Co-édition avec Estudios de Política Exterior
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La crise du discours religieux musulman – Le nécessaire passage de Platon à Kant

Sadjia Guiz
Journaliste, Algérie
La crise du discours religieux
musulman – Le nécessaire
passage de Platon à Kant
Lahouari Addi, Editions Frantz
Fanon – Alger, 2020, 392 p.

Dans cet ouvrage, le sociologue Lahouari Addi, plaide pour une unité épistémique et éthique du genre humain, au-delà des différences culturelles des peuples. Son hypothèse principale : « La religión est vécue à travers une interprétation culturelle qui se veut universelle et atemporelle ». Il défend l’idée selon laquelle toute culture est liée à une métaphysique qui lui inspire sa rationalité axiologique. Cette idée est particulièrement pertinente pour le monothéisme abrahamique, qui a trouvé la démonstration intellectuelle de la véracité de la révélation divine dans la métaphysique de Platon. Celle-ci oppose l’existence de l’homme soumise à la corruption du temps, à l’essence divine, parfaite et éternelle : un discours rigoureux qui a séduit les théologiens juifs, chrétiens et musulmans.

Cette opposition s’estompe chez Kant. Elle a été atténuée dans la culture occidentale grâce à la philosophie moderne, au protestantisme et à la bourgeoisie. La modernité ne peut se concevoir que dans la vision de Kant. La tension entre le monde réel de la vie terrestre et le monde idéal, celui de l’au-delà, a été dissipée en dépolitisant la religion et en l’expulsant de l’espace public. Le rôle de Nietzsche dans la dénonciation du paradigme platonicien, a été aussi bénéfique pour les universitaires musulmans, qui rejettent l’excès de religiosité qui emprisonne Dieu dans les totems et les pratiques fétichistes.

Aujourd’hui, l’islam est devenu un thème dominant dans les médias, depuis les attentats du 11-S aux États-Unis ; il s’en est suivi les conflits armés au Moyen-Orient et d’autres attentats terroristes en Europe. L’actualité médiatique traite ce sujet, en privilégiant le thème de la science politique bien loin de la sociologie, de l’anthropologie et de l’histoire. Cette orientation s’est faite au détriment des dynamiques qui travaillent en profondeur les sociétés musulmanes. Une seule question, redondante, qui divise plus qu’elle ne réunit les universitaires, est posée via les médias occidentaux : l’islam serait-il une menace pour l’Occident et la démocratie ? Frustrations et colères dans le monde musulman… alimentées par les déséquilibres économiques et politiques dans les relations internationales. Cette rancoeur grandit au vu de la politique de deux poids deux mesures, ainsi que l’appui inconditionnel et la politique du laisser-faire accordés à Israël qui opprime impunément les Palestiniens, sur cette terre considérée comme la seconde Quibla de la Oumma (communauté des croyants).

La réflexion sur la tardive sécularisation des sociétés musulmanes a produit cette étude qui s’inscrit dans une perspective au long terme, au cours duquel se dessinent les changements culturels et l’émergence des nouvelles représentations culturelles des religions, dérivant des constructions socio-historiques. Consignée en huit chapitres, l’auteur précise que ce livre répond à une demande cognitive interne à la société musulmane, en relation avec la sécularisation endogène et ses obstacles culturels ; en se référant aux travaux fondateurs d’anthropologie et de sociologie religieuse, ainsi que la philosophie.

Les sciences sociales révèlent que la religion n’est pas un ordre social autoritaire, c’est une croyance qui cherche à apaiser les consciences et à impulser la solidarité et la tolérance dans les sociétés. La connaissance de l’histoire permettra de remettre les pendules à l’heure. Traduits de l’arabe vers le latin, les livres d’Ibn Sina, Al Farabi, Ibn Roshd, Al Kindi… ont fait redécouvrir la pensée grecque aux théologiens chrétiens de la fin du Moyen-Âge. Hegel écrit à ce sujet : « La philosophie ainsi que les sciences et les arts, que la domination des barbares germaniques en Occident a réduit au silence, se réfugièrent chez les Arabes où ils parvinrent à une belle floraison ; ce sont eux qui furent la source dont l’Occident reçut quelques apports ». À cet égard, Addi précise que ce mode de pensée qui n’est ni musulman, ni chrétien, ni juif, est un moment unique de l’histoire intellectuelle dans le pourtour méditerranéen. Ce mouvement d’idées, fructifié en terre musulmane, et qui avait fleuri entre le VIIIème et le XIIème siècle à la faveur des traductions des penseurs grecs, s’est déplacé vers l’Europe où les travaux d’éminents penseurs avaient suscité de l’intérêt dans plusieurs universités occidentales.

