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Palestina: arte y resistencia en Nayi Al Ali

Naji al Ali, Ediciones del Oriente y del Mediterráneo, Guadarrama, 2020, 272 p.

Le livre Palestine. Arte y resistencia en Nayi Al-Ali, publié par Ediciones del Oriente y del Mediterráneo réunit les principales œuvres du plus célèbre dessinateur palestinien de tous les temps : Naji Al-Ali.

Ce livre est une apologie de la personnalité et de l’œuvre de cet artiste universel et vise à faire connaître au public hispanophone l’importance de son travail et l’impact de sa pensée. Dès son plus jeune âge, Al-Ali a compris que le meilleur moyen de raconter le drame palestinien, l’un des conflits internationaux les plus complexes et loin d’être résolu, était les arts graphiques. De cette façon, les frontières linguistiques ont été dépassées et toute personne dans le monde à qui ses dessins sont parvenus, a pu comprendre le message de dénonciation, de colère, de tristesse et de douleur que l’artiste capte à travers ses mains. Le livre présente une grande partie de son œuvre et comprend également de nombreux entretiens annotés avec lui, tout au long de sa carrière.

Sa brillante narration visuelle décrit les grands événements qu’il a vécus pendant le conflit. Pendant plus de 20 ans, il a été une véritable révolution dans le monde arabe. Ses dessins ont été diffusés dans les pages d’importants journaux arabes, tels que Al Talia (L’Avant-garde), As Safir (Ambassadeur) ou Al Watan (La Patrie), puis dans de nombreuses autres publications.

Avec un vocabulaire visuel dont la simplicité et la beauté le placent dans le domaine de la poésie, Al-Ali a influencé toutes les couches sociales de son époque. Avec ses dessins, il dénonçait non seulement l’occupation de sa terre par l’État d’Israël, mais aussi les cheikhs du pétrole alliés aux États-Unis, les régimes arabes autoritaires, le système économique mondial et le sectarisme religieux de plus en plus présent dans le Liban, où il vivait. Il n’a pas non plus omis de critiquer la bourgeoisie palestinienne et la corruption de certains dirigeants palestiniens et des responsables de l’Organisation de libération de la Palestine.

Le langage visuel d’Al-Ali est constitué d’une série de symboles et de conventions, qui peuvent ne pas être bien compris par le public hispanophone. Cependant, il n’y a probablement personne au Moyen Orient qui ne connaisse pas sa création la plus célèbre : Handala, un garçon de 10 ans représenté presque toujours le dos tourné, observant ce qui se passe dans la bande dessinée, invitant les lecteurs à regarder et à ne pas rester indifférents.

Handala est aujourd’hui une figure tatouée sur la peau de milliers de jeunes Arabes, graffitée sur des dizaines de murs et de parois et dessinée sur des centaines de livres et d’affiches.

Le nom Handala vient de l’arabe handal, une plante grimpante aux propriétés purgatives qui pousse dans le désert, aux racines profondes, très amères et qui résiste aux températures élevées, aux hauts niveaux de salinité et aux sécheresses extrêmes. C’est le dessin d’un enfant laid qui va pieds nus comme beaucoup d’enfants dans les camps de réfugiés à cette époque.

Dans une interview accordée au journal palestinien Al Hurriya en 1979, à la question : « Pourquoi un enfant ? », Naji répondait : « Handala est né à 10 ans et aura toujours 10 ans. Parce que l’enfance est le symbole de la sincérité, de l’innocence et de la vérité. Je l’ai dessiné délibérément pieds nus parce que cela me rappelle mon enfance dans le camp. L’enfant que je dessine est la conscience qui ne veut pas céder ».

Dans ses premières caricatures, Handala montrait son visage, mais à partir de la guerre de 1973, il apparaît généralement le dos tourné, les mains derrière lui, en signe de rejet de ce qui se passait à l’époque et des solutions proposées par les régimes arabes et les États-Unis.

