L’Alliance des Civilisations dans la presse turque

Les médias turcs ont montré peu d’intérêt pour le projet, contrairement au gouvernement qui voit là une occasion de gagner du poids sur la scène internationale

Rafael Carpintero, professeur à l’Université d’Istanbul.

L’idée d’une Alliance des Civilisations lancée par le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, et appuyée par le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a eu un écho dans la presse turque, surtout après la rencontre des deux personnalités aux Nations unies lors du sommet qui s’est tenu entre le 13 et le 16 septembre, et pendant le voyage d’Erdogan à Palma de Majorque, en novembre, où les travaux pour concrétiser le développement du projet ont débuté, bien que la réaction générale ait été un nouvel exemple de l’utilisation de quelque question que ce soit comme excuse pour attirer l’attention sur la situation intérieure. Mais peut-être serait-il approprié d’expliquer avant tout comment fonctionne la presse dans ce pays. 

L’on distingue trois grandes catégories de presse en Turquie. D’un côté, la presse officielle, c’est à dire la Radio Télévision de Turquie (TRT) ; d’un autre côté, la presse indépendante (mais dépendante des grands groupes de communications qui ont leurs propres intérêts) comme celle qui appartient au Groupe Dogan (les journaux Milliyet, Hürriyet ou Radikal, par exemple, et les télévisions CNN-Turquie ou Kanal D) ou à Sabah (propriétaire du journal du même nom et de la chaîne de télévision ATV ) ; et, finalement, la presse présentant certaines tendances politiques, aussi bien de droite que de gauche, ou appartenant à des personnes ou institutions d’un signe ou autre (notamment islamistes, comme le journal Zaman et la chaîne de télévision Samanyolu du groupe de Fethullah Gülen). 

La presse turque ne se distingue pas par l’attention prêtée aux affaires internationales, qui finissent par devenir des nouvelles liées directement à la Turquie. 

Bien que l’Alliance des Civilisations ait eu un certain reflet dans la presse, il n’a peut-être pas été aussi important que ce que l’on pourrait attendre étant donné que la Turquie est l’un des deux pays chargés de mener à bien cette tâche. Nonobstant, la presse de toutes les tendances a publié des nouvelles aussi bien au sujet du sommet sur le terrorisme qui a eu lieu en Espagne, que sur la rencontre de Zapatero et Erdogan à l’ONU et sur le voyage d’Erdogan en Espagne pour la réunion de Groupe de haut niveau (très académiquement appelé en Turquie « comité de sages »). 

Tous les médias ont recueilli avec beaucoup d’enthousiasme un concept peu ou non expliqué mais amplement utilisé. En général, il est admis que l’Alliance des Civilisations est une idée lancée par Zapatero après les attentats du 11 mars 2004 et en grande mesure le résultat de ces attentats, et il est accepté que le retrait des troupes espagnoles d’Irak est dû directement à ces derniers. Si les attentats de Madrid sont conséquence de la participation espagnole dans la guerre d’Irak, et cette dernière est une manifestation de la mentalité qui est le fruit du « choc de civilisations » de Samuel Huntington, rien de plus naturel que de combattre cette mentalité avec une autre mentalité de tolérance (peut-être le mot le plus répété). 

Dans tous les cas, la presse la plus indépendante s’est limitée à publier la nouvelle sans trop l’approfondir. L’exemple le plus notable pourrait être celui des chaînes d’information CNN-Turquie et NTV, plus intéressées par l’actualité directe que par la discussion de projets de longue portée. L’on peut affirmer la même chose pour ce qui est des journaux appartenant aux mêmes groupes et à d’autres groupes similaires. En général ils se sont limités à citer les discours présidentiels sur la question, sans discuter ou évaluer les concepts, particulièrement après la réunion de civilisations tenue à Hatay fin septembre, où l’on fît aussi allusion à cette thématique. Cette version officielle insiste sur la tolérance et le dialogue en opposition à la confrontation qui ressort des thèses de Huntington et, plus indirectement, sur le fait qu’Erdogan est, avec Zapatero, un des parrains de l’affaire (de ce fait, une partie de la presse affirmait qu’il s’agissait d’une demande directe du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, au lieu d’une proposition de Zapatero, ce qui fut démenti par la présidence du gouvernement). 

Les aspects qui ont le plus intéressé la presse indépendante ont été les matérialisations concrètes de la proposition (comme le fait que le gouvernement espagnol ait destiné un budget d’un million d’euros au projet), particulièrement du côté turc (la nomination du ministre Mehmet Aydin comme co-président ou la création d’une commission qui puisse servir de référence pour les discriminés pour des motifs religieux ou la création d’une banque de données sur l’islam – voir Radikal du 16 juillet). 

