La réconciliation nationale fait débat en Algérie

Clémence, concorde civile, réconciliation, pardon, amnistie, le débat fourmille de concepts et d’énoncés sur la meilleure façon de régler la crise algérienne.

Youssef Zerarka, journaliste. Algérie.

Voici bientôt un an, le 14 août 2005, les algériens apprenaient via le petit écran qu’ils avaient un nouveau rendez-vous avec l’urne. Enjeu de cette énième consultation : se prononcer sur le projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Un document de quatre pages au moyen duquel le chef de l’Etat algérien espère tourner définitivement la page de la « tragédie nationale ». 

Le texte a été approuvé le 29 septembre 2005 à une très large majorité, selon les chiffres officiels. Mais son opportunité, sa teneur et les modalités de sa mise en œuvre font toujours débat en Algérie. A l’instar des pays dont les cheminements se sont croisés, à un moment de leur histoire, avec les conflits internes et les crises sanglantes. 

Le fait est trop récurrent pour échapper à la curiosité des observateurs de la scène algérienne. Jamais depuis l’indépendance en juillet 1962, les algériens n’ont autant pris le chemin des urnes que sous l’ère d’Abdelaziz Bouteflika. Cinq fois en six ans, quasiment un record dans l’histoire institutionnelle du pays. Ils s’y sont rendus en octobre 2001 pour les besoins des élections locales (municipales et départementales), en mai 2002 à l’occasion des législatives, en avril 2004 pour la présidentielle et en septembre 1999 et septembre 2005 en référendums. Un rythme jamais connu, même au plus fort du printemps démocratique (février 1989-décembre 1991). 

Adoubé par l’armée au lendemain de la démission-surprise du général à la retraite Liamine Zeroual, Bouteflika a accepté de réinvestir la scène politique algérienne. Avec une ambition déclinée comme un leitmotiv : éteindre les feux de la fitna, la guerre fratricide entre algériens, et restaurer la paix. De meeting en tournée électorale, il s’est présenté comme un « artisan de paix », un homme soucieux de pacifier l’Algérie et lui redonner « fierté et dignité ». 

La concorde civile 

Sitôt élu – « mal élu » disent ses opposants et détracteurs – , Bouteflika a mis le cap sur cet objectif. Toutes affaires cessantes, il a engagé une politique dite de concorde civile. A quelques nuances près, il s’agissait d’une d’amnistie – conditionnée et limitée dans le temps – à l’endroit des membres des groupes islamistes armés. Adoptée, en juillet 1999, par le Parlement, une loi de même appellation en a défini le cadre ainsi que les modalités. Elle a été approuvée par les algériens lors du référendum de septembre 1999. Pour l’essentiel, elle vise à alléger les peines pénales infligées aux membres des groupes armées ou de surseoir aux sanctions à certaines conditions. 

En mettant en œuvre une telle démarche, Bouteflika voulait aller bien au-delà de la « loi de la Rahma » (clémence) initiée par son prédécesseur. Conçue dans une stratégie sécuritaire pour isoler la mouvance islamiste armée de la population, cette dernière n’a pas été à la mesure des espérances. Entre autres reproches, elle n’a pas permis de juguler complètement la violence. Après une baisse sensible dans la foulée de la présidentielle de novembre 1995 – remportée par Zeroual –, les assassinats et les attentats à l’explosif ont repris de plus belle courant 1996. Avant de culminer, à l’été et l’automne 1997, avec les massacres de civils aux portes d’Alger. 

Sur fond d’inquiétude et de sentiment d’insécurité généralisée, les algériens apprennent, à la surprise générale, la conclusion d’un accord entre l’armée algérienne et l’Armée islamique de Salut (AIS), la branche armée du Front islamique de Salut (FIS). Négocié entre deux officiers généraux et le chef de l’AIS, Madani Mezrag, l’accord prévoit un arrangement diversement qualifié par les signataires. 

« Réédition » en bonne et due forme de l’AIS, assure l’armée citée par la presse. « Trêve » dans l’attente d’un accord consolidée, précise le groupe islamiste. 

Selon des spéculations de presse jamais confirmées, l’accord devait être endossé par le président Zeroual luimême. Histoire de s’assurer une couverture politique. Le chef de l’Etat s’est gardé de le faire, selon les informations chuchotées dans les salons politiques algérois mais jamais confirmées. A son arrivée au pouvoir, son successeur a choisi de pousser plus loin la recherche d’une solution à la crise algérienne. D’où sa détermination à adopter, en l’espace d’un trimestre, la concorde civile. 