Naji al-Ali a grandi dans le camp de réfugiés de Ain el-Helwe (doux printemps en arabe), près de la ville de Sidon, dans le sud du Liban. Il sait donc très bien ce que signifie être un réfugié à vie. C’est dans ce contexte qu’il a grandi et qu’il a réalisé ses premiers dessins.

Il est né dans le village palestinien d’Ash-Shayara, dans la région de la Galilée, en 1936, l’année du début de la grande révolte arabe contre les Britanniques. Son village a été attaqué le 1er mai 1948 par la Haganah, l’une des plus importantes milices sionistes de l’époque et le précurseur de ce qui deviendra plus tard l’armée israélienne. Nayi Al-Ali n’avait pas encore 11 ans lorsque lui, toute sa famille et tous ses voisins ont été expulsés, devenant du jour au lendemain des réfugiés. Les maisons ont été détruites et le village a disparu des cartes, comme cela est arrivé à de nombreux villages, dont il ne reste aucun vestige.

Les Palestiniens expulsés en 1948 ont emporté les clés de leurs maisons avec eux en exil pour revenir, lorsque l’occupation prendrait fin. Au fil du temps, les clés sont devenues l’instrument qui protège la mémoire qui revendique le droit au retour, agissant comme un connecteur entre le traumatisme de la Nakba et le futur retour au pays. Conservées par de nombreuses familles, les clés sont une métaphore de la propriété légitime de leurs maisons et de leurs terres, comme le symbolisent nombre de ses dessins.

Dans ses dessins, la Palestine est toujours une femme. Femme ou fille, heureuse ou triste, femme arbre qui enfonce ses racines dans la terre, ou femme terre arrosée de larmes, ou femme mère, surtout mère.

Le 22 juillet 1987, devant les portes du journal Al-Qabas International à Londres, où il travaillait, un homme s’est approché d’Al-Ali par derrière, et lui a tiré une balle dans la tête. Après quatre semaines dans le coma, il est mort fin août 1987. Personne n’a revendiqué l’attentat et son meurtrier n’a jamais été identifié.

Al-Ali reste dans la mémoire des sociétés arabes. Le relais de sa vision critique est passé de génération en génération, peut-être parce que le contenu de nombre de ses caricatures est toujours d’actualité. Revendiquer la figure d’Al-Ali signifie promouvoir un art militant, un art qui fuit la neutralité polie, un art engagé dans des causes justes et un art qui dénonce les graves violations des Droits de l’homme, telles que celles qui ont été commises et continuent de l’être à l’encontre du peuple palestinien.

Ibrahim Rifi-Fondation Al Fanar

L’Algérie dans un monde en mutation

Amine Kherbi. ANEP éditions, Alger, 2018, 340 p.

Cet essai, d’Amine Kherbi –diplomate de carrière, actuellement enseignant à l’Institut diplomatique et des relations internationales du Ministère des Affaires étrangères d’Alger et à l’École des Affaires internationales de Paris, Sciences Po – se décline en quatre chapitres : L’Algérie devant ses choix stratégiques, Les défis de la construction de la sécurité, Sécurité internationale et développement global, Diplomatie et cadre de coopération.

Les incertitudes du début de ce IIIème millénaire, accentuées par la nouvelle donne dans le monde arabe et en Afrique, les modifications du système d’alliances dans le monde et le reclassement des priorités de l’Agenda international, ont incité l’auteur à prendre en considération le large éventail des défis auxquels l’Algérie est confrontée, ainsi que les opportunités qui s’offrent à elle pour renforcer ses intérêts et sa position à l’échelle internationale à court, moyen et long terme.

En praticien des relations internationales, l’auteur, sensible à la rencontre de l’histoire et de la diplomatie, revient en préambule sur l’âge d’or de la diplomatie algérienne, qui avait favorisé l’émergence d’un univers intellectuel en résonance avec les préoccupations postindépendance du pays. Sur tous les continents, il y avait un intérêt pour ce qu’elle entreprenait et son action extérieure en faveur de la problématique Nord Sud, de l’interdiction des armes chimiques, et de la promotion de la paix dans le monde était suivie avec beaucoup d’attention.

