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Co-édition avec Estudios de Política Exterior
La Libye, un État désarmé ?
Au-delà des milices armées, les autorités font face à des revendications fédéralistes, à une économie toujours dépendante des hydrocarbures et à un blocage institutionnel.
Saïd Haddad
L’évocation par le premier ministre libyen, Ali Zeidan, dimanche 10 novembre 2013, d’une menace d’intervention étrangère si les troubles et les violences persistaient dans son pays est à la mesure sinon du désarroi, tout au moins des défis auxquels sont confrontées les autorités intérimaires depuis la chute du régime de Mouamar Kadhafi. En appelant la population à descendre pacifiquement dans la rue contre les milices afin de soutenir « la construction » de l’armée et de la police, il souligne, dans le même discours, la faiblesse de l’État et son impuissance face à des acteurs qui entravent le processus de transition. Une faiblesse accentuée par la montée des revendications fédéralistes, une économie qui peine à s’extirper de la dépendance aux hydrocarbures et un blocage institutionnel qui fait le jeu des acteurs paraétatiques et exaspère la population.
Les milices : de la légitimité révolutionnaire à l’exaspération populaire
Impliquées dans de nombreuses violences, les milices armées se sont installées dans le paysage politique libyen post Jamahiriya. Estimées à plusieurs centaines, elles ont dans un premier temps tiré profit de leur contribution à la chute de Kadhafi et de son régime. Auréolées de cette victoire, légitimées par les combats menés et gardiennes autoproclamées de la « Révolution du 17 février », elles se posent à la fois en concurrentes de l’État et du gouvernement et suppléent aux faiblesses du pouvoir dans le domaine sécuritaire. La situation de l’armée nationale libyenne illustre la faiblesse de l’État et le déséquilibre des relations entre le pouvoir intérimaire et les milices. Plusieurs facteurs sont à l’origine des difficultés que rencontre l’armée libyenne dans ce nouveau paysage politique. Cette mise à l’écart est en grande partie l’héritage de l’ancien régime où l’institution était à tenue en suspicion. L’armée nationale s’est heurtée également à la défiance des milices envers un pouvoir transitionnel représenté soit par le Conseil national de transition (CNT), soit par le Congrès général national (CGN, assemblée législative), légitimé par les élections du 7 juillet 2012. Cette défiance témoigne de la suspicion envers des cadres militaires ayant fait une large partie de leur carrière sous le régime défunt et ayant, selon les révolutionnaires, fait montre d’un engagement tiède durant une partie des combats. Plus profondément, cette double défiance symbolise la permanence des solidarités et des dynamiques locales qui caractérisent en partie la Libye depuis 1951. En d’autres termes, la faiblesse des autorités intérimaires actuelles est irriguée par la persistance d’une culture politique du non-État qui va de pair avec celle de l’autonomie locale. La structuration des milices en un réseau national de brigades à l’instar du Bouclier de la Libye, opérant officiellement pour le ministre de la Défense ou du Supreme Security Commitee rattaché au ministre de l’Intérieur, illustre cette faiblesse de l’État et leur institutionnalisation.
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