La philosophie en terre d’islam s’est éteinte avec le triomphe de l’orthodoxie, élaborée par Al Ash’ari et Al Ghazali, et aucun autre nom de grand penseur n’est apparu après eux, à l’exception d’Ibn Khaldoun qui a produit une oeuvre magistrale au XVIIème siècle, dans un climat d’austérité intellectuelle. La sécularisation tardait à se faire, les oulémas gardaient un oeil vigilant sur les sociétés en butte à l’expansion européenne sous le régime de la colonisation.

Quand à la mystique soufie, l’auteur se pose la question de savoir si elle n’est pas une survivance chrétienne en terre d’islam. À cet effet, il cite la thèse de Miguel Asin Palacios pour qui, Ibn Arabi est un chrétien qui s’ignore, ainsi que les travaux de Louis Massignon sur Al Hallaj, où il considère que l’ascèse et le monachisme relèvent de la spiritualité chrétienne. Il en déduit que la mystique pratiquée par les soufis porte la marque du christianisme, dont une des valeurs est le renoncement au monde réel ; alors que l’islam recommande de ne rien négliger de la vie terrestre, où la recherche du savoir profane est fondamentale.

La pratique de l’islam dans les sociétés musulmanes, selon les différentes écoles du fiqh (jurisprudence) est passée en revue dans le chapitre « Chariaa, fiqh et droit musulman » où la problématique juridique est traitée par des rappels historiques sur l’émergence du droit musulman. Et là, l’auteur insiste sur « la sévérité du fiqh (qui) se prévaut des hadiths, qui sont le moyen par lequel la culture s’est emparée du texte sacré supposé universel et valable en tous lieux et en tout temps ». Et de s’interroger : « N’es-ce pas là un exemple de détournement de la transcendance par l’histoire ? » Faux ou authentiques, les hadiths ont toujours inséré le texte sacré dans la culture de la génération du prophète. Dans leur travail, les fuqaha ont interprété le Coran selon leur culture et leurs subjectivités, mais ils ont aussi valorisé des versets au détriment d’autres. Pour preuve, l’apostasie est condamnée par la mort, alors que le Coran est clair qu’il n’y a « pas de contrainte en religion ».

Cette déviation vers le sens de l’intolérance est assez courante dans les interprétations. Aucun verset coranique ne punit les musulmans qui ne font pas la prière ou ne jeûnent pas durant le ramadan, alors que les fuqaha ont opté pour la peine capitale en cas de transgression. De même pour le voile islamique, aucun verset ne stipule clairement que les femmes non voilées devraient être lapidées. Ce n’est qu’en 1991 que la commission des fatwas de l’Université d’Al Azhar a déclaré que les hadiths ne doivent plus servir à l’élaboration de règles juridiques, en dehors du texte coranique. Ceci permit de codifier le fiqh classique pour donner naissance au droit musulman.

Pourquoi le nécessaire passage de Platon à Kant ? Selon Addi, la culture musulmane est restée platonicienne, cependant les musulmans aspirent à vivre dans la dignité, sans rejeter la modernité. Aujourd’hui les jeunes générations sont à la recherche d’une interprétation de l’islam, compatible avec leur désir d’autonomie et de liberté. C’est dans les rues d’Alger, du Caire, de Tunis… que l’auteur trouve des réponses et des reconnaissances. C’est là qu’il observe des sociétés musulmanes vivantes, affirmant leur autonomie à travers des représentations culturelles qui leur indiquent ce qu’est Dieu, ce qu’est la raison, ce qu’est la morale. « L’islam dont parle beaucoup de chercheurs n’existe pas et n’a jamais existé », insiste le sociologue. Le discours théologique est totalement en déphasage avec la réalité, et continue de reproduire une interprétation médiévale du sacré. Le passage à Kant est en train de se faire, à l’insu des adeptes de ce discours…. Dans les rues de ces capitales, Addi décrypte le vécu, les attentes, les perspectives des jeunes et des moins jeunes : connaitre Dieu par la conscience et non par la raison.

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