Le pouvoir de la femme et sa représentation dans la société marocaine

Noureddine Harrami, anthropologue. Université Moulay Ismail, Meknès, Maroc.

Dans un contexte culturel où le féminin est identifié comme un élément de désordre et le masculin est associé à l’ordre et à la raison, l’accès de la femme à la prise de décision dans certaines unités de base (famille, quartier, douar, etcétéra) occasionne un contrôle social intense. Cet accès – stigmatisé – passe par le détour de mises en scène qui entretiennent l’impression que le seul détenteur du pouvoir est l’homme, qu’aucun inversement dans les positions et les rôles sociaux des catégories de sexe ne s’est produit. C’est ce que cette contribution tentera de montrer. 

En famille, selon les représentations sociales dominantes, le père doit occuper le sommet de la hiérarchie. Toute la gestion des affaires familiales doit se faire sous son contrôle. L’action de l’épouse doit être complémentaire à celle du mari et en parfaite symbiose avec sa politique familiale. C’est sous cette forme que les relations époux/épouse doivent apparaître, du moins vis-à-vis de l’extérieur. 

Les textes religieux et autres registres culturels locaux fournissent le système idéologique qui permet à cette forme sociale des rapports mari/épouse de se maintenir. La violation de ces principes est sanctionnée négativement. Des observations anthropologiques effectuées en milieu urbain indiquent combien la participation de la femme à la prise de décision est stigmatisée. Au sein des larges composantes de ce milieu, l’une des sanctions sociales courantes est celle qui consiste à contester à un ménage toute référence au pôle masculin de son identité, et à l’identifier, via la mère, au pôle «négatif» féminin. Ainsi, dans les quartiers à relations de voisinage intenses, les voisins désignent une famille en se référant au père ou à la mère selon que l’on estime que c’est le premier ou la seconde qui a le plus d’importance dans le foyer et dans le domaine des relations extra-familiales. Quand le père est réputé avoir de l’autorité dans son foyer, i.e. jugé hakm (commander) sa femme et ses enfants, on désignera les membres de son ménage en référence à l’identité ethnique qu’il affiche, ou à laquelle il est socialement assimilé, à son identité professionnelle ou par le biais de son nom patronymique, etcétéra (dar flan [la maison de tel] ou ayt flan [ceux qui sont de tel], ulad flan [les enfants de tel]), etcétéra). Mais la famille est désignée comme dar telle, ayt telle, ulad telle, etcétéra, quand on pense que c’est la mère qui détient le pouvoir. Même le mari se trouve socialement identifié par le biais de sa femme, alors que dans une situation « normale », cette référence à la femme est éxclue. 

Une femme est perçue comme détentrice du pouvoir et de l’autorité parentale lorsque les voisins (notamment les hommes) ont l’habitude de traiter avec elle et non avec son mari, lorsqu’au détriment de ce dernier, elle prend de l’importance dans l’espace du quartier. Dans cette situation, la famille est souvent perçue négativement ; et le père dénué de sa virilité sociale. A moins que cette éruption de la femme soit justifiée aux yeux de l’opinion publique comme lors d’une situation d’infirmité physique ou mentale limitant le mouvement du mari, ou une longue absence du foyer comme dans le cas des pères migrants seuls. La thèse du shur (magie-sorcellerie) est souvent avancée pour expliquer cet « effacement » du père, réduit par sa femme, à l’état de féminité sociale.
Les enfants sont, à leur tour, traités ironiquement de oulâd oumhûm (enfants de leur mère) et non plus désignés par le titre honorifique d’enfants de leur père, puisque normalement la descendance se définit patrilinéairement. Les enfants mâles sont alors perçus comme étant, comme leur père, manipulés et dirigés par une femme (leur mère). Les filles sont considérées comme portant la marque comportementale de leur mère (ruse, autorité négative car volée à l’homme [le père]) ou du moins susceptibles de la reproduire. Cela peut susciter des attitudes de méfiance auprès des familles demandeuses et donc, mettre en cause la valeur des filles sur le marché matrimonial.
En somme, culturellement, le père est l’unique source de loi. La mère, étant donné son identité sexuelle, se trouve, suivant les occurrences, placée au même niveau que ses enfants ou, dans le meilleur des cas, dans des positions médianes qui la situent dans la hiérarchie familiale un peu au dessus des enfants et, dans tous les cas, au dessous de son mari. Ni les enfants, ni la mère ne peuvent constituer aux yeux de la société dominante une source, du moins fiable, de loi et d’ordre. Les premiers, sauf circonstances bien définies (cf. par exemple les rôles que le fils aîné ou autres enfants mâles sont appelés à assumer en cas de déchéance sociale ou physique du père), ne peuvent nullement être source de loi. Tant que le père est en situation de maintenir l’ordre, il demeure le seul législateur au sein de son ménage ; et les enfants mâles – les filles étant soumises à une réglementation encore moins prestigieuse – restent des impubères sociaux (drari). Quant à la seconde, i.e. la mère, elle est, à l’instar de ses enfants, socialement impubère comme l’indique le qualificatif de a-wliyya (lit. celle qui est sous tutelle) qui découle aux yeux de la société de son identité féminine. 

