Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Tendances économiques

Les armées au cœur des souverainetés industrielles

Samir Battiss
Université du Québec à Montréal, chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS, Paris)

La Méditerranée et le Moyen-Orient demeurent deux aires où la fonction militaire conserve une valeur fondatrice : elle structure à la fois la stabilité politique et l’architecture économique. Les budgets de défense y oscillent entre 2 % et 5 % du produit intérieur brut ; mais l’ampleur budgétaire n’est qu’un indicateur apparent. La véritable mesure de puissance réside dans la conversion stratégique de la dépense : la capacité à transformer les ressources allouées en leviers de souveraineté industrielle, diplomatique et institutionnelle. Sous cet angle, la souveraineté cesse d’être un attribut figé: elle devient un processus d’adaptation permanente où l’économie, la défense et la diplomatie se répondent dans un même langage d’efficacité.

Depuis une décennie, les forces armées ont vu leur champ d’action s’étendre au-delà des missions traditionnelles. Elles participent désormais à la gouvernance des États : certaines comme partenaires de stabilisation, d’autres comme prescripteurs d’orientation politique, d’autres encore comme investisseurs publics à part entière. Leur rôle s’étend jusqu’à la sphère internationale : les armées deviennent médiatrices de coopération, négociatrices de transferts technologiques, coproductrices d’alliances et gestionnaires d’interdépendances. Cette mutation traduit une recomposition silencieuse: la souveraineté ne s’exerce plus seulement par la loi ou le territoire, mais par la capacité à organiser la dépendance et à en faire un instrument de résilience.

Défilé commémorant le 87ème anniversaire du fondateur de la République de Turquie, Mustafa Kemal Atatürk. Ankara, le 10 novembre 2025../ Mehmet Ali Ozcan, Anadolu (vía Getty Images)

Analyser cette dynamique implique de dépasser la lecture binaire entre pouvoir civil et appareil militaire. Les interactions entre gouvernements et armées doivent être comprises comme un continuum institutionnel, où s’articulent légitimité, efficacité et développement. L’enjeu n’est pas tant de savoir qui détient le pouvoir que de comprendre comment celui-ci s’exerce et se partage dans un contexte de pressions multiples : économiques, technologiques, sociales et sécuritaires.

De ce point de vue, les armées constituent aujourd’hui un observatoire privilégié des transformations de l’État. Elles en révèlent les tensions : entre centralisation et adaptation, souveraineté proclamée et dépendances acceptées. Elles en incarnent aussi la vitalité : leur capacité à absorber les contraintes, à créer de la cohérence nationale à partir de la fragmentation régionale.

Dans la région MENA, les forces armées participent à l’architecture de la souveraineté, articulant défense, industrie et gouvernance dans un environnement d’interdépendance croissante

L’étude qui suit s’inscrit dans cette perspective analytique et opérationnelle. La première partie examine comment les relations entre gouvernements et armées définissent un nouvel équilibre institutionnel, condition de stabilité politique. La deuxième met en évidence les formes selon lesquelles les forces armées deviennent moteurs économiques, transformant la dépense de défense en outil d’investissement productif. La troisième partie analyse les interdépendances extérieures : la gouvernance des partenariats, la gestion des dépendances technologiques et la diplomatie industrielle. Enfin, la conclusion projette plusieurs scénarios de souveraineté à l’horizon 2030, autour d’une même interrogation : comment les États peuvent-ils, dans un environnement global incertain, transformer la contrainte en stratégie et la défense en projet collectif?

Armées et gouvernements: co-construction institutionnelle de la souveraineté

Dans la région méditerranéenne et moyen-orientale, les forces armées ne sont pas de simples instruments de dé fense territoriale ; elles participent pleinement à la mécanique de gouvernance et occupent souvent le cœur du pouvoir politique. Leur influence s’exerce selon trois paramètres étroitement liés : l’autonomie décisionnelle, l’institutionnalisation de leur rôle et la permanence de leur présence dans la durée politique. Ensemble, ils définissent un spectre de souverainetés différenciées où légitimité civile et légitimité militaire ne s’opposent plus, mais s’équilibrent au service de la stabilité.

