Une Alliance des Civilisations : le projet ne doit pas être confié à l’ONU

Mohamed Talbi, historien, islamologue et professeur émérite de l’Université de Tunis.

Six mois après les attentats perpétrés à Madrid (11 mars 2004), le projet fut présenté, le 21 septembre 2004 à l’ONU, qui a accepté de le parrainer, par le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero. Voici en quels termes :
« En tant que représentant d’un pays créé et enrichi par diverses cultures, je souhaite proposer devant cette assemblée une Alliance des Civilisations entre le monde occidental et le monde arabe et musulman. Un mur est tombé. Nous devons maintenant éviter que la haine et l’incompréhension n’en dressent un autre. L’Espagne soumet au secrétaire général, dont elle appuie fermement le travail à la tête de cette organisation, la possibilité de constituer un groupe de haut niveau pour mener à bien cette initiative ». Le projet fut discuté, les 6 et 7 juin 2005, au cours d’un séminaire auquel j’ai participé, organisé à l’Université Complutense de Madrid. La discussion fut passionnée et révéla une grande diversité d’opinion. Celle qui a prévalu consistait à étendre le projet à toutes les civilisations et d’en confier la réalisation à l’ONU. Je m’étais inscrit contre la tendance générale, et je persiste dans mes convictions. En effet, confier le projet à l’ONU, c’est l’enterrer mort né. 

L’ONU est devenue vraiment un Zéro nu. Charles de Gaulle, un homme qui ne mâchait pas ses mots, la qualifiait de « machin ». Ce « machin », l’Amérique, en transgressant ce qui restait de semblant de Droit International, en envahissant l’Irak malgré le veto de la France, lui a tordu définitivement le cou et lui a porté le coup de grâce. Le « machin » malfaisant et agonisant est devenu un outil d’agression, de brigandage et de crimes au service de la néfaste hégémonie américaine qui terrorise aujourd’hui le monde arabe et musulman. En 1795, le père de la philosophie moderne, Emmanuel Kant se posa la question de la paix et tenta de répondre en un opuscule qui passa inaperçu : Zum Ewigen Frieden ( Vers une Paix Perpétuelle ).Ilintégra la paix dans son système de morale générale, et en fit, comme en morale, Un Impératif Catégorique de la Conscience, c’est-à-dire un donné brut et premier de la psyché humaine qui, à défaut d’un raisonnement apodictique probant, n’a finalement d’autre fondement que dans la conscience elle-même. 

Le hic est que cela suppose une conscience une, pure et juste, comme donné premier incontournable, et impératif également pour tous. Or ce n’est pas le cas. La conscience existe, bien sûr ! Mais elle n’est ni uniforme, ni juste, ni d’une exigence absolue chez tous ceux qui en sont pourvus. Elle est comme la Vérité. Tout homme en a l’intuition première et indéracinable. Il sait qu’elle est, et qu’elle est une. Mais personne ne peut dire qu’il l’a, et qu’elle est dans le creux de sa main. En effet, comme en morale kantienne, dont elle est inséparable, la conscience peut s’affranchir de l’impérativité, tout simplement et brutalement, par le cynisme et le mensonge qui légitiment la force des armes, la raison du plus fort étant toujours et de tout temps la plus convaincante et la meilleure. La politique, c’est l’art du cynisme. Entre les mains de l’Amérique, l’ONU est devenue justement un instrument de cynisme et d’agression. Elle s’en sert pour faire usage de milliers de missiles et d’autres bombes super-intelligentes pour dévaster et tuer en toute légalité et en toute bonne conscience. L’Amérique, c’est la perversion des valeurs par le cynisme. Lorsque la Loi la gène, elle la viole cyniquement par le cynisme (les armes de destruction massive dont Saddam Hussein était supposé menacer le monde). La Paix n’y trouve pas son compte, et encore moins l’Alliance des Civilisations, qui ne peut être dès lors qu’une mystification de plus ajoutée à leur arsenal de cynisme déjà bien fourni. Nous, les agressés du monde arabe et musulman, nous ne pouvons marcher dans la combine. A nos dépens nous avons appris à lire le langage du cynisme. Il nous faut, non des boniments, mais des actes. Toutes les tentatives de confier à des institutions internationales la mission de mettre fin aux injustices, aux guerres ont échoué parce que les dés étaient pipés au départ. Feu la Société des Nations, créée par letraitédeVersailles(1920-46),avaittrahitouslesespoirs, et Hitler lui avait apporté le coupe de grâce. Bush, en envahissant l’Irak contre tout semblant de légalité, en transgressant le droit de veto, vient d’apporter, à son tour, le coup de grâce à l’ONU. L’ONU, fabriquée et ficelée à San Francisco le 26 juin 1945 sur mesure par l’Amérique alors totalement dominante, devait, en principe, réussir là où la Société de Nations avait échoué. Or, dès ses premiers pas, en 1947, elle avait laissé sciemment, en Palestine, pourrir une situation qu’elle avait pourtant elle-même créée, à laquelle elle avait donné la légalité, et à laquelle elle pouvait assurer aisément le succès avec une poignée d’hommes, une force internationale d’interposition entre les belligérants – qu’Israël refuse toujours – sur la frontière qu’elle avait elle-même tracée et qu’elle devait garantir. Elle ne le fit pas, et ce faisant elle a créé, volontairement, par cynisme politique, car tel était le désire caché et non avoué d’Israël et de son parrain américain, un abcès de fixation destiné à gangrener tout le corps du Proche-Orient, pour en faire un champ libre aux plus voraces appétits du nouveau né et de son ange gardien. On connaît la suite de l’histoire, qui dans le sang de tous se poursuit. 