Si l’accès de la femme aux sphères de décision dans l’espace social est stigmatisé, cela ne signifie nullement qu’elle ne participe guère à la prise de décision. Les éléments que nous venons d’évoquer, rappelons-le, ne concernent que le niveau des représentations sociales. 

Comment s’effectue sur le plan de la pratique sociale la participation de la femme à la prise de décision dans la sphère familiale et ses prolongements ?
En raison des mises en scènes qui entourent la participation de la femme à la prise de décision dans le domaine familial, le traitement de cette question pose de nombreuses difficultés. Les entrées habituellement retenues pour évaluer ce phénomène : choix du conjoint ou décision du mariage, circonstances du déroulement des sorties des femmes, personne qui dirige le ménage, conduisent à des constats biaisés et simplificateurs du processus envisagé. Le mariage ne peut constituer une entrée pertinente pour mesurer la participation de la femme à la prise de décision parce que pour les hommes comme pour les femmes le domaine matrimonial continue à être une entreprise collective. De même, dans une société qui valorise la chasteté et la soumission de la femme à l’ordre masculin, on ne peut s’attendre qu’à une proportion importante de femmes qui affirment demander l’autorisation du père ou du mari pour sortir. Pour ces mêmes raisons culturelles, déclarer que la décision du mariage a été prise par les parents est très gratifiant socialement. Enfin, être chef de ménage dans le cas d’une femme ne signifie nullement posséder un pouvoir de décision socialement reconnu. Lors de grands événements comme le mariage d’une fille, des mères chefs de familles monoparentales demandent l’assistance d’un homme (un voisin ou un parent) dans les négociations avec la famille demandeuse. Bien entendu, c’est la mère qui décide des diverses questions relatives au mariage de sa fille. Mais, la présence d’un homme (souvent une personne âgée de bonne réputation) permet de donner aux transactions la crédibilité et la reconnaissance sociale nécessaires. 

Dans la pratique sociale, la participation de la femme à la prise de décision s’agissant d’événements majeurs, s’effectue dans les lieux les plus retranchés de la société. Elle s’effectue soit dans le privé, ce qui s’apparente du point de vue sociologique, à la manipulation, soit, cette décision doit être dite ou entérinée par un homme pour qu’elle jouisse d’une crédibilité et une reconnaissance sociale. Le droit de la femme à cette décision n’est pas reconnu socialement. La société marocaine n’a toujours pas opéré ce passage d’une participation féminine à la prise de décision se faisant dans l’intimité domestique et stigmatisée, à une participation socialement reconnue s’opérant dans la sphère publique de la vie sociale.
La culture institue la règle de suprématie du masculin sur le féminin : c’est les hommes qui commandent, les femmes sont soumises au pouvoir masculin. Mais, puisque les systèmes sociaux, pour rester viables, « doivent comporter un domaine de choix, donc de liberté, de telle façon que l’individu puisse trouver la possibilité d’y intervenir en fonction de ses calculs, de ses stratégies », la culture prévoit des subterfuges qui dissimulent les situations de transgression du principe de suprématie masculine : elle signifie aux hommes et aux femmes des attitudes de façade à afficher dans la vie publique, i.e. l’image sous laquelle doit apparaître chacun en société. Ainsi, plus concrètement, la femme doit se montrer mahkouma, i.e. soumise, commandée par un homme, et ne disposant d’aucun pouvoir de décision. Les hommes doivent à leur tour se montrer hakmin aâyalathoum (commandent et dominent leur femmes), i.e. ayant tout le pouvoir de décision dans l’espace domestique.