Appuyée par les soutiens habituels du pouvoir, cette démarche a bénéficié, contre toute attente, du « oui » du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Sadi, un parti de l’opposition. En revanche, le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït-Ahmed l’a rejeté. Et lancé à qui voulait bien l’entendre qu’il s’en tenait au « contrat de Rome ». Signé en 1995 par des partis dont le FIS et des personnalités algériennes, l’accord se voulait un « compromis historique », le seul à même de dénouer la crise algérienne. 

La politique de concorde civile validée, Bouteflika franchit, chemin faisant, une autre étape dans sa quête à une solution durable. Fin 2003, alors que son premier mandat touchait à sa fin, il plaide pour une « réconciliation nationale », seule parade, argue-t-il, à la crise algérienne. Au demeurant, il choisit de mener sa campagne autour de ce projet. Réélu, il s’y attèle sans attendre. Le 14 août 2005, il invite les algériens à se prononcer le 29 septembre sur son projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Le lendemain, le texte est publié intégralement dans le journal officiel. Le processus est désormais en marche. 

La Charte pour la paix et la réconciliation nationale 

La Charte est une somme d’énoncés et de mesures destinées à fermer définitivement la page d’une « guerre civile qui n’ose pas dire son nom », selon la formule de la presse occidentale. Un conflit terriblement meurtrier aux indicateurs catastrophiques : 150 000 victimes, des milliers de blessés et de disparus, 20 milliards de dollars de dégâts, deux millions de villageois déplacés vers des lieux sécurisés, le tout sur fond de traumatisme durable. 

Articulés autour de mesures juridiques et sociales, le processus prévoit « la fin des poursuites judiciaires » pour des milliers de membres des groupes islamistes armés non impliqués « dans des massacres collectifs, des viols ou des attentats à l’explosif dans des lieux publics ». Pour l’essentiel, les éléments concernés se sont rendus début 2000 dans le cadre des dispositions de la concorde civile. Ils seraient cinq à six mille éléments, selon les estimations les plus concordantes. 

Et parce qu’elle va bien au delà de la concorde civile, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale pousse plus loin sa logique d’amnistie. Le projet soumis à référendum prévoit l’abandon des poursuites contre les personnes recherchées en Algérie et à l’étranger ou condamnées pour peu qu’elles se « rendent volontairement ». Le texte assure une grâce pour les personnes déjà condamnées et détenues pour actes de terrorisme. Les éléments exclus des mesures de grâce et de la fin des poursuites bénéficieront, elles, de « commutations de peine ». 

Autre idée-force de cette Charte : l’Etat a prévu toute une batterie de mesures sociales au profit de toutes les « victimes de la tragédie nationale ». Autant dire la reconnaissance d’un droit de réparation pour l’ensemble des familles touchées à commencer par celles des disparus. Sujet sensible parmi d’autres, le dossier des disparus continue, plus que jamais, de cristalliser les débats et de nourrir les polémiques sur la crise algérienne. Un rapport officiel établi par une structure adossée à la Présidence de la République a estimé 6 146 disparus « du fait d’agents de l’Etat ». 

Pour le chef de l’Etat algérien, la réconciliation nationale dans cette configuration est « le seul compromis autorisé par les équilibres nationaux ». Cette conviction figure en bonne place dans l’énoncé de la Charte. « Pour leur consolidation définitive, la paix et la sécurité exigent aujourd’hui la mise en œuvre d’une démarche nouvelle visant à concrétiser la réconciliation nationale, car c’est seulement par la réconciliation nationale que seront cicatrisées les plaies générées par la tragédie nationale ». 

Bien que rendu public en pleine période estivale, le projet de Charte cristallise les débats et anticipe la rentrée politique. Deux lectures aux antipodes l’une de l’autre se dessinent dans les colonnes de la presse privée. Laquelle relaie toutes les prises de position quand les médias publics se contentent de donner écho aux seuls partisans du « oui ». 

Au delà du souci de paix et de sécurité, le pouvoir algérien cherche-t-il, ce faisant, à éviter désormais tout débat national ou international sur la crise algérienne ? Les partisans du « non » et nombre d’observateurs le pensent. Ils en veulent pour illustration un passage de la Charte elle-même. « Il est vital de transcender définitivement cette tragédie qui ne réside pas dans des débats théoriques, abstraits ou idéologiques, donnant lieu à des échanges de vues entre acteurs ou organisations, agissant à l’intérieur ou hors du territoire national ». 

