Recherche modèle de développement désespérément

Malgré ses progrès, le Maghreb n’a pas encore trouvé un modèle qui conjugue l’insertion dans l’économie mondiale avec la satisfaction des besoins de la population.

Iván Martín, Univérsité Carlos III de Madrid. L’auteur a coordonné la section Tendances Economiques de ce numéro.

Au cours des 50 ans d’indépendance, les sociétés du Maghreb ont profondément changé : la population a triplé, en passant d’environ 25 millions d’habitants à presque 75 millions et elle s’est urbanisé (plus de 60 % des habitants vivent en milieu urbain), et grâce aux avancées sanitaires chaque maghrébin peut espérer vivre 23 ans de plus que ses grands-parents. Les taux d’alphabétisation sont passés d’entre 20 % et 25 % en 1960 à plus de 70 % en Algérie et en Tunisie, bien qu’au Maroc ils dépassent à peine 50 % de la population. 

Les économies ont aussi avancé de façon soutenue, ainsi que le reflète l’évolution du PIB par habitant, et avec elle le bien-être de la population et l’Indice de Développement Humain dans les trois pays du Maghreb central, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc. 

Manque de développement et dépendances 

Mais le bilan de ces 50 ans de politiques économiques indépendantes ne peut être complaisant : il ne peut l’être en termes comparatifs, étant donné que les trois pays du Maghreb ont vu comment ils s’éloignaient de plus en plus des niveaux de revenus et de développement de leurs voisins européens du Nord et même de l’ensemble des pays les moins développés ; mais il ne peut non plus l’être en termes de développement, c’est-à-dire, de croissance économique, de transformation structurelle et modernisation de leur économie au point de créer une dynamique de croissance endogène et, surtout, d’améliorer les conditions de vie de la majorité de la population. 

En termes de croissance, les résultats ont été extrêmement erratiques et, ce qui est plus grave, ils mettent en évidence une tendance décroissante à long terme du taux de croissance qui révèle l’épuisement d’un modèle de développement qui, pendant ces 50 années, a été basé, premièrement, sur l’exploitation des ressources naturelles (qui, en Algérie, continue d’être pratiquement la seule source de croissance, à tel point que 98 % de ses exportations, plus de 40 % du PIB et plus de 70 % des recettes de l’Etat proviennet des hydrocarbures), et depuis les années quatre-vingts, sur une politique d’ajustement structurel permanent qui a réussi à contenir l’inflation et le déficit public et à stabiliser le taux de change, mais qui n’a pas réussi à lancer la croissance. La politique de promotion de l’exportation de manufactures intensives en main d’œuvre et de faible valeur ajoutée (principalement textiles) suivie par le Maroc et la Tunisie depuis la fin des années soixante-dix, n’a pu se maintenir que grâce à la protection des préférences commerciales octroyées par l’Union européenne pour les produits industriels maghrébins, et elle n’a pas incité un développement industriel organique. 

Mais 50 ans de politiques économiques post-coloniales n’ont pas réussi à surmonter les dépendances endémiques des économies maghrébines : au Maroc, dépendance des pluies et de la production agricole, qui bien qu’elle ne suppose que 15 % du PIB (mais 40 % de la population active) détermine presque complètement le taux de croissance ; en Algérie, dépendance croissante des hydrocarbures ; pour les trois économies, dépendance alimentaire structurelle et croissants problèmes de pénurie d’eau ; dépendance commerciale de l’UE (avec laquelle elles réalisent entre 60 % et 70 % de leurs échanges commerciaux), et aussi croissante dépendance, surtout pour le Maroc et la Tunisie, des transferts de leurs émigrés à l’étranger pour équilibrer leurs balances du compte courant (les transferts supposent environ 10 % du PIB marocain, trois points de plus que le tourisme, et plus de 4 % du PIB tunisien, trois points de moins que le tourisme). 