En ce qui concerne les collaborateurs habituels, rares ont été les commentaires sur le projet ou le concept d’Alliance des Civilisations, si ce n’est l’article paru dans le Milliyet le 28 octobre, de Hassan Cémal, qui participa à la réunion de la Fondation Atman tenue à Madrid. Article où, parallèlement à l’éloge du dialogue, il s’oppose frontalement à l’idée de mélanger un islam « étatique » à la démocratie (se rapportant à la table ronde sur « Religion et Etat » où participèrent Mehmet Aydin et l’ancien président espagnol, Felipe González). 

C’est peut-être pour cette raison que l’initiative a eu plus d’écho dans la presse islamiste, de façon presque exclusive dans le journal Zaman, propriété du groupe de Fethullah Gülen, un homme ayant beaucoup d’intérêts en Occident et qui prétend se présenter comme un leader religieux musulman, ainsi que le démontre sa visite au Pape en 1998. Ici, bien sûr, la vision est à l’opposé
de celle exposée par Hassan Cémal et, alors que d’un côté tout le monde désire que le dialogue arrive à bon port, de l’autre, l’on remet en question l’aptitude de la Turquie en tant que garant, puisqu’elle n’est pas capable de démontrer dans son propre pays la tolérance qu’elle prône pour le monde (en référence directe au problème du türban, formulé par Fehmi Koru dans Yeni Safak, le 17 juillet lorsqu’il dit : « Si la Turquie pouvait être un pays plus démocratique, plus libre, plus réconcilié avec son passé et avec une conception de la laïcité moins discriminatoire […] » – c’est moi qui souligne –, mais aussi par Serdar Murat, de façon beaucoup plus militante, dans Yeni Asya le 24 août) en mettant à profit une partie des recommandations de l’Union européenne (UE) pour le pays, bien que dans ce cas elles se réfèrent particulièrement aux minorités chrétiennes. 

Ce qui soulève le plus de suspicions dans les médias islamistes et de droite en général, c’est le fait que cette initiative soit, jusqu’à un certain point, occidentale. D’un côté l’on pense qu’il est raisonnable que l’on ait choisi deux pays ayant souffert le terrorisme, comme l’Espagne et la Turquie, pour développer l’idée (voir le texte déjà mentionné de Fehmi Koru), mais, d’un autre côté, l’on interprète ce concept comme étant trop « stratégique » et orienté uniquement vers la lutte contre le terrorisme (Moustapha Erdogan dans Zaman le 18 juillet), un résultat direct de l’attentat contre les Twin Towers (Can Baydarol dans Zaman le 16 juillet). Bien sûr, il existe d’autres commentaires plus pittoresques, comme ceux qui rappellent que la Turquie a toujours été beaucoup plus tolérante puisque, par exemple, elle admit les juifs expulsés d’Espagne, ou encore d’autres discours radicaux qui considèrent que cette initiative est une tromperie des néocroisés afin d’effacer l’islam de la surface de la Terre (M. Emin Koç dans Yeni Mesaj le 29 juillet, où il dit : « […] les croisés qui ne laissèrent aucune pierre reposer sur une autre ni aucune tête reposer sur ses épaules dans la civilisation islamique andalouse, qui avait duré 700 ans […] »). 

Il est surprenant que des journaux de tendances plus à gauche, comme Cumhuriyet, aient pratiquement ignoré l’affaire, mais cela est sûrement dû à leur campagne contre le gouvernement, étant donné qu’il leur déplaît de noter des aspects qui pourraient être positifs pour Erdogan. Ainsi donc, il est naturel que la une du 28 novembre, le lendemain du discours du président du gouvernement à Palma de Majorque, ait été « Le fiasco de Barcelone » et que ce qui concernait l’Alliance des Civilisations ait été pratiquement ignoré. Mais, à la vérité, ce n’est pas vraiment étrange puisque Erdogan insistait sur des idées qui lui sont habituelles (par exemple qu’il n’est pas approprié de parler de « terrorisme islamique » puisqu’il s’agit d’un phénomène qui n’a rien à voir avec la religion) et avec lesquelles la presse de gauche est en désaccord et il profitait de même de l’occasion pour glisser le message de la convenance d’admettre la Turquie comme membre de plein droit dans l’UE au regard du développement harmonieux des civilisations et d’une meilleure compréhension mutuelle. 

En somme, le peu d’intérêt montré par la presse turque pour l’Alliance des Civilisations pourrait paraître surprenant, contrairement au gouvernement turc, qui a vu là une occasion de gagner du poids sur la scène internationale, tout aussi surprenant que l’usage partial de l’idée, spécialement de la part de la presse islamiste, à moins que l’on ne comprenne que la Turquie vit un moment de changements profonds qui intéressent et touchent les citoyens d’une façon beaucoup plus directe qu’un projet qui paraît assez peu défini. La vérité, il semble qu’en Espagne non plus, on ne lui ait pas porté beaucoup d’attention.