L’Amérique est à l’origine du chaos et du désordre qui règnent dans le monde dont elle se veut, non le gendarme comme on le répète à tort trop souvent, mais le mafieux gestionnaire. Après avoir cherché et trouvé dans le communisme et le Capital de Marx « l’Empire du Mal », elle découvre dans le Coran et l’islam « l’Axe du Mal ». Il lui faut un ennemi à sa taille, dans un monde dont elle a, comme le schizophrène, une vision tordue par la cupidité de ses intérêts : « ceux qui ne sont pas avec nous, sont contre nous », déclarait Bush avant de lancer son invasion de l’Irak. L’Amérique est malade de sa puissance et de son passé de brigandage qu’elle actualise et éternise sans cesse dans les Westerns. Son héros est celui qui, par le bien mal acquis et la rapine, bâtit une fortune rapide et colossale. Lorsqu’il est intrépidement justicier, c’est pour la frime. Sa politique envers l’islam est celle du Rolling Back inventée par Foster Dulles contre le communisme, avec la volonté de ramener l’islam à la situation de 1920 que Samuel Huntington décrit avec lyrisme comme celle du meilleure des mondes. Notre génération fut celle de la libération du colonialisme. Les algériens ont payé le prix fort, un million de fellaghas, dans le langage occidental d’aujourd’hui de « terroristes ». Il appartient, terroristes ou pas, aux nouvelles générations de relever le nouveau défi : celui de notre partage en juteuses zones d’influence. Tel est le défi du XXIè siècle, et si les nouvelles générations sont acculées à payer plus, elles paieront plus. 

Pourquoi le projet ne deviendra pas une réalite ? Parce que l’Espagne s’en est déchargée sur l’ONU, et elle ne peut faire autrement, parce que le projet est trop lourd pour elle, parce qu’elle ne peut défier l’Amérique, pour laquelle l’islam est l’ « l’Axe du Mal » à détruire, et avec lequel il ne peut y avoir aucune Alliance. Dans ces conditions, confier le projet à l’ONU, c’est l’enterrer. Nous avons dit pourquoi. L’Espagne n’a pas les moyens de sa politique, la seule réaliste et bonne, mais dans le contexte actuel, celui de la guerre ouverte contre l’islam, irréalisable. Elle s’est retirée de la Coalition de l’agression, mais elle ne peut faire plus. Elle a d’insurmontables handicaps. Elle n’est pas une puissance nucléaire. Elle a tort. Lorsqu’on n’est pas une puissance nucléaire on n’est rien. On est à la merci de ceux qui le sont. Le traité de non prolifération des armes atomiques est une sinistre et cynique tricherie, qui permet à ceux qui seuls ont l’atome d’être invulnérables, indépendants et, quand ils sont surpuissants, c’est le cas de l’Amérique, d’être hégémoniques et des agresseurs sans péril et sans risque. Avec raison la France n’est pas tombée dans le piège. Israël est une puissance nucléaire, par la volonté de l’Amérique. L’Espagne non. C’est un non sens. Tant que les puissances nucléaires n’ont pas détruit leur arsenal, c’est du cynisme que d’empêcher les autres d’assurer, par les mêmes moyens, leur sécurité. L’Espagne est dépendante. Répétons-le : elle n’a pas les moyens de sa politique. 

Cependant l’Espagne a des atouts, à condition de limiter son projet à l’intérieur de ses frontières. Aujourd’hui, elle est la seule puissance crédible pour le monde arabe et musulman. Elle est aussi la seule puissance qui dispose d’un double héritage, un héritage chrétien qui fait son identité et qui en fait une puissance occidentale à part entière, ce qui lui permet de parler en tant que telle de plein droit et sans complexe ; et un héritage arabo-musulman, jadis renié et rejeté, aujourd’hui de plus plus revendiqué et assumé, ce qui en fait le meilleur trait d’union pour une Alliance des Civilisations entre le monde occidental et le monde arabe et musulman. 

C’est au peuple espagnol de faire son choix dans la continuité, au-delà des aléas de l’alternance démocratique au pouvoir. Il peut faire de l’Alliance de ses deux Civilisations, l’une occidentale et l’autre arabe et musulmane, une constante de sa politique étrangère, et devenir ainsi, pour le reste du monde, au moins méditerranéen, un modèle d’intégration réussie, et une vitrine d’attraction. C’est à l’Espagne de faire son choix, en fonction de ses intérêts bien soupesés et bien compris, car on ne fait pas de la bonne politique, ni avec le cynisme dont personne n’est plus dupe, ni avec les bons sentiments et les boniments de la générosité, auxquels personne ne croit plus. Dans ce domaine, nous sommes tous devenus des mécréants.