De ce point de vue, malgré la stratégie de libéralisation commerciale entreprise avec enthousiasme par la Tunisie et le Maroc depuis la moitié des années quatrevingtdix, avec la multiplication des accords de libre commerce avec de tiers pays ou groupes de pays, et malgré les programmes de mise-à-niveau et de développement industriel, la transformation structurelle des économies du Maghreb est toujours une question irrésolue de plus en plus pressante. Les successives élargissements de leur marché naturel, l’UE, d’abord en 1986 vers l’Espagne et le Portugal, et plus tard en 2004 vers les pays d’Europe centrale et orientale, ont principalement lésé les pays du Maghreb, qui ont vu comment, malgré l’assainissement de leurs économies et l’amélioration du climat pour l’investissement, leur position relative empirait et comment ils perdaient leur compétitivité face aux nouveaux pays membres européens, qui pouvaient bénéficier d’un accès préférentiel aux marchés européens et de la manne des fonds structurels et des aides agricoles européens. L’expiration en janvier 2005 de l’Accord Multifibres de l’OMC, qui imposait des quotas d’importation aux textiles du reste du monde dans les marchés européens, au profit des produits maghrébins qui entraient sans droits de douane depuis la moitié des années soixante-dix, met en danger, face à la concurrence imbattable des produits asiatiques, toute l’industrie textile maghrébine, qui connut une grande expansion pendant les années quatre-vingt-dix. Il s’agit d’un secteur qui suppose 25 % des exportations marocaines et plus de 40 % des exportations tunisiennes. Au Maroc, les données officielles indiquent que depuis début 2005, 60 000 emplois sur 190 000 dans l’industrie textile ont été détruits, et il pourrait en être autant des plus de 200 000 employés de ce secteur en Tunisie. 

Quand aux conditions de vie de la population, les niveaux de pauvreté (environ 20 % de la population aussi bien au Maroc qu’en Algérie vit avec moins de deux dollars par jour, de même que 15 % de la population de la Tunisie), continuent d’être inacceptables et ils ont empiré aussi bien au Maroc qu’en Algérie depuis la moitié des années quatre-vingt-dix (voir Iván Martín, « Vulnerabilidades socioeconómicas en el Magreb I: Los riesgos del chabolismo en Marruecos », ARI no 36/2005, Real Instituto Elcano). Les taux de chômage que partagent les trois pays (quatre millions de chômeurs au total) et les effrayantes perspectives démographiques se configurent, à ce propos, comme la clé de la courbe de l’évolution socioéconomique du Maghreb pour les deux prochaines décennies, sans que l’on ne perçoive de politiques d’emploie actives pour faire face à ce défi (voir Iván Martín, « L’emploi au Maghreb », AFKAR/IDEES no 3). De ce fait, un coup d’œil au Rapport sur le Développement Humain 2005 met en relief que les pays maghrébins n’ont pas su transformer l’augmentation de leur revenus en une augmentation du bienêtre de la population : en effet, dans le classement mondial de développement humain, les trois pays occupent une position en 2005 (89 pour la Tunisie, 103 pour l’Algérie et 124 pour le Maroc) très en dessous de celle qui leur correspond selon leur situation dans le classement mondial des revenus par habitant (20 rangs au-dessus pour la Tunisie et l’Algérie et 16 rangs pour le Maroc). 

Avant tout, la démocratie 

Or, il est de plus en plus évident que cet échec des politiques économiques, au-delà des restrictions extérieures dont les économies du Maghreb postcolonial ont souffert, trouve ses causes plus profondes dans le contexte politique, dans l’incapacité des systèmes politiques maghrébins à transformer les préférences de la population en des politiques d’Etat, à adopter une législation qui garantisse un fonctionnement effectif des marchés et qui régule le comportements des agents et à organiser une Administration efficace qui garantisse l’accomplissement de la dite législation. C’est-à-dire tout ce que l’on appelle maintenant gouvernance et qui fait référence en synthèse à l’Etat de Droit, la démocratie et la bonne gestion administrative. Une étude effectuée en 2003 par la Banque mondiale sur la gouvernance en Afrique du Nord et au Proche-Orient signalait l’existence d’un « déficit » de gouvernance en général dans les pays arabes et en particulier dans les pays du Maghreb. Alors que l’analyse de 173 pays du monde mettait en évidence l’existence d’une corrélation positive très significative entre un Indice de Qualité de la Gouvernance élaboré à partir de 22 indicateurs de bonne gestion administrative, démocratie et droits de l’Homme et le taux de croissance du PIB par habitant (à une meilleure gouvernance correspond une plus grande croissance), pour les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, la tendance montre une relation très faible. Ceci s’explique par le fait que tous ces pays partagent un niveau de gouvernance très bas, de façon que les différences dans les taux de croissance entre eux s’expliquent par d’autres facteurs, la plupart externes. Au Maroc, le récent Rapport du Cinquantenaire se faisait écho d’un rapport français qui estimait le coût annuel de la corruption à 1 % du PIB et celui du manque de compétences à 0,9 %, en attribuant au total une réduction de la croissance annuelle de 2,5 % du PIB aux facteurs institutionnels. L’économie informelle, qui suppose entre 35 % et 40 % de l’activité économique dans tous les pays du Maghreb, est une autre gangrène qui empêche le fonctionnement correct des marchés. 

