Statut de la femme tunisienne : conscience de citoyenne et responsabilité d’Etat

La promotion féminine est en Tunisie un instrument de modernisation sans laquelle le pays ne pourra pas décoller

Zeyneb Farhat, journaliste free-lance. Tunisie.

Promulgué le 13 août 1956, le Code du statut personnel (CSP) demeure – 50 ans plus tard–, le plus révolutionnaire des droits de la femme dans l’espace arabe et musulman. S’il choque encore des esprits coreligionnaires, il demeure pour les démocrates et les militants des droits de l’homme, une excellente plateforme juridique dont la philosophie moderniste a cimenté les orientations du projet de la société tunisienne le lendemain de son indépendance pour une société de droit. Et une plateforme justement est en évolution perpétuelle, à l’écoute des propositions d’une société en éveil. Mais vers quelle orientation politique peut-être poussé cet éveil ? 

Promotion féminine en Tunisie à l’indépendance : outil de modernisation 

A quatre mois de la proclamation de l’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956 – après une colonisation de la France depuis 1881–, le CSP en Tunisie fait l’effet d’une bombe, sans toutefois enregistrer une quelconque opposition sociale. 

Même proclamé en temps de Beylicat (monarchie), aboli quelques mois plus tard pour un régime républicain, ce CSP issu d’une consultation tout azimut des acteurs de la société –dont les ulémas et théologiens– a tracé clairement la voie du projet de société que le président Habib Bourguiba défendait farouchement durant les longs discours de son long règne de 30 ans en tant que chef d’Etat. Depuis, la promotion féminine a été et reste en Tunisie un instrument de modernisation sans laquelle le pays ne pourra pas décoller. 

Rien ne vient du néant. Surtout pas un CSP aussi féroce au vu de la structure de la société tunisienne des années cinquante. Bourguiba a été en fait fidèle au courant réformiste qui a commencé à germer dès la fin du XIXè siècle et le début du XXè, animé par les élites tunisiennes, formées en France généralement ou à la célèbre université islamique de la Zitouna. 

Notre femme dans la Chariaa et la religion, écrit par Tahar Haddad, un politique syndicaliste, féministe formé aux enseignements de la Zitouna a voulu « rendre justice à l’islam », en déclenchant une campagne pour la scolarisation des filles et l’émancipation des femmes. Conspué, hué, insulté lors de la publication de son livre, un hommage lui est rendu depuis les années cinquante à nos jours pour avoir écrit le corpus du CSP ! 

Ces tunisiennes, par qui le scandale arrive ! 

A ujourd’hui, pour les générations de femmes nées ou ayant grandi après l’indépendance, plusieurs paramètres concernant leur vie privée et publique sont balisés depuis longtemps et ne constituent plus d’entraves à leur bien-être. 

La tunisienne sait que même inscrits clairement dans les textes coraniques, grâce au CSP et à l’Ijtihad – réflexion positive des hommes de religion allant vers l’esprit et non à la lettre du Coran –, la polygamie a été abolie, l’adoption autorisée, l’héritage remodelé (cf. article ci-contre). 

Les portes du savoir lui sont ouvertes au même titre qu’à leurs concitoyens. Elle est électrice et éligible. Le contrôle de sa fertilité est son affaire propre : droit à la conception et à l’avortement sans l’autorisation de personne et dans l’anonymat gratuit dans tout hôpital de la Tunisie. Une fois majeure, elle est totalement responsable de tous les contrats qu’elle passe 

– dont le mariage, qu’elle peut contracter ou annuler au même titre que l’époux , faisant valoir le fameux article 13 du divorce inchaa ou « caprice » pour lequel elle aura à assumer financièrement ce détachement capricieux ! 

Elle hérite même toute forme de pension et revenus de la retraite de ses deux parents à leur décès, si elle est non mariée et qu’elle ne dispose d’aucune source de revenus fixes. 

Elle dispose – autant que son concitoyen – du droit d’affiliation à la Caisse nationale de Sécurité sociale, au titre du régime de « travailleur indépendant », disposant de toute une couverture sociale en vigueur et cela, qu’elle soit médecin, artiste, agricultrice, aide ménagère. Reste que l’accès à cette information pour ces deux dernières catégories est très faible ! 

Pour cela, et à différentes reprises, elle ne cesse d’être diabolisée, montrée du doigt et carrément mise au ban de « la communauté arabo-musulmane » car ainsi armée de lois la protégeant, elle n’est plus gardienne de valeurs de sa communauté, mais plutôt celle des valeurs occidentales ! 

La cabale reprend de plus belle ces dernières années au vu de l’émergence et de la conquête d’un terrain médiatique impressionnant – télévisuel surtout – lors d’émissions satellitaires dites « de conseils en jurisprudence musulmane » intéractives, émises à partir des pays du Golfe ou d’Egypte. Dans ces émissions, il est courant de conseiller à tout bon musulman qui demande conseil au vu d’une relation future avec une tunisienne de s’en éloigner et de couper toute relation avec « ces diables de tunisiennes par qui le scandale ne cesse d’arriver, que Dieu nous en protège ! ». Qu’il soit fidèle à une iconographie classique – barbe et tête couverte en verbiage direct –, ou moderne – tête couverte et costume européen very smart en utilisant des techniques de vidéo-projection, les animateurs de ces émissions tiennent le même langage si dégradant de l’image de la femme tunisienne que des associations de défense des droits pensent à les traduire devant la justice pour « diffamation et atteinte à image de marque ». Ces émissions exorcisent le goût amer d’humiliation que vit la communauté arabe et musulmane, en faisant de la femme – surtout tunisienne – la cause essentielle de sa déchéance ! En tout cas, de tout temps, la femme a toujours été le bouc émissaire idéal dans toute société en crise ! 

