Maghreb, un voeu pour un avenir meilleur que celui qui semble, pour l’instant, se profiler à l’horizon. Le remodelage géopolitique et la marche effrénée de la mondialisation, nous imposent de faire maintenant les bons choix stratégiques, économiques et politiques. Albert Einstein disait « l’imagination est plus importante que le savoir ». Alors : 

– et si, dans un ultime sursaut les pays du Maghreb pouvaient enfin réagir contre tout ce qui entravait leur chemin et les maintenait, jusqu’ici, dans des tâtonnements perpétuels ; 

– et si, les pays du Maghreb pouvaient joindre leurs volontés, leurs valeurs, leurs objectifs stratégiques pour concevoir des économies d’échelles, favoriser des opportunités de développement et considérer une vision en termes de complémentarité et de solidarité ; 

– et si, une vague de réformes économiques, institutionnelles et politiques pouvait être mise en oeuvre, s’appuyant sur l’homme mais aussi, sur l’un des autres atouts majeurs dont dispose le Maghreb et qui est l’énergie.