Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Idées politiques

Afrique du Nord : ‘bons baisers’ pour la Russie

Youssef Cherif
Directeur du Columbia Global Centers, Tunis.
Rassemblement pro-Poutine à Beyrouth, le 20 mars 2022. Marwan Naamani/via Getty images

Peu de gens s’attendaient à ce que la guerre en Ukraine acquière une telle dimension internationale. Peu de gens ont donc prédit les répercussions que ce qui semblait au départ être un problème russo-ukrainien, aurait dans des endroits aussi éloignés que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (région MENA). Cependant, depuis le début de la guerre, la région a été secouée par l’onde de choc.

Les effets collatéraux de la guerre sont évidents à deux égards. Le plus immédiat est la hausse des prix du pétrole et du gaz. Si cette hausse profite à l’Algérie et à la Libye à court terme, elle pose problème pour le reste de la région. En Tunisie, par exemple, le budget approuvé à la fin de 2021 était basé sur un prix du baril de 75 dollars. Avec des prix supérieurs à 100 dollars le baril peu après le début de la guerre, les problèmes du pays – qui se sont accumulés au fil des ans – sont aggravés. La deuxième conséquence est la perturbation du marché des céréales. Plus de 50 % des importations de blé de l’Égypte, de la Libye et de la Tunisie proviennent de Russie et d’Ukraine, tandis qu’au Maroc, elles représentent environ 30 %. En raison des restrictions à l’exportation imposées par la Russie et l’Ukraine et des problèmes économiques dans de nombreux pays d’Afrique du Nord, l’insécurité alimentaire a augmenté. De plus, le pain et les pâtes, fabriqués à partir de blé, sont deux des denrées alimentaires les moins chères de la région, ce qui signifie que les classes défavorisées sont les plus touchées.

En quelques jours seulement, des pénuries de pain ont été signalées en Égypte et on a vu des images d’épiceries vides en Tunisie et en Algérie. Déjà en 2021, la Tunisie a eu des difficultés à payer une partie des expéditions de blé en provenance d’Ukraine. Aujourd’hui, les autorités affirment que leurs stocks de céréales dureront jusqu’en juin. Les Égyptiens ont annoncé des dates similaires. Au Maroc, qui subit la plus grave sécheresse depuis des décennies, l’État a interdit l’exportation de certains produits agricoles, dans une sorte de protectionnisme alimentaire. L’Égypte a pris des mesures similaires. En Mauritanie, les autorités annoncent une famine imminente. En Libye, le regain de polarisation politique a retardé toute démarche efficace, visant à résoudre le problème du blé.

Les gouvernements occidentaux, les organisations internationales sous direction occidentale et les ONG, ainsi que les fondations et centres de recherche occidentaux, mettent en place des plans de contingence pour faire face aux imminents problèmes de famine chez leurs voisins du Sud. En effet, les rivages de l’Europe pourraient être le théâtre d’un afflux massif de réfugiés si l’Afrique du Nord est frappée par la famine et les problèmes politiques. L’ordre mondial libéral, dont les piliers sont l’Union européenne (UE) et les États-Unis, sera encore plus déstabilisé si de tels bouleversements ont lieu si près des frontières européennes. Les organisations de défense des droits humains et les médias font également pression sur leurs gouvernements, pour qu’ils dirigent l’aide vers le Sud.

La Russie, en revanche, ne semble pas prendre de mesures pour atténuer les problèmes des pays d’Afrique du Nord, bien que la responsabilité de la guerre incombe en grande partie, à Moscou. Tout d’abord, la Russie se trouve loin ; les problèmes de l’Afrique du Nord n’auront pas de conséquences directes pour elle. En réalité, ils constitueront un problème pour l’UE, ce qui est actuellement dans l’intérêt de la Russie. En même temps, dans sa guerre d’usure en Ukraine, la Russie est en train de dépasser les limites de ses forces. De plus, les sanctions occidentales ostracisent Moscou, et les problèmes économiques du pays se sont aggravés. À première vue, on pourrait donc s’attendre à ce que les Nord-Africains nourrissent un fort ressentiment à l’égard de Moscou et poussent leurs gouvernements à se rapprocher de l’Occident. Mais est-ce bien le cas ?

En théorie, toutes les capitales nord-africaines, du Caire à Nouakchott, à l’exception d’Alger, sont alliées de l’Occident. L’Égypte, la Tunisie et le Maroc sont d’importants alliés non-OTAN (MNNA, selon les sigles en anglais) des États-Unis. Les ports africains, dont ceux de l’Algérie, sont fréquemment utilisés comme escales logistiques par les navires de l’organisation. Les armées de tous ces pays effectuent régulièrement des exercices conjoints avec celles de l’OTAN et reçoivent une aide militaire et économique substantielle de l’UE et des États-Unis. La plupart de leurs citoyens émigrés vivent en Europe. Cependant, tandis que les chars russes avançaient vers Kiev et que les Européens et les Américains levaient leurs boucliers, l’Afrique du Nord est restée silencieuse. À l’exception de la Libye, seul pays d’Afrique du Nord à avoir condamné l’invasion russe ; Tripoli est en désaccord avec Moscou sur la présence de mercenaires du Groupe Wagner sur son territoire.