En définitive, après 20 ans de programmes d’ajustement structurel « technocratiques » qui ont mis l’emphase sur les politiques économiques isolées de leur contexte politique, on doit dire qu’avec des résultats assez décevants, la démocratisation et particulièrement l’avancée vers un véritable Etat de Droit seraient la meilleure contribution au développement des pays du Maghreb, ce qui leur permettrait de mettre fin à cette « exception de gouvernance » dont ils souffrent depuis leur indépendance. Le débat public sur les politiques économiques plus appropriées, pratiquement absent pendant ces cinquante ans au Maghreb (ou localisé en France), devra faire partie de ce processus. 

Enfin, le développement humain 

Conjointement à cette constatation, la croissante emphase que du moins le Maroc et la Tunisie montrent pour le « développement humain » en tant que philosophie de vie économique ouvre une lueur d’espoir, dans la mesure où elle situe au centre des priorités politiques les conditions de vie de la population (l’éducation, la santé, le logement) et l’accès aux infrastructures et aux services sociaux fondamentaux. Dans ce sens, l’excellent rapport 50 ans de Développement Humain et Perspectives pour 2005 publié au Maroc à l’occasion du cinquantenaire de son indépendance fait date. 

Cependant, il n’est toujours pas clair comment cette vision du développement humain s’articule avec les grandes options du modèle économique général, et plus concrètement avec la politique macroéconomique, l’ouverture commerciale au moyen de la création de zones de libre commerce avec l’UE (dans le cadre du partenariat euroméditerranéen) et pour le Maroc (et peut-être bientôt pour la Tunisie et l’Algérie) avec les Etats-Unis, et la stratégie de développement industriel sectoriel, ou si la politique de développement humain se réduira à une série d’interventions ponctuelles à caractère palliatif pour contrecarrer les déficits sociaux plus aigus, au lieu d’être un cadre de référence pour toutes les politiques publiques. Même si effectivement les conditions de vie des secteurs sociaux les plus défavorisés s’améliorent marginalement, cela pourrait contribuer à renforcer le dualisme, déjà endémique dans les sociétés du Maghreb, entre les secteurs modernes, dynamiques et compétitifs, pleinement intégrés en Europe, d’un côté, et les milieux ruraux et périurbains en retard économiquement et culturellement, sans opportunités et, donc, dépendants. 

En attendant le Maghreb 

Dans tous les cas, si une chose est de plus en plus évidente, c’est qu’au jour d’aujourd’hui la condition nécessaire pour le décollage économique du Maghreb, et même pour son intégration dans l’espace économique européen, c’est l’intégration de leurs marchés entre eux, qui ne se matérialise aujourd’hui qu’à travers la contrebande. Bien que le Maghreb suppose un marché de presque 75 millions d’habitants (100 millions d’ici 20 ans, selon les projections démographiques), leur faible pouvoir d’achat et leur fragmentation font que chacun des trois pays par lui-même soit trop petit pour attirer des investissements productifs étrangers au-delà des grandes marques internationales avec une stratégie de positionnement global ou les multinationales qui optent pour les licences de services publics ou les privatisations. Ce qui explique que, dans son Rapport sur l’Investissement dans le Monde 2003, l’CNUCED ait inclus les trois pays du Maghreb central comme des pays avec un « faible potentiel d’investissement étranger direct », et que l’on puisse difficilement parler du Maroc, de la Tunisie ou de l’Algérie comme des « pays émergents ». Par conséquent, le blocage de l’intégration maghrébine se révèle de plus en plus être l’un des principaux obstacles au développement des pays du Maghreb et à la solution d’une des grandes inconnues stratégiques à moyen terme : son modèle d’insertion dans le système économique mondial. 

Et c’est là que probablement repose le principal échec collectif de politique économique des pays du Maghreb de ce demi-siècle : sur l’incapacité des gouvernements maghrébins à réaliser le rêve unitaire que leurs peuples partageaient au moment de l’indépendance ou même à débloquer un processus d’intégration économique au sein de l’Union du Maghreb arabe créée en 1989. L’intégration maghrébine est aujourd’hui aussi la seule stratégie endogène qui pourrait répondre rapidement et simultanément à toutes les interrogations et les défis économiques qu’affronte la région. Ni la population du Maghreb, ni la stabilité même de l’Europe, ne peuvent se permettre un autre demi-siècle sans développement.