L’Université désacralisée. Recul de l’éthique et explosion de la violence

Ouvrage collectif coordonné par Louiza Dris-Aït Hamadouche, Fatma Oussedik, Khaoula Taleb Ibrahimi. Koukou éditions, Alger, 344 p.
Les défis majeurs de l’université algérienne, face à la compétitivité et la compétition mondiales, sont énumérés par les auteurs de cette complexe étude. Plaidant pour la rationalisation des politiques et des systèmes de gouvernance, ils en appellent à aller impérativement vers des approches scientifiques et objectives pointues : une nécessité qui mettrait en exergue la valeur de la science et du savoir, donc celle des universités, lieux de production et de transmission de sens. Cette nécessité ne devrait pas faire exception pour l’Algérie, dans le cours de l’histoire et du monde.
L’université algérienne compte aujourd’hui quelque 70 000 enseignants, et plus de deux millions d’étudiants répartis sur 106 institutions d’enseignement supérieur. Un budget annuel de 313 milliards de dinars, soit 6,8 % du budget de l’État. Une institution qui s’assimile plus à une pépinière où les meilleurs sont candidats prédisposés à l’émigration. La dernière vague de fuite de médecins, d’enseignants universitaires et d’étudiants en est la preuve, tous avancent un seul et même leitmotiv : la violence multiforme dans l’exercice de leurs fonctions.
Les auteurs de cet ouvrage, face au délabrement tous azimuts d’une université qui sombre dans l’anomie, avancent en préambule qu’ « au pessimisme de la raison et au fatalisme de l’environnement, (ils préfèrent) opposer l’optimisme de la volonté et le devoir de l’intellectuel ». L’année 2017 marque le début de cette étude : des enseignants sont victimes d’agressions violentes sans précèdent, perpétrées par des étudiants dans différentes universités du pays. Relayés par la presse nationale, ces graves dérapages sont restés impunis, les agresseurs n’ayant jamais été inquiétés. Interpellés par leur citoyenneté, interrogés par leur statut d’intellectuels, conscients que ces actes d’agressivité les ciblaient dans leur mission d’enseignants, des universitaires ont décidé d’analyser, de témoigner, de s’exprimer, de dénoncer et de prendre à témoin la société sur ce phénomène qui interpelle la communauté nationale dans son ensemble. Dix sept auteurs venus de différentes spécialités décryptent la violence, pas seulement la plus ostentatoire, verbale ou physique, mais surtout celle aux formes pernicieuses, insidieuses, car celle-ci sévit de façon permanente.
Redéfinir le rôle et le statut de l’enseignant, celui de l’étudiant ainsi que la relation pédagogique qui s’établit entre eux, reste au centre de la problématique de la violence à l’université. L’autorité, qui s’apparente à une posture morale, celle du détenteur du savoir, ne devrait pas dériver vers l’autoritarisme qui s’applique sur l’apprenant. L’enseignant est soumis à un code d’éthique et doit inspirer confiance. Son autorité ne doit en aucun cas être imposée par la contrainte. Son rôle consiste aussi à transmettre des valeurs : la triche, le plagiat, la corruption, la discrimination, le clientélisme, les passe-droits sont des comportements répréhensibles moralement, bien avant la loi. Toute proximité de l’enseignant vis-à-vis de l’étudiant ne doit en aucun cas dériver vers le copinage aux dépens du mérite et de l’effort. Tous ces dérapages dans l’exercice de la fonction ont favorisé l’émergence d’une violence permanente, aux aspects multiples, qui a touché divers paliers.
Le système LMD (Licence, Master, Doctorat), d’origine anglo-saxonne, est entré en vigueur dans les universités algériennes en 2005, s’inscrivant ainsi dans la mondialisation. Cette réforme connut une vive critique de la part du Conseil National des Enseignants du Supérieur (CNES), syndicat des enseignants du supérieur, pour qui la crise est multidimensionnelle, de la gestion, de la pédagogie, des infrastructures, de la qualité de l’enseignement… que le LMD ne va pas résoudre. L’ingénierie de ce système n’est pas applicable dans le cas de l’Algérie, un pays mono-importateur. Les enseignants universitaires refusent et déplorent le fait de délivrer des diplômes et non des connaissances. Selon le CNES, ce projet allait créer une université « à deux vitesses », où le grade national du diplôme serait remis en cause. L’inégalité régionale et sociale va prévaloir, où seuls les étudiants ayant un fort capital financier poursuivront leurs études. L’excellence de la formation est actionnée aux établissements dont les diplômes sont reconnus à l’étranger (écoles privées, Lycée international Alexandre Dumas…)
Par ailleurs, des logiques institutionnelles définissent une nouvelle posture sociale dans l’environnement universitaire. Contradictions organisationnelles (redistributions des postes de responsabilité par le haut…) et perversions professionnelles (plagiat, conflits d’intérêts…) ont fait que l’université et la recherche scientifique ne sont plus des facteurs d’émancipation et de développement social. Au cours des quatre dernières décennies, elles se sont transformées en foyers dormants d’émigration intellectuelle. Une fatalité collectivement intériorisée contre le gré de la plupart des enseignants universitaires, qui la vivent comme une extrême violence. Les auteurs de cet ouvrage qualifient cet état de fait d’« intellectocide », vécu à huis clos, caractérisé par son absence dans le discours politique dominant malgré ses enjeux majeurs et ses impacts transgénérationnels.