Aujourd’hui, l’auteur plaide pour une refondation de la diplomatie algérienne. Car, face à une perspective sahélo-saharienne et méditerranéenne incertaine, à un horizon maghrébin troublé et aux menaces intérieures sur les fronts économiques et sociaux les plus fondamentaux de la société, le pays devrait se renforcer en diplomatie, afin de mieux affronter les enjeux et défis spécifiques et globaux auxquels il pourrait être confronté sur le terrain miné d’embûches de l’environnement régional et de l’interdépendance mondiale. Les enjeux de sécurité pour l’Algérie sont également abordés dans le même contexte régional caractérisé par des troubles et des incertitudes, alors que la mondialisation continue de diversifier les registres et les ressources de la domination, mettant à défi la capacité d’adaptation des États.

Dans le sous-chapitre sur la « mondialisation de la crise et sécurité nationale », A. Kherbi met l’accent sur les transformations précipitées et chaotiques du système international, qui n’est plus régulé par ses anciennes exigences structurelles, plaçant toute politique extérieure et de sécurité dans une phase incommode quant aux adaptations difficiles qu’implique la crise mondiale où plus rien n’est prévisible de manière stable, essentiellement pour les pays en voie de développement. De là, il est communément admis que les pays dotés d’institutions fortes et de mécanismes de régulation efficaces, maîtrisent mieux que les autres les situations critiques et s’adaptent avec moins de contraintes aux nouveaux équilibres.

Désormais, « la configuration à l’échelle planétaire se trouve dans un état de conflit/coopération », dont les lignes de forces orientent la politique des pays. D’autant qu’à un moment où les incertitudes ont accentué l’hétérogénéité d’un système international, soumis à d’inconciliables distorsions et traversé par des courants contradictoires, les enjeux fondamentaux sont globaux et essentiellement des problèmes transnationaux. Depuis le début de cette décennie, on assiste à une série d’évènements qui confirment cette évolution et les processus de sécurité qui la sous-tendent. Ce qui montre combien il est vain de considérer les rapports interétatiques et l’organisation de la société internationale, en fonction d’une transformation inéluctable du système international vers l’équilibre et la stabilité, sans modification du rapport des forces, sans atténuation des tensions, sans réductions des inégalités économiques, sans combler le fossé institutionnel et technologique, ainsi que la maîtrise de la fracture numérique.

Pour l’Algérie, l’auteur préconise une reconquête des conditions de sécurité économique, qui est directement liée à nos préoccupations immédiates et à la nécessité de la stabilité du pays et la vraie place qui lui revient dans les nouveaux équilibres régionaux en gestation. L’auteur appelle à un changement de priorités, pour adapter certaines missions politiques, économiques et de sécurité, afin de faire face aux phénomènes déstabilisateurs qui découlent des phénomènes transnationaux, de la diversification et de l’accumulation de facteurs innombrables opérant dans un environnement instable à travers des points de fragilité internes. Ils sont d’ordre sociopolitique, géoéconomique, écologique et démographique. De là, toute stratégie de lutte efficace contre le terrorisme transnational et le crime organisé doit prendre en considération cette donne qui doit impérativement régir l’ensemble des actions des pouvoirs publics, civils et militaires.

Le diplomate souligne l’urgence d’« approfondir le dialogue interne et d’élargir la concertation sur l’ensemble des questions relatives au pilotage institutionnel, en vue d’une sécurité publique et civile plus efficace », plaidant pour une meilleure organisation des activités économiques et une rénovation du territoire. C’est l’urgente alternative que l’Algérie devrait adopter, afin de renforcer sa capacité d’anticipation des menaces et de protection de l’économie nationale, afin d’appréhender efficacement les opportunités et « les risques liés à la mondialisation, dont la forme perverse est le terrorisme ».

