Des soldats égyptiens se joignent aux manifestants dans leurs demandes concernant le procès contre d’anciens hauts fonctionnaires du régime de Moubarak. Le Caire, avril 2011 /THOMAS HARTWELL/REDUX/CORDON PRESS

Les forces armées dans les révoltes arabes

Élément conciliateur en Tunisie et en Égypte, et outil de répression en Libye, en Syrie et au Yémen, reste à voir le rôle des armées dans les processus politiques.

Carlos Echeverría

Les révoltes qui se sont produites dans certains pays arabes ces derniers mois doivent être analysées à travers une approche multidimensionnelle où l’étude du rôle joué par les Forces armées est de mise. Un premier coup d’œil nous permet de distinguer les cas où elles ont joué, du moins en principe, un rôle conciliateur (Tunisie et Égypte), et ceux où elles ont constitué et constituent un obstacle en tant qu’outils utilisés par les autorités pour les neutraliser (Libye, Syrie et Yémen, entre autres). Dans tous les cas, il est important de ne pas s’en tenir à cette première approche et d’approfondir dans l’attitude de l’institution militaire, dans le cadre des processus politiques en marche, forts en inconnus dans tous les cas cités.

Militaires conciliateurs en Tunisie et en Égypte

Nous commencerons par les deux pays norafricains qui, jusqu’à l’heure, ont réussi à brûler le plus d’étapes dans les contextes de normalisation, en soulignant les résultats et les obstacles en ce qui concerne le rôle des Forces armées.

■ Les militaires tunisiens et la révolte contre Ben Ali La Tunisie a été le pays pionnier en termes de développement d’une révolte qui, ayant débuté le 17 décembre 2010, a fini par obliger le président Zine el Abidine Ben Ali à quitter le pouvoir le 14 janvier, et ouvrir un processus de changement politique qui est en train de se définir de façon progressive. L’on remarque que l’attitude des Forces armées, d’abord distante et ensuite complice des changements, a permis que ces derniers avancent de façon sûre, du moins dans les étapes initiales.

La Tunisie est un petit pays du Maghreb où les Forces armées sont réduites (35 800 effectifs) mais où les Forces de Sécurité de Ben Ali étaient démesurées au cours des 23 ans de mandat, avec environ 150 000 individus – ce qui inclut les membres des corps de police et leurs multiples collaborateurs. L’on estime que lors des révoltes, 106 personnes trouvèrent la mort et plus de 600 personnes furent blessées, mais les Forces armées peuvent se vanter de ne pas avoir exécuté cette répression. De plus, et selon ce que l’on a pu savoir ensuite, lorsque l’encore président ordonnait le 9 janvier d’ouvrir le feu contre les manifestants dans la localité de Kasserine, l’un des épicentres des révoltes, et le 13 janvier dans la capitale, le double refus du chef de l’État-Major, le général Rachid Ammar, démontra que les Forces armées n’étaient pas disposées à contredire la volonté majoritaire de la population, face aux désirs d’un mandataire de plus en plus acculé. De ce fait, cette attitude de la classe militaire fut déterminante pour que Ben Ali décide de quitter le pays.

Le début du démantèlement de l’appareil de sécurité de Ben Ali doit être daté le 2 février, avec la désignation de l’amiral Ahmed Chabir en tant que directeur de la Sécurité Nationale, et il avance en parallèle à la prise de décisions sur le calendrier politique. Avec les élections d’octobre en vue, où une Assemblée Constituante, qui devra développer une autre Charte Constitutionnelle, sera élue, il revient maintenant aux Forces armées de garantir la sécurité du pays en des moments particulièrement difficiles. Elles ont dû faire un grand effort logistique sur la frontière avec la Libye, après le début des révoltes dans ce pays en février, et elles devront être vigilantes face à d’autres risques réels dans le cadre national. Dans ce sens, l’on remarque, entre autres, les fuites de prisonniers et les vols d’armes qui se sont produits pendant les presque quatre semaines de révoltes, des réalités qui ont aussi eu lieu en Égypte et en Libye ; l’interruption des travaux des services et d’agences d’information et d’intelligence pendant cette période et le changement de responsables de ceuxci ; tout cela a créé un vide de sécurité dont il est encore tôt pour évaluer les conséquences.