Ces tunisiennes, scandalisées par le statut de leurs coreligionnaires 

Cette même tunisienne élevée dans les acquis d’un CSP lui garantissant l’abécédaire de sa dignité humaine, voit d’un œil scandalisé l’infantilisation de la femme dans le monde arabe où le « crime d’honneur » est toujours vivace, où la répudiation est encore de mise, où le divorce ne s’obtient aisément que quand il est demandé par l’époux, où la descendante directe du défunt voit la moitié du legs lui filer entre les mains pour un cousin ou autre mâle de la famille, etcétéra. 

Jamais, et quelque soit sa classe sociale, elle ne comprendra au nom de quelle règle sa consœur en Arabie Saoudite n’a le droit de conduire une voiture ! 

Elle a suivi la Moudawana, la sœur du CSP au Maroc, d’un œil un peu condescendant réalisant à chaque fois, le large fossé entre elle et ses sœurs du monde arabo-musulman, encore militant aujourd’hui, en 2005, pour des « basic liberation act » dont elle dispose –elle– depuis 50 ans. 

Il est vrai que la nouvelle mouture du Code de la famille, de la Moudawana telle qu’annoncée le 10 octobre 2003 est un pas révolutionnaire au vu de l’ancienne législation au Maroc, pas franchi dans un tumulte médiatique. Mais pour la tunisienne, le maintien ou l’abolition de la polygamie est un « test » qui définit le regard posé sur le statut réel de la femme. Car, même pour les conservateurs les plus farouches, le Coran écartant l’hypothèse d’une parfaite équité entre les quatre épouses autorisées, la polygamie devient légalement quasi impossible. Le roi du Maroc l’avait d’ailleurs bien souligné, en annonçant les 11 points de la Moudawana

Aussi, le statut de la femme tunisienne demeure, à ce jour, le seul référentiel moderniste, auquel viennent se documenter et s’intéresser de très près tous et toutes les militants des droits de la femme, se déplaçant en Tunisie pour y puiser toutes « les pistes », trouvées déjà depuis 1956 à nos jours, pour mettre en évidence l’incontestable légitimité du CSP dans toutes les lectures du Coran et de la Geste du Prophète Mohammed, et cela afin de contrecarrer les lectures rigides des conservateurs religieux. 

Projet de société, responsabilité d’Etat 

L e statut de la femme tunisienne a été pensé dans une politique globale pour une harmonie sociale assez cohérente, qui s’est occupée de former une citoyenne portant l’économie de son pays dans tous ses secteurs : cadre et intermédiaire (technicienne supérieure), aviation, médecine, administration, magistrature, art, ingéniorat, enseignement, disposant d’un réseau d’instruction publique et de santé de base à travers tout le territoire tunisien. 

Le crédo juste après l’indépendance est clair : la conception d’un Etat moderne, en établissant l’égalité – autant que peut – de la femme est une partie intégrante, sinon essentielle, d’une vision moderniste de l’Etat. Ce dernier est le seul instrument, le seul responsable et le seul garant de la modernisation. L’Etat établit alors toutes les conditions objectives pour « la lutte pour le développement ». Aucune entrave, aucun tabou d’ordre social ou religieux entravant ce projet n’est à craindre ou à négocier. D’où la législation unique dans le monde arabe et musulman défendant les droits de la femme tunisienne. 

Aujourd’hui, cet acquis est non seulement à défendre jalousement mais surtout à faire évoluer positivement au vu des nouvelles consciences de femmes, après 50 ans d’accès au savoir, à la prise de pouvoir économique et politique. 

Aujourd’hui, la femme tunisienne revendique ses droits en tant que citoyenne à part égale, se positionnant dans un combat harassant pour une démocratie effective. 

Et plus que jamais, la responsabilité de l’Etat en Tunisie et dans tous les pays arabes et musulmans – au vu de ses pratiques de pouvoir sourd aux sociétés civiles modernistes – est engagée pour toute dérive enregistrée dans leur territoires souverains, touchant à la dignité de leurs concitoyennes et sujettes, violant les conventions internationales des droits de l’homme et de lutte contre toute forme de discrimination envers les femmes. Conventions que ces Etats ont 

– dans leur majorité – signées, mis avec des réserves. Réserves, entre autres, dans lesquelles s’insèrent sournoisement et au nom de l’Islam, des appels à un projet de société alternative dont la plateforme s’inscrit au nom d’un éveil identitaire culturel arabe et musulman, récoltant les frustrés de démocraties nationales ratées et les révoltés, impuissants d’une conjoncture internationale où il n’est pas bon du tout d’être arabe et musulman !