Les risques majeurs de mise à mal des équilibres de la cohésion territoriale et sociale sont devenus plus difficiles à maîtriser, du fait de la régression des solidarités intermédiaires spontanées et des médiations sociétales en déclin. La responsabilité entière repose désormais sur l’État, qui doit assumer des charges économiques et sociales sans cesse accrues, alors que ses frontières et ses institutions le protègent moins efficacement contre les risques d’un environnement pressant et adverse. Le pays est aujourd’hui entraîné dans un mouvement qui augmente les nécessités et les besoins de sécurité à la mesure de ses vulnérabilités. C’est un devoir national, l’Algérie ne peut échapper à la mesure de sa géographie et à l’appel de sa démographie.

Quant à la « dialectique de la territorialité », l’auteur insiste sur la nécessité de repenser le rôle du territoire comme donnée sociale et géostratégique, afin de promouvoir le développement durable et impulser l’intégration économique. Outre l’essor des pôles de compétence, la création de zones économiques spécialisées au niveau des Hauts-Plateaux et de triangles de développement dans le grand Sud, la mise en réseaux d’entreprises actifs sur des thématiques communes, serait de nature à contribuer à la multiplication des partenariats et des projets de recherche et de développement, renforçant la compétitivité et l’attraction du territoire. Seule cette politique d’ambition productive serait à même de faire naître une dynamique de coopération, et d’attirer les investissements directs étrangers et d’encourager une nouvelle répartition des activités productives, pour infléchir les mutations en cours et assurer un développement plus harmonieux, fondé sur une utilisation optimale des compétences et vocations de chaque région du pays. Aujourd’hui, l’Algérie se trouve face à divers défis, autant de chantiers qui exigent des politiques publiques efficaces et courageuses pour anticiper, innover et impulser, afin de transformer les risques en opportunités.

L’Algérie doit accélérer la mutation de son système productif actuel, caractérisé par la dépendance des hydrocarbures, et le processus d’organisation de son économie afin de relever le défi de la compétitivité pour une meilleure insertion dans l’économie mondiale. La construction d’une identité économique nationale forte doit passer à travers les réformes structurelles, la consolidation de l’État de droit et de la justice sociale, la lutte contre la bureaucratie et la corruption.

Un programme spécial de développement des zones frontalières paraît être à l’auteur l’une des réponses pour faire face aux menaces de tous ordres, qui peuvent peser sur les équilibres économiques et sociaux de l’Algérie, aujourd’hui confrontée aux flux migratoires clandestins et à la dégradation de l’environnement. « La lutte contre le terrorisme transnational et son imbrication avec le crime organisé, la prolifération des armes légères, doit s’organiser dans le cadre de la consolidation de l’architecture de sécurité et d’une meilleure utilisation des structures de gouvernance locales », afin de donner un nouvel horizon à notre sécurité globale.

C’est également l’une des manières de favoriser l’intégration économique, le développement local et la cohésion sociale, de renforcer les synergies des diverses instances et composantes de sa société, mise à rude épreuve par 10 années de terrorisme et disfonctionnement de son économie. Il est impératif d’assurer des perspectives (maîtrise des ressorts de politique budgétaire, élaboration de projet de loi des finances avec un budget économique en annexe, efficacité du système bancaire, qualité du service des télécommunications…) en vue d’une participation active au commerce international, afin que notre pays puisse accompagner le rythme et les exigences nouvelles de la globalisation.

Ainsi pour le diplomate Kherbi, « le temps de l’économie est celui de la diplomatie ». Les sujets de l’économie politique internationale témoignent de cette réalité, depuis qu’ils sont devenus les repères dominants dans la formation des anticipations et l’élaboration de l’architecture internationale. Il est dans l’intérêt de l’Algérie d’intégrer les questions de géo-économie dans un contexte géographique large, en érigeant la dimension économique en thème central de sa politique extérieure et de sécurité.

