Le Maghreb, entre la Méditerranée et l’Atlantique

Pour entrer dans la modernité du XXème siècle, les pays du Maghreb doivent se lancer dans un profond processus de réforme politique

Miguel Ángel Moratinos, diplomate, a été jusqu’à très récemment le Représentant Spécial de l’Union européenne au Proche Orient.

Le débat suggéré par le titre de cet article est nouveau et plus que jamais nécessaire. Nouveau car la projection politique stratégique d’une zone comme le Maghreb, dans laquelle les intérêts atlantiques, entendus comme ceux des États-Unis, ou de la communauté méditerranéenne, à savoir l’Europe, se disputent cette zone d’influence, a été peu débattue ou très rarement sur le plan académique et pluridimensionnel. 

Il est vrai que le Maghreb a toujours été lié à la “ vieille Europe ”, tenaillé par les liens coloniaux et par le réseau de dépendance des anciennes métropoles. Les USA, en revanche, se précipitaient à reconnaître l’indépendance de tous ces pays, à envoyer leurs premiers Ambassadeurs et à offrir leur nouvelle technologie pour accéder aux découvertes pétrolières. 

D’un point de vue géographique, le Maghreb – à l’exception de la côte atlantique du Maroc et de la Mauritanie–, est méditerranéen. Mais sur le plan politique et militaire, il a connu quelques velléités atlantiques. Nous nous souvenons tous des affirmations du roi Hassan II visant à éliminer la dernière lettre, le “ n ”, de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Le Maroc avait peut-être besoin de renforcer son appartenance à l’Occident, non seulement par le biais de la sous-traitance de bases militaires sur son territoire mais également de façon plus formelle. 

En dépit de son lien avec l’ancienne métropole, et en particulier avec la France, le Maroc n’a pas développé sa méditerranéité : il n’a pas su la définir, et donc encore moins la renforcer. Le “ Maroc fertile ” a été l’héritage français, et Casablanca, le pôle politique et économique du nouvel État indépendant. Il est certain que sans une claire division des rôles, le nord de l’Afrique conserva l’étiquette de “domaine réservé” de la France, malgré de rares participations des italiens et des espagnols. Les USA n’avaient pas encore défini leur politique au Proche Orient et le pétrole du Golfe leur suffisait, bien contrôlé par les “Sept-Sœurs”. 

Ce n’est qu’avec le conflit du Sahara Occidental que nous avons pu voir flotter des drapeaux américains, lors de la “ Marche Verte ”. Les phosphates, la pêche et les éventuelles richesses pétrolières obligèrent Washington à réfléchir sur sa présence au sein de la zone. L’affrontement Est-Ouest continuait encore, et la Monarchie 

alaouite s’avérait être, pour les USA, un bastion plus ferme et plus stable pour la défense de leurs intérêts. Les velléités tiers-mondistes et socialisantes de l’Algérie et des dirigeants du Front Polisario ont servi d’excuse à cette aide américaine. Il ne faut pas oublier non plus qu’en 1969, Muammar Kadhafi avait déjà pris le pouvoir en Libye et que les compagnies pétrolières avaient dû “faire leurs valises” et retourner chez elles. 

En définitive, si l’on pousse à l’extrême, “l’Atlantique”, c’est-à-dire les USA, avaient des intérêts bien définis : “ le pétrole et l’obtention d’une plate-forme politico-militaire ”. Pour sa part, la vieille Europe souhaitait maintenir sa relation fondée sur une garantie de l’approvisionnement de la production agricole du sud et l’apport de main d’œuvre pour le processus de reconstruction économique. 

Ces années correspondent à la période de la pénétration soviétique et des idéaux communistes. Il ne faut donc pas s’étonner du fait que l’administration américaine engage un changement de politique et soutienne les mouvements islamiques naissants, et tout particulièrement en Algérie. Les élections de 1991 en Algérie, et la victoire du Front Islamique du Salut (FIS), constituera un tournant. A cette époque, la position du département d’État des USA n’était pas si négative envers le FIS. De nombreux débats ont eu lieu à ce propos. Il y avait, d’une part, le besoin de respecter le processus électoral, mais d’autre part le souhait contradictoire d’éviter l’ascension définitive des islamistes. Ce fut le début d’une période de réflexion autour du principe “ un homme, un vote, une seule fois ”. Le coup d’État “ en douceur ” et l’abandon du président Chadli Benjedid ont ouvert la porte à ce nouveau chapitre de l’histoire d’Alger. Depuis lors, l’Algérie a cherché une meilleure entente avec Washington, et les USA ont manifesté une nette opposition aux mouvements islamistes. 