« En adoptant souverainement cette Charte, lit-on dans un autre passage, le Peuple algérien affirme que nul en Algérie ou à l’étranger, n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions (…) fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de tous ses agents qui l’ont dignement servi, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ». 

Outrés, les opposants au projet y voient une manœuvre du pouvoir. Une manœuvre destinée à faire table rase de la décennie sanglante sans établir la vérité et, « plus grave », sans situer les responsabilités. La Charte, estime l’ancien président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), Ali Yahia Abdenour, « tente d’imposer le pardon sans passer par la justice ». Or, « nous, nous voulons la paix par la justice ». 

Selon lui, ce processus n’est pas de nature à apporter la solution idoine à la crise algérienne. « Il s’agit, une fois encore, d’une solution sécuritaire, non politique » vouée à l’échec comme « toutes les tentatives précédentes ». Pour l’avocat, seule une conférence nationale, avec la participation de « tout le monde, y compris les islamistes » est habilitée à définir une sortie de crise. 

Plus vieux opposant algérien, le chef du FFS, Hocine Aït-Ahmed, rejette une réconciliation nationale telle que prônée par la Charte. « Il s’agit tout simplement d’imposer à notre société une lecture de l’histoire » de la crise algérienne écrit « de bout en bout » par le pouvoir. « Cette version officielle le blanchit, lui donne le beau rôle et incrimine la société algérienne de la situation catastrophique dans laquelle se trouve notre pays. Cette situation résulte des trois décennies qui ont, inévitablement, conduit à la sale guerre ». 

Chez les leaders islamistes, auquel la Charte interdit tout retour à la vie politique, les réactions ont oscillé entre rejet et approbation. Abassi Madani, le président du FIS (interdit), décèle dans le texte de la Charte « l’aveu » du pouvoir sur l’existence d’une « crise à résoudre ». Et le leader islamiste de s’offusquer contre l’interdiction d’activité politique qui, charge-t-il, vide l’idée de réconciliation de sa substance. 

Rahma (clémence), concorde civile, réconciliation, pardon, amnistie. De quelque vivier politique que ce soit, le débat algérien fourmille de concepts et d’énoncés sur la meilleure façon de régler la crise algérienne. A lui seul, le pouvoir est passé, en moins d’une décade, de la Rahma à la concorde puis à la réconciliation. « Au-delà des mots, ces multiples vocables signalent le malaise face à une situation compliquée et complexe », note Abderrahmane Moussaqui, enseignant à l’Université d’Oran. 

Auteur d’une communication présentée à l’Université d’Aix-en-Provence sur la mémoire et l’histoire autour de la crise algérienne, l’universitaire estimait déjà en 2000 que le processus de réconciliation était loin d’être aisé. « Dans les processus de réconciliation, on sous-estime souvent la force d’inertie des postures initiales des protagonistes. Par la force de l’habitude, elles leur semblent toujours moins inconfortables que celles, inconnues et forcément risquées, qui leur sont proposées. Cette force de l’habitude, même (ou surtout), dans les postures les plus extrêmes est un facteur dont doit tenir compte celui qui veut (re) construire la paix. Car, plus qu’un fait, la paix, tout comme la mémoire, est d’abord une construction. La chose est parfois si difficile à admettre qu’elle passe pour relever du miracle ». 

Familier de l’Algérie, l’historien Benjamin Stora estime, à travers le débat toujours en cours, que la question de l’amnistie « reste problématique » dans le pays. En témoigne, à ses yeux, le recours à des lois ou consultations référendaires tous les cinq ans en moyenne : loi sur la Rahma en 1995, la concorde civile en 1999 et la Charte pour la paix et la réconciliation nationale en 2005. « Il est délicat de vouloir transposer en question politique une affaire qui relève en vérité d’une décision personnelle. Le pardon, en effet, ne se décrète jamais d’en haut. Il concerne la sphère privée et ne peut donc être réduit à une affaire d’Etat ». 

De plus, observe l’historien, l’amnistie « peut difficilement faire l’économie du passage à la démocratie politique puisqu’elle concerne au premier chef la société. Un processus de réconciliation est donc possible comme en Argentine ou en Afrique du Sud, si des médiations construites par la société civile sont mises en place. Mais, dans tous les cas, il est difficile d’effacer les souffrances des victimes car on sait très bien qu’elles refont toujours surface (…) le processus juridique n’arrive jamais à fabriquer complètement de l’oubli, car les acteurs continuent de réclamer justice ». Pour autant, l’historien de la guerre d’Algérie reconnaît qu’en 1999 et 2005, Bouteflika « a su s’adosser à une aspiration réelle à la paix civile de la part de la population ».