Quant à la « problématique du terrorisme transnational », l’auteur invite à repenser l’ordre mondial. Ce fléau doit être appréhendé dans son universalité, loin de toute approche différenciée ; « sauf à cautionner une conception du terrorisme à géométrie variable, condamnant là ce qui est toléré ici, avec une sorte de compréhension qui confine à la complaisance, au laxisme ou à la compromission coupable ». Repenser l’ordre mondial exige une volonté de coopération et une affirmation des responsabilités de tous les États, ainsi que la mobilisation et l’engagement de tous les peuples. L’aléatoire et la déconstruction menacent aujourd’hui les nations et leurs sociétés. L’auteur plaide pour « une prise de conscience de cette réalité et du caractère terriblement lourd des enjeux de ce monde, enrayer sa course vers l’abîme et favoriser les moyens de maîtriser ensemble un devenir commun ». La tâche est ardue, mais pas impossible, afin d’assurer une protection efficace à une société internationale perméable et vulnérable.

Avec conviction et espoir, l’auteur estime qu’il est primordial que la mondialisation soit transformée en réalité positive pour tous les peuples et que soit renforcé le rôle des Nations unies afin d’assurer la viabilité d’un système de sécurité collective fondé sur l’efficacité, l’efficience et l’équité.

Sadjia Guiz-journaliste-Algérie

British Muslims: New directions in Islamic Thought, Creativity and Activism

Philip Lewis et Sadek Hamid, Edinburgh University Press, Édimbourg, 2018, 249 p.

Dans un langage clair et limpide, Philip Lewis et Sadek Hamid analysent les multiples façons dont les différentes générations de musulmans britanniques jonglent avec un islam traditionnel ; un islam global et un islam britannique, que les jeunes générations s’attèlent à consolider. Le premier islam est l’apanage des premières générations d’immigrés musulmans en Grande Bretagne ; musulmans qui ne maîtrisaient pas la langue du pays d’accueil. Le second islam, digitalisé, est prisé par la seconde génération, celle qui parle l’anglais et comprend les codes de la société et les questionne. Enfin, l’islam britannique est l’œuvre de la troisième génération, une génération pleinement intégrée au sein du paysage britannique et qui assume son double héritage.

Les premiers chapitres de cet ouvrage brossent un portrait quantitatif et qualitatif de l’islam britannique. Le lecteur prend ainsi la mesure de la grande diversité de populations et de courants de pensée qui caractérise ses pratiquants : il s’agit ainsi d’un islam intergénérationnel, façonné par les cultures asiatiques, africaines et arabes, et influencé par les courants deobandi, barelvi et, plus récemment, salafiste. Le constat est ainsi sans appel : l’islam est hétérogène et en proie à de constantes mutations, du fait des populations qui le pratiquent.

Les mutations étant synonymes de crises, les deux auteurs s’attèlent à décrypter les principaux défis auxquels les musulmans britanniques sont confrontés. Dans un pays qui compte plus de 1 700 mosquées, les questions de la formation et de la transmission des savoirs religieux, aussi sensibles que cruciales, sont au premier plan. De surcroît, dans le contexte occidental, marqué par la présence de disciplines modernes, Philip Lewis et Sadek Hamid exposent les dilemmes de l’islam britannique : à savoir, comment concilier l’acquisition et transmission de savoirs religieux avec l’acquisition et la transmission de connaissances propres aux disciplines modernes ? La question de fond est celle du rôle de la religion musulmane dans la société britannique. Les réponses vont du simple rejet des connaissances modernes à d’audacieuses tentatives d’allier savoirs religieux et connaissances modernes, dans le but de former des leaders qui ont la science du texte et la conscience du contexte.

Plus largement, les auteurs s’interrogent et exposent les interrogations des penseurs, acteurs et citoyens musulmans à propos de leur rôle dans la société. Pour ce faire, ils explorent les principales approches défendues par les salafistes et par les islamistes et montrent ainsi que le contexte démocratie amène à réfléchir sur les modalités d’un tel engagement : s’agit-il de s’engager au-delà de la communauté musulmane ? Si oui, comment et avec qui ? La liberté d’expression, tout comme les valeurs prônées par la société permettent ainsi l’émergence de nouvelles voix au sein des communautés musulmanes, contribuant à diversifier davantage la palette d’acteurs et de représentants des musulmans britanniques.