L’autonomie décisionnelle se mesure à la capacité d’une armée à peser sur les orientations nationales, à infléchir la décision politique ou à en fixer les bornes implicites. En Égypte, cette autonomie atteint un niveau quasi organique : l’institution militaire, forte de sa légitimité historique, influence directement les choix civils et prolonge son emprise dans les sphères économiques et diplomatiques. En Algérie, cette autonomie s’exerce de manière plus discrète ; l’armée agit comme arbitre silencieux, garante de la continuité de l’État sans afficher son pouvoir. Au Maroc, la configuration diffère : l’influence militaire, bien que réelle, demeure encadrée et se concentre sur la prescription technique et la sécurisation du territoire plutôt que sur l’arbitrage politique. Ces contrastes confirment que la nature du pouvoir militaire ne dépend pas de sa force matérielle, mais de son degré d’intégration au pouvoir civil: la décision nationale est co-produite plus qu’imposée. Cette co-production, sous certains rapports, révèle la maturation des institutions : la souveraineté s’y exerce par ajustement, non par confrontation.

L’institutionnalisation du rôle militaire constitue la seconde clé d’analyse. Elle varie selon que l’influence repose sur une légitimité symbolique, sur des structures semi-publiques ou sur des institutions intégrées à l’État. En Turquie, elle est avancée : les forces armées contrôlent des fondations participant directement au développement industriel, inscrivant la défense dans un continuum technologique et économique. Le Maroc, avec la création de la Société Générale des Zones Industrielles de Défense, a adopté un modèle de gouvernance qui traduit les besoins militaires en projets industriels tout en associant des partenaires étrangers. L’Iran a poussé cette logique plus loin encore : les Gardiens de la Révolution exercent une co-souveraineté institutionnelle où pouvoir spirituel, économique et militaire se confondent. Dans tous les cas, la structure formelle devient la mesure de la prévisibilité et de la légitimité de l’influence : plus le rôle est encadré, plus la stabilité politique est forte, même si la visibilité de l’armée s’en trouve réduite.

La permanence de l’influence constitue le troisième pilier de cette lecture. Elle renvoie à la continuité du rôle militaire malgré les transitions politiques. L’Égypte en offre l’exemple le plus manifeste : les forces armées demeurent, quelles que soient les ruptures institutionnelles, le socle de l’État. L’Algérie partage cette caractéristique, fondée sur une culture où l’armée incarne l’unité nationale. L’Iran maintient une co-souveraineté stable ; la Turquie a transformé son rôle, passant du contrôle direct à une influence normative à travers l’industrie et la technologie. Au Maroc, la professionnalisation croissante des forces armées garantit une continuité discrète mais réelle, consolidant la cohérence de l’appareil d’État.

Ces trois dimensions – autonomie, institutionnalisation et permanence – ne sont ni exclusives ni hiérarchiques ; elles se combinent selon des configurations propres à chaque pays. L’Égypte et l’Algérie illustrent la permanence et l’autonomie sous des formes différentes: revendiquée dans un cas, implicite dans l’autre. L’Iran incarne une version doctrinale où la légitimité religieuse donne une portée idéologique à l’action militaire. La Turquie représente une mutation : l’autonomie politique s’y réduit tandis que l’institutionnalisation s’affirme, traduisant le passage d’une tutelle politique à une diplomatie industrielle. Le Maroc affiche une influence mesurée, inscrite dans la durée, avec une logique de stabilité et de professionnalisation. Ces trajectoires montrent qu’en Méditerranée comme au Moyen-Orient, la souveraineté institutionnelle n’est jamais un produit exclusif du pouvoir civil ; elle résulte, sous certains rapports, d’une co-construction entre gouvernements et armées.

Ainsi, la souveraineté institutionnelle dans cet espace n’est ni imposée ni acquise une fois pour toutes ; elle se négocie en permanence. Elle se déploie dans cet entre-deux où la stabilité repose sur la clarté des règles et la reconnaissance mutuelle des légitimités. C’est dans cette zone de dialogue implicite, faite de compromis, de symboles et de réalités économiques, que se construit le cœur politique de la souveraineté moderne. Dans les sociétés où la culture politique privilégie la continuité sur la rupture, cette zone d’équilibre devient un espace de créativité institutionnelle et de légitimation mutuelle.