Situation actuelle et perspectives 

Après la chute du Mur de Berlin et la fin de la bipolarité, il est bien évident que nous ne sommes plus dans un contexte Est-Ouest. Le Maghreb commençait à constater que son futur ne dépendait que de ses propres décisions. Personne n’écrirait son histoire à sa place. Il devait donc non seulement comprendre le nouveau contexte politique général vécu par la société internationale, mais encore répondre aux exigences et aux aspirations internes de ses citoyens. Dans cette nouvelle situation, le Maghreb doit reconsidérer son destin et répondre au dilemme entre un unilatéralisme “démodé” ou une intégration régionale modernisatrice. Un unilatéralisme mal compris mènerait chacun de ces pays à une situation insoutenable dans la mesure où les acquis politiques, sociaux et économiques seraient insuffisants pour mobiliser leurs sociétés. 

Face à cette tentation unilatéraliste, qui pourrait être compensée par un renforcement des relations bilatérales avec les pays du sud de l’Europe, et en particulier la France, l’Italie et l’Espagne, le Maghreb devrait accélérer l’ensemble de son processus d’intégration régionale : s’il ne parvient pas à créer celui-ci, ni à surmonter ses anciennes rivalités, il pourra difficilement répondre aux exigences et aux aspirations de ses peuples. 

L’urgence et le besoin de consolider l’Union du Maghreb Arabe (UMA) ont fait couler beaucoup d’encre. Le prix de sa non-construction serait si élevé qu’une telle attitude serait suicidaire. Il serait également ridicule de continuer à considérer le Maghreb comme une zone d’influence et un terrain de bataille entre les États-Unis et l’Europe. Malheureusement, le Maghreb, à l’exception de la question du Sahara-Occidental, n’a été au cœur d’aucun dialogue stratégique entre les deux rives de l’Atlantique. 

Il est donc nécessaire de rencontrer des points de convergence et de distribuer les rôles d’intervention. Dans ce sens, si nous nous référons à la Méditerranée-Occidentale, c’est-à-dire le Maghreb, il conviendrait de définir les obligations et les engagements à prendre en charge par chacune des parties. Il s’agirait d’élaborer une “ Feuille de Route ” dans laquelle les responsabilités des pays du Maghreb, de l’Europe et des États-Unis seraient bien distribuées. 

Il doit être clair que la principale responsabilité incombe aux maghrébins eux-mêmes, à leurs autorités et à leur société ; c’est à eux de réaliser un exercice profond d’introspection historique et d’en tirer les conclusions nécessaires, pour pouvoir aborder l’accès à la modernité du XXIème siècle. A cet effet, le besoin d’un profond processus de réforme politique semble évident. L’État de Droit, la participation politique et la structuration de la société sont essentiels pour pouvoir définir ces futures étapes. 

A cet égard, l’UE devrait servir d’impulsion et de catalyseur. Il ne s’agit pas de conditionner automatiquement son aide de façon précise, mais d’exiger la création de conditions politiques et juridiques propices à une plus grande efficacité de cette aide financière. Il s’agit de prévoir un “ pacte politique ” au sein duquel les partenaires du Maghreb jouirait d’une relation privilégiée, allant au-delà des simples Accords d’Association actuels, sans pour autant atteindre le statut de pays membre de l’UE, c’est à-dire “ tout sauf les institutions ”, comme l’indique le Président de la Commission, Romano Prodi. 

Dès lors, et dans le cadre de l’initiative de la Commission Wider Europe, il faudrait incorporer les nouvelles propositions horizontales applicables aux 25 pays de l’UE afin que le Maghreb puisse à son tour en bénéficier. 

L’administration américaine devrait engager de toute urgence un dialogue stratégique avec l’UE et tenter d’atteindre une position commune pour aborder les questions essentielles qui, à l’heure actuelle, bloquent la consolidation de l’UMA et constituent des facteurs de déstabilisation. Il faudrait définir une position claire à propos du Sahara, et en faire l’instrument qui permettrait de résoudre l’impasse algéro-marocaine. La lutte contre le terrorisme, l’accès aux nouvelles technologies et le maintien d’une politique de libre échange constitueraient les autres éléments essentiels de cette implication américaine. 

Aujourd’hui plus que jamais, une très grave erreur serait d’utiliser la scène marocaine pour livrer une dispute stratégique entre les USA et l’Europe. Il est nécessaire de définir une répartition claire des rôles dans cette zone. Le Maghreb ne pourra surmonter ses contradictions internes et externes que s’il est “méditerranéen”, c’est-à-dire s’il s’insère dans ce nouvel espace euro-méditerranéen. Et ceci ne requiert pas obligatoirement la contribution active et constructive des États-Unis pour stabiliser cette région et permettre son développement politique et social.