Architecture traditionnelle méditerranéenne : de l’adaptation à la mutation

Le projet RehabiMed propose la réhabilitation du patrimoine architectural, en tant que facteur de développement durable

Xavier Casanovas, responsable du projet RehabiMed. Barcelone.

Par architecture traditionnelle, au sens de RehabiMed, nous entendons l’architecture courante, vivante habitée, essentiellement civile et domestique, et de construction pré-industrielle. Il s’agit d’une architecture construite sur la base des compétences et de la tradition des personnes du métier, et à partir des pratiques locales. Aussi bien les matériaux utilisés que les formes et les technologies sont ancestraux. Elle constitue aujourd’hui une expression fondamentale de la culture méditerranéenne, d’un territoire complexe et d’un palimpseste constamment réécrit dans les relations entre l’homme et le paysage, jusqu’à se transformer en imaginaire collectif. 

Cette expression culturelle exceptionnelle est aujourd’hui une architecture extrêmement fragile soumise à des pressions et des transformations, et en constant recul. L’évolution de cette architecture est inhérente à elle-même, car elle a toujours fait l’objet de modifications dans ses formes, son usage et son aspect. L’adaptabilité est l’une de ses valeurs essentielles, bien que le rapide processus d’industrialisation ait altéré les rythmes et généré des modifications difficiles à percevoir à l’échelle d’une génération. Celles-ci sont aujourd’hui particulièrement dangereuses en raison de leur rapidité et de leur intensité, de la pression des processus de transformation qui incorporent de nouveaux matériaux et de nouvelles technologies de construction détruisant son essence même. 

Les changements qui se répercutent sur le patrimoine de l’architecture traditionnelle ne sont pas seulement constructifs, puisque depuis la moitié du XXe siècle, de nouveaux facteurs s’accompagnent de leur propre processus de mutation : la croissance démographique, les grandes migrations, l’exode rural, la suburbanisation, les nouveaux systèmes de travail, la mondialisation ou le tourisme de masse, entre autres. Les résultats de ces nouveaux inputs ne sont pas uniformes, ni à l’échelon territorial ni dans leurs effets, puisqu’ils s’étendent de l’abandon conduisant à la dégradation, la marginalisation ou le rejet social, jusqu’à la sur-occupation, à l’origine de nouveaux problèmes sociaux. Les actions mises en œuvre dans tous les pays méditerranéens pour affronter ces problèmes sont nombreuses, et les résultats obtenus très variés. 

Deux projets euroméditerranéens précédents, CORPUS et CORPUS Levant, ont contribué à la connaissance à travers la réalisation d’un vaste catalogue typologique de cette architecture, et une postérieure réflexion et évaluation des procédés et des effets de sa transformation : abandon progressif, altérations, changements d’usage, « folklorisation » de son image, « muséisation », etcétéra. Les résultats montrent à quel point, dans certains pays, l’architecture traditionnelle est réellement dans une situation critique et en grave danger de disparition, tandis que dans d’autres, elle est très appréciée par la société et jouit d’une valeur de marché privilégiée. Ni la situation, ni les problèmes, ni les solutions ne peuvent être les mêmes dans un espace aussi divers et complexe que la Méditerranée. 

Réhabilitation économique, sociale et patrimoniale 

La conclusion essentielle des études réalisées est cependant que l’architecture traditionnelle méditerranéenne constitue une ressource d’une valeur inestimable, aussi bien dans les aspects économiques – par sa capacité à régénérer le secteur de la construction ou à réactiver des économies obsolètes en permettant l’apparition de nouveaux secteurs –, que sociaux – puisque dans ces centres historiques et ces immeubles en processus de dégradation, vivent des millions de gens des classes les plus défavorisées –, ou encore d’un point de vue patrimonial, puisqu’il s’agit de l’un des éléments de valeur culturelle qui représente le mieux le concept de la méditerranéité. 

L’affleurement de cette ressource économique, sociale et patrimoniale ne peut être garanti que par une modification de la sensibilité et des comportements de la population et des autorités, en promouvant la réhabilitation, en équipant les vieilles constructions des éléments de confort exigés par le monde actuel tout en préservant leur identité en tant que patrimoine. Il est significatif que dans les pays européens, la réhabilitation et la conservation des immeubles représente 50 % de l’activité globale du secteur de la construction, alors que dans les pays du sud et de l’est de la Méditerranée, ce chiffre est d’à peine 10 %. Il reste donc un long chemin à parcourir pour offrir les outils nécessaires à une réorientation de ce processus, agressif et dévastateur pour la survie de cette architecture. 

Sous la perspective actuelle, la réhabilitation implique l’amélioration des conditions de vie des habitants, en cherchant un équilibre entre les aspects techniques, les valeurs patrimoniales et les critères d’équité sociale, d’efficacité économique et de préservation de l’environnement (les trois piliers de ce que nous appelons la « durabilité »). Cette réhabilitation doit être abordée à des niveaux clairement différenciés, depuis les actions de réhabilitation urbaine (ville, quartier ou rue) jusqu’aux immeubles considérés de manière individuelle. 

Le projet RehabiMed 

Le projet RehabiMed s’est fait l’écho de cette situation en décidant de contribuer à la conservation du patrimoine de l’architecture traditionnelle méditerranéenne, en tant que part intégrante de son identité historique et culturelle, ainsi que d’améliorer les conditions de vie d’un vaste secteur de la population de ce grand espace géographique. 