Quand les armées sont aussi des moteurs économiques

La souveraineté militaire ne se mesure plus à la puissance des arsenaux ni à la taille des budgets : elle se lit désormais dans la capacité des États à transformer la dépense de défense en valeur productive. Dans la région méditerranéenne et moyen-orientale, les forces armées ne sont pas de simples consommatrices de ressources publiques ; elles deviennent des opérateurs économiques, des prescripteurs d’innovation et des catalyseurs de développement. C’est là que se joue la différence entre puissance budgétaire et puissance structurelle : la première dépend du volume, la seconde de la capacité à convertir la dépense en autonomie stratégique.

Trois logiques dominantes se dégagent : la gestion directe des ressources, la prescription industrielle et l’intégration de partenaires. Elles ne s’excluent pas, mais s’entrecroisent souvent, produisant des formes hybrides où la frontière entre logique militaire et logique économique devient perméable.

L’avenir des États méditerranéens et moyen-orientaux se jouera moins dans la croissance des budgets militaires que dans leur capacité à transformer la dépense en valeur productive et institutionnelle

La gestion directe apparaît lorsque l’institution militaire administre des entreprises civiles, contrôle des conglomérats ou supervise directement les budgets. L’Égypte en offre l’exemple le plus abouti : l’armée y détient des parts majeures dans les infrastructures, l’énergie ou l’agro-alimentaire, devenant un acteur économique central. Cette position assure une autonomie financière mais fige le tissu productif et limite la concurrence privée. L’Iran suit un modèle comparable avec les Gardiens de la Révolution, dont les entreprises parapubliques irriguent industrie, construction et énergie. Dans ces deux cas, la gestion directe procure une souveraineté immédiate mais crée une dépendance interne: l’État devient tributaire de son propre appareil militaire pour soutenir sa croissance.

À l’inverse, la prescription industrielle marque une étape de maturité : l’armée ne produit plus, elle oriente. Elle fixe les priorités technologiques, stimule la recherche et encadre les chaînes d’approvisionnement. Israël incarne cette configuration : ses forces armées définissent les besoins d’innovation qui irriguent universités, laboratoires et start-up, générant des retombées civiles considérables dans la cybersécurité, les drones ou l’intelligence artificielle. Le Maroc suit une trajectoire semblable, à une autre échelle : la Société Générale des Zones Industrielles de Défense traduit les besoins militaires en projets industriels et attire des partenaires internationaux. Cette prescription n’a pas pour but de militariser l’économie mais de créer un effet d’entraînement : la commande publique devient un moteur d’innovation et un instrument de souveraineté économique. Elle met en évidence, sous certains rapports, une évolution des armées vers la fonction de planificateur stratégique, où la logique industrielle s’articule directement à la politique d’influence et à la diplomatie économique.

Le troisième modèle, celui de l’intégration de partenaires, repose sur une souveraineté ouverte : l’armée agit comme catalyseur de coopération. Elle encadre les offsets, négocie les transferts technologiques et structure les projets conjoints pour garantir la cohérence des investissements étrangers. La Turquie illustre ce modèle avec un écosystème industriel dense où des entreprises comme Baykar symbolisent l’autonomie technologique. Les Émirats arabes unis, selon une logique proche, diversifient leurs fournisseurs et intègrent les transferts de compétences à leurs contrats d’armement. Le Maroc, plus récemment, adopte cette méthode à travers des accords triangulaires où la participation étrangère devient levier de montée en compétence. Ces politiques ne traduisent pas une dépendance accrue, mais une gestion stratégique de la dépendance : elles transforment l’interconnexion technologique en ressource de puissance. Elles témoignent, plus largement, d’une volonté de recomposer la souveraineté économique par la maîtrise des flux, non par leur refus, prolongeant la logique d’interdépendance constructive qui marque désormais la région.