À cet égard, l’un des mérites de cet ouvrage est d’aborder la question – souvent ignorée – de la participation des femmes musulmanes au sein de leur communauté religieuse. Un important travail de contextualisation est fourni, pour donner à comprendre les principaux défis que revêt une telle participation. Ainsi sont abordés le travail de revalorisation du rôle historique des femmes, dans la production et transmission des savoirs religieux ; la relecture de certaines sources scripturaires qui semblent (ou semblaient) valider la prédominance des hommes sur les femmes en islam ou encore la remise en question de pratiques découlant de telles interprétations (par exemple, la tutelle masculine) afin d’interroger les attitudes sexistes, voire misogynes, d’une partie des leaders musulmans britanniques. Indirectement, c’est la confrontation entre certaines approches de la religion et certains principes démocratiques – tels que l’égalité et la parité – qui est mise en lumière.

En matière de participation dans la vie politique, le terme qui caractérise au mieux les dynamiques observées en Grande Bretagne est celui de la
« normalisation » : les maires, conseillers municipaux et députés de confession musulmane se comptent par centaines. Cela résulte d’un double mouvement : d’une part, des leaders musulmans de plus en plus convaincus de la nécessité de jouer un rôle dans la société et, d’autre part, des gouvernements désireux de prendre en compte cette diversité et de faire en sorte qu’elle soit reflétée au sein des structures politiques existantes. Il est vrai que les attentats djihadistes, en particulier ceux de Londres (2005), ont modifié les termes du débat en faisant de la question de l’islam britannique non plus une question de « cohésion », mais plutôt une question de « sécurité ».

Malgré tout, les auteurs rappellent que des efforts colossaux ont été déployés de la part des autorités pour soutenir les communautés musulmanes et favoriser leur insertion dans le paysage politique et social national. Si cette dynamique de participation sociale et politique n’a pas permis d’endiguer le phénomène de la radicalisation violente, elle a tout de même contribué à l’émergence de figures musulmanes, y compris dans le domaine de la culture et des arts. L’ouvrage souligne ainsi les processus d’hybridation culturelle à l’œuvre, indiquant par là qu’une multitude de poètes, musiciens, acteurs, comédiens et autres artistes musulmans contribuent à faire vivre la culture et les arts britanniques.

Ainsi, si l’on accepte l’idée, soutenue par les auteurs, selon laquelle l’anglais est la nouvelle langue de communication et d’échange entre les musulmans comme jadis l’était le persan, le sort des musulmans britanniques et l’avenir de l’islam dans le monde semblent inextricablement liés. Si une telle hypothèse peut sembler exagérée, Philip Lewis et Sadek Hamid démontrent sa pertinence, s’agissant de l’islam en Grande Bretagne.

Moussa Bourekba-chercheur-CIDOB

Los feminismos ante el islam. El velo y los cuerpos de las mujeres

Ángeles Ramírez et Laura Mijares, Catarata, Madrid, 2021, 208 p.

Los feminismos ante el islam. El velo y los cuerpos de las mujeres de Ángeles Ramírez et Laura Mijares explore le rôle du féminisme face à la question du voile et des femmes musulmanes. Ces dernières années, nous avons été témoins en Europe de la façon dont les interdictions de signes religieux se sont abattues sur les femmes et aussi de la façon dont, en de nombreuses occasions, le mouvement féministe a été complice ou est resté silencieux, face à des politiques qui restreignent la liberté des femmes musulmanes, notamment en matière d’habillement. C’est pourquoi l’analyse de Ramírez et Mijares est très nécessaire pour comprendre le rôle du mouvement féministe, sur la façon dont les femmes musulmanes sont et devraient être.

