L’économie, levier de transformations sociales

L’indépendance de la justice et de l’administration, la protection du droit de la propriété sont quelques-unes des conditions à remplir pour attirer l’investissement privé

Radhi Meddeb, directeur général de Comete Engineer, Tunisie. 

En signant avec l’Union européenne des accords d’association et de partenariat, les pays des rives sud et est de la Méditerranée se sont engagés depuis une dizaine d’années dans une politique d’ouverture économique et de plus grande intégration dans l’économie mondiale. Cette démarche se traduit par une libéralisation progressive de leurs échanges extérieurs et un démantèlement tarifaire sur leurs importations. Elle suppose la capacité de leur appareil productif à assumer une compétition internationale ouverte. 

L’ensemble des études prospectives menées au moment de la signature de ces accords démontraient que ces objectifs ne pouvaient être atteints que sous certaines conditions dont l’accélération de la croissance et l’augmentation substantielle de l’investissement direct étranger (IDE). 

Qu’en est-il 10 ans après la signature en 1995 des premiers accords euroméditerranéens ? 

– La croissance dans la région n’arrive pas à s’accélérer. Elle reste en deçà des niveaux en mesure de relever les défis de la compétitivité et de l’emploi ; 

– Les niveaux de l’investissement restent bas : entre 20 % et 25 % des PIB, ce qui ne permet ni d’accélérer la croissance, ni d’attirer l’IDE; 

– La part privée de l’investissement réalisé reste souvent inférieure à la part publique à un moment où les finances publiques sont mises à mal par le démantèlement tarifaire et une fraude fiscale endémique ; 

– L’effet d’annonce tant évoqué au moment de la signature des accords de partenariat n’a pas joué. Cela n’a pas généré plus d’IDE dans la région ; 

– Les IDE dans la région ont continué à bénéficier le secteur traditionnel de l’énergie. Ils ont concerné également les opérations de privatisation et de concession de services publics. Ils n’ont donc pas touché le secteur industriel manufacturier et n’ont pas participé à sa modernisation et à son internationalisation. 

Face à un tel constat, il est légitime de se poser la question : pourquoi la région ne bénéficie-t-elle pas d’un volume d’IDE plus important et plus généralement pourquoi l’investissement privé y reste-t-il en retrait ? 

Premier : les économies des pays partenaires méditerranéens (PPM) demeurent dans leur majorité très contrôlées : une étude récente de The Heritage Foundation /The Wall Street Journal portant sur « l’index de liberté économique» calculé à partir de 50 variables groupées autour de 10 catégories différentes passant en revue les politiques commerciale, monétaire, financière ou fiscale, celle des prix et des salaires, l’intervention du gouvernement dans l’économie, le poids du secteur informel, le flux des capitaux et IDE, la situation du secteur bancaire ou encore la protection des droits de propriété classe les différents pays de la région dans des positions peu enviables, mis à part Israël et la Jordanie classés respectivement 33ème et 58ème sur un total de 161 pays. La situation des autres pays varie de la 83ème place pour la Tunisie à la 153ème pour la Libye. Même la Turquie, au destin européen confirmé, se trouve classée 112ème. Pour l’ensemble de ces pays l’appréciation varie de plutôt pas libre à réprimée dans le cas de la Libye. 

Second : la gouvernance et le climat des affaires restent à améliorer dans la région : aujourd’hui l’IDE ne se détermine plus à partir d’un code des investissements généreux en matière d’exonérations fiscales et d’avantages financiers. La plupart des pays se sont engagés dans une course effrénée pour attirer les investissements étrangers. Ils ont adopté des codes des investissements copiés les uns sur les autres, accordant les mêmes facilités, les mêmes avantages et les mêmes exonérations. Les vrais déterminants de l’IDE relèvent plus de la compétitivité des pays et ne sauraient être circonscrits au coût du travail ou au taux d’imposition. 

Les critères utilisés par le Forum economique mondial de Davos en association avec l’Université de Harvard dans son étude annuelle sur l’état de la compétitivité dans le monde portent de plus en plus sur la qualité de la gouvernance et le climat des affaires. Parmi les critères discriminants, on retrouve notamment la neutralité et la stabilité de la règle de droit, la capacité de la justice à rendre des jugements fondés et impartiaux dans des délais raisonnables, la capacité des institutions à mettre en force les décisions de la justice à un coût et dans des délais jugés raisonnables, la transparence des marchés publics, l’indépendance de l’administration, la sérénité des relations fiscales. A cela s’ajoutent évidemment la disponibilité, la qualité et le coût d’utilisation des infrastructures physiques mais également virtuelles. S’y ajoute enfin la disponibilité d’une main d’œuvre qualifiée et de relations professionnelles sereines. 

La compétitivité basée sur les coûts des facteurs et la disponibilité des matières premières cède la place à une nouvelle compétitivité basée sur la qualité, l’image, la connaissance, l’organisation et le potentiel intellectuel. 

Une étude récente de la Banque mondiale Doing business in 2005 s’attache sur un échantillon de 145 pays à identifier les obstacles à la croissance et à l’investissement privé. Elle aboutit à trois conclusions principales : 

– L’activité économique fait face à des obstacles administratifs et réglementaires bien plus importants dans les pays pauvres que dans les riches. Les droits de propriété y sont notamment bien moins protégés. 

– Les entraves administratives et la faible protection des droits de propriété mettent les pauvres à l’écart de l’activité économique. Le poids du secteur informel : jusqu’à 40 % de l’économie précarise fortement la situation des femmes, des jeunes et des travailleurs peu qualifiés. 

– Des réformes dans le sens de la facilitation des affaires pourraient être particulièrement payantes apportant jusqu’à 2 % de croissance annuelle supplémentaire. 

De telles réformes concerneraient essentiellement le respect de la règle de droit, l’indépendance de la justice, une meilleure protection du droit de propriété, une plus grande neutralité et indépendance de l’administration. 

A peu de choses près, toutes ces conclusions sont d’actualité pour la plupart des pays partenaires méditerranéens. Ce n’est que sous ces conditions que la croissance pourrait s’approfondir et l’investissement privé accepter d’entreprendre et de risquer. L’économie participerait ainsi, autant que la politique à transformer la société.