Ces trois logiques illustrent autant de voies vers la souveraineté économique. L’Égypte et l’Iran incarnent la souveraineté par la possession ; Israël et le Maroc privilégient la souveraineté par la stimulation ; la Turquie et les EAU pratiquent la souveraineté par la connexion. Chaque voie comporte ses forces et ses limites : la gestion directe assure l’autonomie budgétaire mais bride l’agilité ; la prescription favorise l’innovation mais requiert stabilité et visibilité ; l’intégration accélère la modernisation tout en exposant aux dépendances globales. La souveraineté ne se mesure plus en pourcentage du PIB, mais en taux de transformation de la dépense militaire en valeur durable – une dynamique qui, sous certains rapports, confère à l’armée un rôle d’entrepreneur stratégique.

Les interdépendances, levier stratégique de résilience

La souveraineté, dans l’espace méditerranéen et moyen-oriental, ne s’exprime plus seulement à l’intérieur des frontières : elle se construit dans la manière dont les États gèrent leurs interdépendances extérieures. Ces interdépendances prennent des formes multiples – alliances industrielles, transferts technologiques, sécurité logistique ou gouvernance des acquisitions – et les armées en sont les architectes : elles orientent les partenariats, filtrent les risques et assurent la continuité des chaînes de souveraineté.

La diversification des partenariats devient un indicateur de résilience. Plus un pays multiplie ses alliances industrielles et militaires, plus il se protège des ruptures d’approvisionnement et des chocs géopolitiques. La Turquie illustre cette ouverture maîtrisée : en exportant ses drones vers l’Europe, l’Afrique et l’Asie tout en coopérant avec le Qatar et l’Ukraine, elle a transformé la dépendance en levier d’influence. Les EAU suivent une logique comparable, combinant des partenariats occidentaux et asiatiques pour équilibrer leurs vulnérabilités et maximiser les transferts technologiques. Le Maroc, dans une phase ascendante, mise sur des accords triangulaires avec les États-Unis, Israël et la Turquie pour consolider une base industrielle de défense autonome. À l’inverse, l’Algérie et l’Iran, dont les liens demeurent concentrés sur quelques partenaires, restent exposés à des dépendances structurelles. La diversification devient ainsi une stratégie d’autonomie dynamique, permettant de gérer les contraintes plutôt que de les subir. Elle consacre une souveraineté d’arbitrage, où les décisions économiques deviennent des actes politiques, engageant la cohérence de l’État face à la mondialisation des dépendances.

La dépendance aux composants critiques constitue l’autre versant de cette équation. Israël et la Turquie, malgré leurs filières locales, continuent d’importer moteurs, semi-conducteurs et optiques de précision. L’Arabie saoudite et les EAU, en pleine industrialisation, restent tributaires d’importations pour leurs programmes aéronautiques et électroniques. L’Iran, contournant les sanctions, compense partiellement ses carences au prix d’une dépendance instable. Dans les faits, l’autonomie totale n’existe plus : ce qui distingue les puissances régionales, c’est leur capacité à hiérarchiser et organiser leurs dépendances, à en maîtriser la temporalité et les points d’entrée.

La gouvernance des acquisitions complète ce triptyque. Lorsqu’elle est faible, les achats militaires relèvent d’une logique transactionnelle ; lorsqu’elle est institutionnalisée, ils deviennent des leviers d’intégration industrielle. Le Maroc, avec la Société Générale des Zones Industrielles de Défense, transforme les contrats en transferts de savoir-faire. L’Arabie saoudite suit la même orientation avec SAMI, sa holding de défense chargée de localiser la production et de capter les retombées technologiques. La Turquie, avec ses fondations militaires, a bâti un écosystème articulé à ses objectifs d’autonomie. À l’inverse, l’Égypte et l’Algérie, où la gouvernance reste centralisée, peinent à transformer les contrats en valeur productive. L’Iran demeure marqué par des circuits informels qui limitent la portée de ses efforts d’endogénéisation.

Ces trois dimensions – diversification, dépendance, gouvernance – forment la matrice de la résilience. La Turquie conjugue diversité, maîtrise technologique et planification ; les Émirats compensent leur vulnérabilité par une politique d’ouverture ; le Maroc s’impose comme un modèle d’équilibre ; tandis que l’Algérie et l’Iran incarnent des souverainetés contraintes. Ce panorama montre que la souveraineté externe ne repose plus sur l’isolement mais sur la qualité des interdépendances : être souverain consiste, sous certains rapports, à choisir et à hiérarchiser ses dépendances plutôt qu’à les nier.