Le premier chapitre donne un aperçu historique de la construction politique du voile, notamment pendant la période coloniale, dans des pays comme l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et l’Égypte. Tout au long de cette période, le contrôle des femmes colonisées s’effectue à travers leurs vêtements et leurs corps. Le hijab et tous les vêtements caractéristiques des femmes musulmanes constituaient pour le colonisateur un élément de subordination et un retard des sociétés arabes. Par conséquent, l’utilisation de ces vêtements était l’objectif des puissances colonisatrices, pour atteindre la modernisation sociale.

Ce chapitre passe également en revue les normes juridiques relatives à l’habillement dans les pays arabo-musulmans, les lois sur la famille et la situation de subordination juridique des femmes aux hommes dans certains pays notamment le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Afghanistan et l’Arabie saoudite. En outre, sur la base de l’interprétation de Fatima Mernissi et d’Asma Lamrabet, une brève analyse est faite de ce que le Coran dit du foulard.

La deuxième partie se concentre sur la législation européenne relative aux tenues vestimentaires musulmanes – avec un accent particulier sur les cas de la France et des Pays-Bas –, les différents contextes et débats, les polémiques et les réglementations restrictives qui compromettent la liberté et le droit des femmes musulmanes de s’habiller comme elles le souhaitent en Europe. La législation sur l’habillement mise sur la population musulmane, remettant en question la légitimité des pratiques corporelles et publiques des Musulmans, la façon de s’habiller d’une certaine manière, de prier en groupe dans des espaces collectifs ou d’entrer en relation avec d’autres musulmans. Il analyse également comment le féminisme prohibitionniste soutient ces lois, qui pénalisent les femmes qui portent le hijab ou le niqab et comment l’argument de l’égalité des sexes pour renforcer l’islamophobie ne vient pas nécessairement de l’extrême droite.

En analysant les processus de construction des problématiques du hijab et du niqab en Espagne, le troisième chapitre explore les positions politiques et théoriques des féminismes prohibitionnistes et certaines positions politiques sur la réglementation des vêtements musulmans, pour conclure que le mouvement féministe a adopté une position plus favorable au prohibitionnisme de ces vêtements. Il est important de souligner qu’en Espagne, il n’existe aucune réglementation qui protège l’interdiction ou la restriction du port du voile dans tout lieu public. Cependant, selon Mijares, lorsqu’il est question du foulard, notamment à l’école, une série de stéréotypes ou de lieux communs sont mobilisés, qui l’associent à la pauvreté, à l’immigration ou aux mauvais résultats scolaires, auxquels s’ajoutent d’autres qui ont trait aux Droits de l’homme ou de la femme.

Enfin, le quatrième chapitre analyse les perspectives des féminismes inclusifs, qui s’opposent aux réglementations vestimentaires et organisent des débats dans le cadre des discussions sur la diversité. Le féminisme anticapitaliste, le mouvement antiraciste et le féminisme musulman sont inclus ici pour donner un aperçu de la lutte contre l’islamophobie. Dans ce chapitre, l’implication des femmes musulmanes qui utilisent le hijab et ses contextes et conséquences sont approfondis et, enfin, il est réfléchi sur les femmes musulmanes et l’utilisation du voile, qu’elles soient musulmanes ou non.

Los feminismos ante el islam est un ouvrage absolument nécessaire pour la réflexion sur le voile et les femmes musulmanes, pour comprendre l’histoire des femmes dans les pays arabo-musulmans et en Europe. Les différentes analyses nous amènent à voir comment les sociétés occidentales sont piégées par la question du voile et comment les féminismes ont encouragé ou sont restés silencieux face à l’interdiction du hijab.

En plus de la partie théorique, le livre comporte une large part de travail de terrain, qui nous permet de comprendre le point de vue des femmes musulmanes et des féminismes inclusifs, concernant le voile. En définitive, le livre présente une réalité et tente de démontrer que le foulard n’est pas considéré comme une forme de violence à l’égard des femmes.

Oumaya Amghar Ait Moussa-IEMed