■ Le rôle des Forces armées égyptiennes dans l’ère posMoubarak En Égypte, les Forces armées ont été et sont d’une énorme envergure (468 500 effectifs actifs, et autant de réservistes) et d’une grande importance historique. Ici aussi, comme en Tunisie, leur attitude conciliatrice permis de conclure la première et difficile tâche de décapiter le pouvoir. Initiées le 25 janvier, les vertigineuses révoltes en Égypte obligèrent Hosni Moubarak à quitter son poste le 11 février. Les militaires, à différence de l’appareil de sécurité de l’ex président, furent témoins de ce processus pour finir par en être les arbitres principaux. Ils le font en termes institutionnels à travers le Conseil Suprême des Forces armées qui assumait depuis le départ de Moubarak et sous la direction du maréchal Mohammed Houssein Tantaoui, les pouvoirs exécutif et législatif, en s’engageant à les céder au fur et à mesure aux organes représentatifs surgis du processus électoral qui se développera au cours des prochains mois.

Les Forces armées ont été impliquées de façon ininterrompue dans la politique égyptienne depuis le coup d’État des Officiers Libres du 23 juillet 1952. Actuellement, le Comité des Sages, créé par le Conseil Suprême des Forces armées, a élaboré les amendements à la Constitution de 1971 en vigueur, soumis à référendum le 20 mars. Dix jours après, le général Mahmoud Shanin annonça le calendrier électoral pour l’automne, avec des élections présidentielles et législatives qui permettront à cet organe de céder les compétences assumées exceptionnellement. Cette tutelle militaire a commencé à créer des suspicions dans certains secteurs de la societé, une fois les illusions surgies à partir du 11 février refroidies dans une certaine mesure. Une manifestation massive le 8 avril – le « Vendredi de la Purge » – marquait le début des critiques contre le Conseil Suprême et a conduit à de durs affrontements entre civils et militaires.

Les Forces armées en tant qu’outils répressifs des mobilisations

Nous analyserons trois cas qui partagent des similitudes importantes – partage familial des responsabilités de commandement sur les unités et les instruments militaires, entre autres –, c’est-à-dire : la Libye, la Syrie et le Yémen.

■ Libye : guerre civile et intervention extérieure Les révoltes en Libye ont provoqué un processus accéléré de détérioration qui a conduit à une guerre civile – et ceci du fait que ses Forces armées peu nombreuses (45 000 à 50 000 effectifs) souffrirent un niveau suffisant de désertions pour que l’on puisse par ler d’un tel scénario – dans une société tribale vulnérable, guerre civile qui s’est vue assaisonnée avec une double intervention extérieure : tout d’abord de mercenaires (entre 3 000 et 4 000 Sahéliens et Subsahariens, selon différentes sources), arrivés pour aider le régime de Mouammar Kadhafi, et une autre à caractère multinational de la main d’une petite coalition de pays occidentaux, d’abord, et de l’OTAN et certains tiers pays ensuite. Alors que les mercenaires combattent sur le terrain, l’intervention multinationale approuvée par la Résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU agit depuis l’air et la mer, en appliquant une zone d’exclusion aérienne et un embargo d’armes.

Les révoltes débutèrent en Libye le 15 février, le détonant ayant été la détention d’un célèbre avocat à Benghazi, et elles furent rapidement interprétées en clé d’ « effet domino » après les expériences en Tunisie et en Égypte. Avec une localisation géographique très concrète, dans la région orientale de la Cyrénaïque, traditionnellement insoumise, et dans le contexte d’un régime aussi particulier que celui de la Grande Jamahiriya libyenne arabe, Populaire et Socialiste, l’immédiate explosion de la violence était prévisible. Le 17 février, la prison de Benghazi était prise d’assaut, les internes libérés et les mobilisations s’étendirent rapidement sur la frange côtière du pays jusqu’à la région occidentale de la Tripolitaine, provoquant ainsi une dure réponse du régime. Le 22 février Kadhafi promettait de mourir comme un martyr en luttant contre les traîtres, et le croissant chaos – à titre d’exemple, le 26 février le colonel Tarek Saad Houssein désertait à l’Est pour passer au camp rebelle avec ses hommes – obligea le régime à se blinder. Étant donné que Kadhafi a concentré autour de lui et de ses proches les meilleures unités militaires – par exemple, l’élitiste Brigade 32 est dirigée par son fils Khamis – et qu’il dispose d’un grand parc de chars de combat, du T-55 désormais dépassé, jusqu’aux plus modernes T-62 et T-72, au nombre d’environ un demi-millier, et de bon nombre d’hélicoptères et d’avions de combat, sa victoire face aux rebelles indisciplinés et dispersés étaient plus que garantie. Une fois les révoltes initiées, certains militaires décidèrent de s’unir à celles-ci avec l’armement à leur portée, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose face à une armée professionnelle renforcée par des milliers de mercenaires subsahariens recrutés rapidement par Kadhafi.