Conclusion: les armées comme architectes de souveraineté à l’horizon 2030

L’examen des trajectoires méditerranéennes et moyen-orientales conduit à un constat désormais établi : les forces armées ne se limitent plus à garantir la sécurité nationale. Elles sont devenues des acteurs structurants de la souveraineté industrielle, institutionnelle et diplomatique. À travers leurs fonctions économiques, leurs partenariats extérieurs et leur poids politique, elles participent à la redéfinition du rôle de l’État dans un environnement marqué par la compétition technologique, la fragmentation géopolitique et la dépendance interdépendante des économies régionales. S’en dégagent trois modèles principaux qui résument cette recomposition : l’autonomisation offensive, la centralisation militarisée et la souveraineté modulable.

L’autonomisation offensive, illustrée par Israël et la Turquie, repose sur l’innovation et la projection internationale. Ces armées transforment la dépense de défense en moteur d’exportation et en outil d’influence, combinant recherche, industrie et diplomatie. Ce modèle favorise une souveraineté dynamique, mais reste exposé à la dépendance technologique mondiale. La puissance y est réelle, mais relative : elle se déploie dans un écosystème qu’aucun acteur ne maîtrise pleinement.

Le modèle de la centralisation militarisée, propre à l’Égypte, à l’Algérie ou à l’Iran, repose sur le contrôle direct des ressources par l’institution militaire, devenue pilier économique et garant de stabilité interne. Cette forme de souveraineté assure une autonomie immédiate, mais s’accompagne d’une rigidité structurelle : elle bride l’innovation privée, limite la diversification et entretient un désajustement entre puissance institutionnelle et vitalité économique. Elle incarne une souveraineté défensive, efficace à court terme, mais vulnérable à long terme.

Enfin, la souveraineté modulable, adoptée par le Maroc, l’Arabie saoudite ou les EAU, repose sur la négociation des dépendances. Ces États convertissent les partenariats en instruments de transfert technologique, institutionnalisent la gouvernance industrielle et intègrent les armées dans la sphère économique sans en faire un centre de pouvoir autonome. Cette flexibilité confère à leurs trajectoires une capacité d’adaptation durable : elle illustre, sous certains rapports, une nouvelle forme de souveraineté, non plus fondée sur l’indépendance absolue mais sur la maîtrise du mouvement.

Ces modèles ne sont ni figés ni exclusifs. Ils coexistent, s’influencent et se recomposent au gré des cycles politiques et des chocs extérieurs. Trois scénarios se profilent à l’horizon 2030. Le premier verrait l’émergence d’armées pleinement intégrées aux politiques de développement, capables de convertir la dépense militaire en levier d’innovation et de cohésion régionale. Le deuxième scénario prolongerait les dépendances actuelles : budgets élevés, retombées industrielles limitées et vulnérabilité accrue aux pressions extérieures. Enfin, le troisième scénario – sans doute le plus probable – serait celui d’une fragmentation graduelle, où certaines trajectoires consolideraient leur autonomie relative, tandis que d’autres resteraient prisonnières de leurs structures internes.

Ainsi, l’avenir des États méditerranéens et moyen-orientaux se jouera moins dans la croissance des budgets militaires que dans leur capacité à transformer la dépense en valeur productive et institutionnelle. Ce qui distingue désormais les puissances régionales n’est plus la quantité de ressources engagées, mais la manière dont elles sont traduites en cohérence stratégique, en innovation et en légitimité politique. Les armées deviennent, à ce titre, les architectes de la souveraineté : elles structurent la relation entre État, industrie et société, tout en participant à la recomposition de la puissance régionale. La souveraineté du futur ne consistera plus à s’extraire des interdépendances, mais à les gouverner avec lucidité. C’est dans cette aptitude à transformer la contrainte en ressource, à articuler le politique, l’économique et le militaire dans une même cohérence nationale, que se dessinera, sous certains rapports, la véritable autonomie des États du XXIème siècle. Sous certains rapports, cette lucidité pourrait devenir la nouvelle forme de puissance : non plus celle qui impose, mais celle qui comprend, qui relie et qui oriente./

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