L’une des principales défaillances dénoncée est la primauté de l’administratif sur le scientifique, qui a fait que l’autonomie de l’université soit devenue une mission impossible. Face à l’autorité politique, cette autonomie n’existe plus, les facultés dépendent du ministère de l’Enseignement supérieur ,qui dépend du gouvernement. À chaque niveau, chef de département, doyen ou recteur, les responsables sont nommés et dégommés sur la base de considérations laissées à la totale discrétion de la tutelle politique. Les prérogatives d’un doyen se réduisent à planifier les emplois du temps du corps enseignant, face à un responsable hiérarchique qui a droit d’existence sur son poste de travail. Cette hiérarchisation / subordination gère aussi les centres de recherche, qui ne jouissent d’aucune autonomie symbolique ni matérielle. Impératif de l’heure : revoir les statuts, afin de « défonctionnariser » le métier de chercheur et d’universitaire, repenser les mécanismes de gouvernance par un management pédagogique inclusif. Le constat fait par les auteurs de cette étude est sans appel : l’aisance financière de l’État a servi davantage à l’élargissement de la base sociale du régime par la clientélisation de pans entiers de la société, au détriment du progrès et du lien social.
Après le choc traumatique des violences meurtrières subies pendant la décennie 1990, l’université fait face à une autre anomalie fonctionnelle. Les pouvoirs publics avaient fait le constat que la violence avait ciblé et mobilisé des jeunes, facilement manipulés par les extrémistes, qui ont su instrumentaliser leurs fissures sociales. Le faible niveau d’études, le désoeuvrement, et le manque de perspectives ont facilité leur embrigadement. De là, les gouvernements ont décidé de faire de l’université un rempart de prévention et de protection. À cette fin, le taux de réussite au bac a été multiplié par trois, tandis que les différentes wilayas de l’intérieur ont été dotées d’universités et centres universitaires. Destinée à juguler la violence, cette politique de massification a impacté négativement sur le niveau de l’enseignement, clochardisé nombre de disciplines à travers l’abaissement des conditions minimums de connaissances. Cette massification est à l’origine de la baisse du niveau des évaluations, condition sine qua non pour libérer suffisamment de places pédagogiques pour les paliers inférieurs. Aujourd’hui, l’université ne permet plus la promotion sociale, car elle produit beaucoup plus de chômage. Selon l’Office national des statistiques, les diplômés de la formation professionnelle constituent 24,1 % des sans-emploi, tandis que les diplômés de l’enseignement supérieur représentent 23,7 % des chômeurs.
Incapable de prévenir et de lutter contre la violence multiforme, l’université a intériorisé les déviances et les reproduit souvent par contrainte. Des enseignants intègres assistent impuissants à la guerre des tranchées entre la compétence et l’allégeance, l’effort et le clientélisme, la justice et l’impunité. Une note d’espoir ? Oui, le sens de l’Histoire nous enseigne qu’aucun état léthargique imposé ne demeure éternellement. Si l’impasse d’aujourd’hui est une réalité, la perspective d’épanouissement au vu des potentialités que recèle la société l’est aussi.
Je conclue par cette note introductive à l’ouvrage : « Nous avons illustré la couverture avec Le penseur de Morand (1907) car nous considérons que Le penseur de Rodin (1880), qui a souvent symbolisé l’exercice d’une pensée autonome, ne parvient pas à s’incarner en Algérie. L’intellectuel a, aujourd’hui, dans notre pays, cédé la place à un être décharné qu’une Université désacralisée empêche d’exercer dignement sa fonction critique, lui refusant le statut auquel il aspire ».