L’intervention internationale a contribué à fixer le statu quo que l’on commençait à percevoir les jours précédents. Les divisions au sein des Forces armées se firent plus visibles une fois les fronts fixés, avec une partie orientale du pays aux mains des rebelles, et la définition d’une zone « libérée » entre Benghazi et la frontière égyptienne permit à l’organe politique des rebelles – le Conseil National de Transition, constitué début mars – de chercher la reconnaissance internationale. Des chefs militaires ayant abandonné Kadhafi, le cas le plus blessant pour celui-ci a été celui du général Abdel Fatah Younes, qui fut successivement chef des Forces Spéciales de l’Armée et ministre de l’Intérieur. Actuellement, il tente de diriger les opérations des rebelles, un conglomérat anarchique de civils et de militaires déserteurs qui, mal armés et seulement encouragés lorsque les forces étrangères bombardent les forces officielles, ne présentent pas la capacité à eux seuls de changer la situation sur le champ de bataille, face à la puissance de feu très supérieure des fidèles à Kadhafi.

■ Répression pure et dure en Syrie Bien qu’en Syrie les Forces de Sécurité ont joué un rôle central lors des premières semaines pour tenter de désarticuler les révoltes initiées le 15 mars dans la localité de Deraa, frontalière avec la Jordanie, très tôt, les Forces armées ont été appelées en tant qu’outil d’appui et ceci dans le cadre d’une République qui a déjà des antécédents dans l’usage de la force avec des instruments militaires contre les révoltes et les soulèvements de la population. Tel fut le cas à Hama en février 1982, lorsque le président Hafez al Assad, père de l’actuel chef de l’État, écrasa sans égards la révolte des Frères musulmans dans cette localité, en provoquant entre 10 000 et 30 000 morts.

Avec une tradition révolutionnaire et guerrière dans sa projection extérieure – quatre guerres conventionnelles contre Israël et interventionnisme pendant trois décennies dans le Liban voisin, qui expliquent leur démesure (433 000 effectifs) – et un contrôle strict de sa population en politique intérieure, la République de Syrie, gouvernée par le Parti de la Renaissance Socialiste Arabe, ou Baath, fondé par le chrétien Michel Aflak en 1932, a agi en conséquence avec une grande dureté face aux révoltes. Elle a utilisé la force dès le début pour les étouffer, profitant de la cohésion dans le partage des tâches en matière de sécurité et de défense entre parents ce qui permet à la minorité alaouite (8 %) de gouverner le pays. Maher al Assad, frère du président, dirige la puissante Garde Républicaine (70 000 effectifs), alors que son beau-frère, Assef Shawkat, est le vice-chef de l’État-Major des Forces armées et responsable des services d’intelligence, intérieurs et extérieurs. Les alaouites sont une excision du chiisme qui considère Ali, cousin et beau-fils de Mahomet, comme le premier imam, et donc lui et ses descendants comme les successeurs légitimes du Prophète. Ils contrôlent le pouvoir à travers le clan des Assad dans un pays où les sunnites sont majoritaires (75 %), mais où les minorités religieuses (Chrétiens, Druses et Chiites) et ethniques (Kurdes) sont relevables et actives. De ce fait, la mosaïque que conforment les 22 millions de Syriens est telle que nombreux sont ceux, à l’extérieur comme à l’intérieur de ses frontières, qui craignent un affrontement intercommunautaire semblable à ceux qui se sont produits auparavant en Irak et au Liban, si l’insécurité croît.

Le déploiement militaire pour faire face aux protestations est devenu évident dans certains lieu, et ceci sans perdre de vue que, à différence des autres pays ici traités, le blocus informatif appliqué avec une grande efficacité par le régime fait que la fiabilité des sources ne soit pas entière puisqu’elle ne peut être contrastée : le 26 mars des ressources militaires étaient déployées à Latakia, ville natale des Assad, et le 25 avril des unités de la IV Division Blindée, commandée par Maher al Assad, entraient à Deraa sous prétexte d’éviter que ne se constitue un émirat islamique dans cette ville insoumise. La référence au besoin d’utiliser la force pour freiner l’avancée de l’islamisme radical a été traditionnellement commune à tous les pays de la région et, en ce qui concerne la Syrie, les autorités situent cette menace au cœur des révoltes actuelles et, en tant qu’élément explicatif de passages noirs comme, par exemple, la mort violente de huit soldats à Banias le 13 avril, ou d’un général de l’Armée et ses deux fils à Homs le 17 avril.