Pour répondre à ce double objectif, RehabiMed se propose d’effectuer une réhabilitation du patrimoine architectural traditionnel, entendue comme un facteur de développement durable. 

Le projet, qui est rattaché au programme européen Euromed Heritage, est dirigé par l’association professionnelle des architectes techniques de Barcelone et regroupe des organisations de 15 pays de la région méditerranéenne, d’Europe, d’Afrique et du Proche-Orient (Espagne, France, Chypre, Maroc, Egypte, Tunisie, Algérie, Grèce, Israël, Italie, Jordanie, Liban, Palestine, Syrie et Turquie). Les travaux ont débuté en septembre 2004, et devraient se terminer à la fin 2007. 

Parallèlement, RehabiMed possède un comité scientifique composé de trois institutions : Unesco, Institut européen de la Méditerranée (IEMed) et Oxford Brookes University. Le financement de toutes les actions envisagées compte sur les apports de l’office EuropeAid de la Commission européenne et de l’Agence espagnole de coopération internationale. 

Actions RehabiMed 

Le projet RehabiMed suit trois lignes de travail qui confluent vers son objectif principal : La connaissance et la méthodologie, la formation et le transfert des connaissances et les opérations pilote. 

La connaissance et la méthodologie 

Domaine dans lequel sont mises en œuvre des stratégies et des méthodologies pour la réhabilitation du patrimoine, destinées aux hommes politiques et aux professionnels, en élaborant des protocoles visant à définir les principes élémentaires de toute action de réhabilitation du patrimoine architectural. Ces protocoles donnent lieu à des outils de travail servant de guide pratique dans toutes les étapes du processus de réhabilitation pour tous les agents qui y interviennent. 

La formation et le transfert des connaissances 

Activités de diffusion des outils élaborés, par le biais d’actions de formation et d’information. RehabiMed dispose d’une vaste structure de formation, d’échange et de transfert des connaissances pour tous les agents intervenant dans le processus de réhabilitation, à savoir les hommes politiques, techniciens des administrations, professionnels, artisans, constructeurs ou fabricants de matériaux. Il s’agit de former un véritable sous-secteur du bâtiment, spécialisé dans les interventions sur les immeubles traditionnels de tous les pays de la Méditerranée. 

Les opérations pilote 

Il s’agit d’interventions directes de réhabilitation à travers quatre projets servant d’exemples méthodologiques pour l’ensemble de la région méditerranéenne. Ces interventions constitueront un laboratoire pratique d’application des connaissances, méthodologies et outils développés. Ce laboratoire met en œuvre, sur le terrain, quatre lignes de protection du patrimoine et de développement économique, totalement différenciées et liées à la réalité et à la problématique spécifique de chaque site. Les sites où sont réalisées ces opérations pilote sont : Lefkara (Chypre), où l’on aborde la réhabilitation d’un paysage urbain ; Le Caire (Egypte), réhabilitation et artisans ; Kairouan (Tunisie), réhabilitation et tourisme durable ; et Marrakech (Maroc), réhabilitation et action sociale. 

Effets attendus 

La capacité d’influence réelle sur un territoire aussi vaste, et avec des objectifs aussi ambitieux comme ceux que se propose RehabiMed est toujours difficile à évaluer de manière immédiate, car ses effets se produisent à moyen et long terme. Mais l’expérience acquise dans des projets antérieurs et au cours de la première année de travail permettent d’être réellement optimistes, en particulier après le succès du symposium organisé à Marseille en septembre 2005, qui comptait sur la participation de 200 experts en architecture traditionnelle méditerranéenne en provenance de 20 pays, ou encore le séminaire sur la réhabilitation et le paysage urbain du mois de novembre, cette année à Chypre, où se rendent 50 participants de 10 pays. Les changements dans la sensibilité et l’engagement de nombre des acteurs du processus sont clairs, au fur et à mesure que l’on progresse dans les travaux, et leur impact sur l’environnement est très grand, puisque le partenariat est essentiellement entre des professionnels des administrations ou d’organisations impliquées dans la réhabilitation du patrimoine. 

Parmi les effets de RehabiMed sur les différents pays méditerranéens, citons : 

– La récupération des modèles, techniques et matériaux de l’architecture traditionnelle en raison de leur qualité et de leurs propriétés d’économie d’énergie et d’adaptation à l’environnement. 

– L’identification et la création d’une base de données d’expériences intéressantes sur la réhabilitation de centres historiques de villes et d’immeubles significatifs. 

– La définition de méthodologies et de protocoles de travail clairs et transmissibles, permettant de faciliter et d’enrichir les travaux de réhabilitation. 

– L’implication des administrations, des professionnels, des entreprises privées et de l’ensemble de la société civile dans cet engagement à préserver les valeurs culturelles, économiques, sociales et environnementales de l’architecture traditionnelle. 

– Le renfort de la capacité de gestion des autorités régionales, nationales et locales, afin d’offrir à la population un logement digne et de profiter des opportunités offertes par le développement touristique. 

– La création d’un réseau international d’échange d’expériences et de groupes nationaux d’experts en réhabilitation, susceptibles de jouer un rôle de catalyseur à partir des idées émises par le projet RehabiMed.