■ Yémen : un cas lointain mais d’une importance particulière Après la neutralisation des révoltes au Bahreïn – où un contingent militaire du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) composé fondamentalement par des effectifs saoudiens, finit par entrer le 14 mars pour freiner les croissantes protestations de la majorité chiite –, à Oman, et les petits débuts en Arabie saoudite même, le cas du Yémen est véritablement emblématique dans la sous-région de la péninsule Arabique.

Les révoltes au Yémen débutèrent à la fin janvier et à la fin avril elles avaient déjà produit plus de 130 morts. Ceux qui protestent exigent aujourd’hui la fin du régime du général Ali Abdoullah Saleh, en critiquant la façon dont il a géré le pays au cours de ses 32 ans au pouvoir. La répression est devenue scandaleuse le 8 mars, jour où 52 manifestants furent assassinés. Ce niveau de violence commença à provoquer des réactions à l’intérieur du système, et plusieurs militaires et hommes politiques commencèrent à critiquer le parti unique, le Congrès Général du Peuple, et son leader et chef d’État. Entre mars et avril, aux tensions entre un président de plus en plus acculé, mais avec un ferme contrôle des outils de l’État – la puissante Garde Républicaine était commandée par son fils Ahmed – et les manifestants, se sont ajoutés les chocs entre les fidèles à Saleh et les soldats de la Première Division Blindée, commandée par le général Ali Mohse, demi-frère du président et numéro deux des Forces armées, qui avait déjà montré des sympathies pour l’opposition en mars.

Bien que la situation soit toujours volatile dans ce pays convulsé de 24 millions d’habitants, Saleh réussit à esquiver, à la fin avril, aussi bien les pressions internes pour quitter le pouvoir que celles externes et très élaborées du CCG pour lui chercher une sortie honorable. Le plus remarquable en ce qui concerne le rôle des Forces armées est non seulement que celles-ci n’ont pas été un acteur principal de la répression des révoltes – Saleh utilise les Forces de Sécurité et la Garde Républicaine – mais aussi que les chocs entre militaires partisans de l’opposition et fidèles au président sont de plus en plus fréquents. D’un autre côté, la Garde Républicaine a livré, entre autres affrontements avec des militaires, un à Makoulla, au sud-est du pays, le 24 mars, et un autre à Hodeida, le 24 avril, pour combattre dans ce dernier cas toute la dotation d’une base aérienne dont le chef avait montré sa sympathie pour les manifestants.

La détérioration progressive de la situation au Yémen, où les révoltes dans les rues de Sanaa, Aden et Taïz coexistent avec le séparatisme du Sud, avec les affrontements avec les chiites au Nord et avec l’activisme terroriste d’Al Qaida central et de sa succursale subrégionale Al Qaida de la Péninsule Arabique (AQPA), est source de préoccupation, à juste titre. Tout cela peut avoir des conséquences régionales et même globales, surtout si on en arrivait à une implosion de cet État. À titre d’exemple de scénarios de détérioration, entre la fin mars et début avril, Saleh retirait ses effectifs de la région du sud d’Abyan, fait qui a facilité le rapide déploiement de jihadistes dans cette région. D’un autre côté, la réduction depuis des mois des efforts militaires et policiers contre le terrorisme, occupés comme ils le sont maintenant à protéger le régime et affaiblis de plus par les nombreuses tensions tribales existantes, doit nous préoccuper et beaucoup, en particulier l’Arabie saoudite qui présente 1 500 kilomètres de frontière avec son voisin yéménite et sachant que l’AQPA considère les deux territoires comme un champ de bataille unique.

Quelques réflexions finales

L’on a analysé les expériences vécues dans cinq pays arabes – Tunisie, Égypte, Libye, Syrie et Yémen – où la dynamisation des révoltes des derniers mois a été et est telle qu’elle a généré en des situations de changement radical, et ont ouvert des processus qui dans aucun des cas traités n’ont conclu et dont il est encore tôt pour pouvoir qualifier de façon appropriée. Le rôle des Forces armées est allé de l’expérience positive en termes d’appui au changement, en Tunisie et en Égypte, jusqu’à la transformation de ces forces en instruments de la répression des protestations bien que de différentes intensités en Libye, en Syrie et au Yémen. Dans ces trois pays, et à différence des deux autres, les Forces armées ont été instrumentalisées par les élites dirigeantes pour sauvegarder leurs intérêts, et manquent de potentialités aussi bien en termes de devenir de futurs outils pour le changement que pour la possible interlocution avec des acteurs étrangers.