Mais aucun pays d’Afrique du Nord n’a imposé de sanctions à la Russie, et il n’y a eu aucune expulsion de diplomates. Au contraire, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a eu une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine pour discuter des futurs projets russes, notamment des préparatifs de la construction conjointe d’une centrale nucléaire d’une valeur de 25 milliards de dollars ; les Tunisiens et les Marocains ont annoncé que les touristes russes, dont beaucoup ne peuvent actuellement pas se rendre en Europe dans les villes européennes, sont les bienvenus ; et si les Algériens ont déclaré qu’ils étaient disposés à continuer à fournir du pétrole et du gaz à l’Europe, cela reste à voir. Un développement notable est le retrait récent de l’ambassadeur d’Algérie en Espagne, officiellement pour protester contre la position de Madrid sur le Sahara occidental.

Les gouvernements occidentaux semblent déconcertés par la tournure des événements. Les hommes politiques, les diplomates, les centres de recherche et les médias occidentaux ont exprimé leur surprise face à la « trahison » de leurs supposés alliés. Certains ont même estimé que la réaction des régimes nord-africains allait à l’encontre de l’opinion de leurs citoyens. En réalité, c’est exactement le contraire qui se produit. Aussi autoritaires soient-ils, les gouvernements nord-africains ont tendance à éviter de prendre des mesures impopulaires. Le fait est que, parmi la population nord-africaine, la balance penche davantage en faveur de Vladimir Poutine que du président ukrainien Volodymir Zelensky. Comment cela se traduit-il ?

Le soutien des populations nord-africaines à la Russie s’explique par leur mentalité anti-impérialiste, critique du double standard occidental et crédule à la propagande russe

Il est vrai qu’il existe un groupe majeur dans la région qui critique ouvertement la Russie : les Frères musulmans et leurs affiliés. Les sympathisants de l’islam politique regardent la Russie à la lumière des récents événements en Syrie et en Libye. Selon eux, les Russes sont responsables de la victoire de Bachar al Assad en Syrie et de la consolidation du pouvoir du chef de guerre militaire Khalifa Haftar en Libye, tous deux en première ligne de la guerre contre l’islam politique dans la région. Ils accusent également la Russie d’avoir tué de nombreux militants islamistes (et des civils musulmans en général) dans les deux pays, et avant cela en Tchétchénie, ainsi qu’en Afghanistan à l’époque soviétique. Moscou s’est rangée du côté des Serbes pendant la guerre des Balkans, lors des massacres de musulmans, et la Russie est le successeur de l’URSS, notoirement connue pour combattre activement l’islam. Il existe également une alliance tacite des Frères musulmans et de ses affiliés avec le Qatar et la Turquie, les deux pays de la région qui se sont le plus opposés à la Russie au cours de la dernière décennie. Dans la littérature de l’islam politique, la Russie est donc l’éternel ennemi depuis des décennies. Cependant, l’islam politique a perdu sa ferveur et ses adeptes ne sont pas en mesure de mobiliser la rue, comme ils l’ont fait au début des années 2010. Il s’agit maintenant d’un groupe minoritaire.

Il existe également un autre groupe contraire à la guerre, qui lutte pour faire entendre sa voix. Il est composé d’une minorité d’intellectuels, de défenseurs des droits humains et de militants pro-démocratie, qui ont exprimé leur opposition à l’invasion russe. Ce groupe est encore plus marginal que le premier, surtout après l’échec de la démocratisation et son dénigrement systématique par les partisans de l’autoritarisme. Les démocrates, comme les islamistes politiques, font partie des « perdants » du Printemps arabe et ne sont pas représentatifs.

Raisons de soutenir la Russie

Mais lorsque l’on lit les principaux journaux nord-africains et que l’on écoute les médias de masse, il semble que la responsabilité de cette guerre soit imputée autant, sinon plus, aux États-Unis et à l’UE qu’à la Russie. Les médias sociaux sont inondés de mèmes et de messages pro-Poutine. En discutant avec des Tunisiens ou des Égyptiens dans les cafés, on ressent plus de compréhension pour la position de la Russie que de sympathie pour l’Ukraine ou l’Occident. En d’autres termes, l’Ukraine n’a pas pris la place de la Palestine dans l’inconscient collectif des Nord-Africains, même si l’image de l’armée russe d’invasion, avec ses chars et son usage disproportionné de la force, est disponible pour quiconque veut la voir. Cinq raisons peuvent être invoquées à cet égard.

Tout d’abord, on retrouve l’éternel sentiment anti- impérialiste. Les États postcoloniaux d’Afrique du Nord ont établi des relations solides avec leurs anciennes métropoles et avec l’UE, mais n’ont jamais manqué de nourrir des attitudes anti-impérialistes au sein de leurs populations, que ce soit à travers la rhétorique de leurs dirigeants, leurs manuels d’Histoire ou les différends diplomatiques occasionnels avec l’UE. Les populations, en partie à cause de cette propagande officielle, en partie à cause de ce qu’elles ont appris de leurs grands-parents et de l’Histoire, et finalement à cause du racisme européen, nourrissent un ressentiment latent contre l’Europe. C’est pourquoi, lorsqu’un conflit de ce genre éclate, les populations nord-africaines sont prédisposées à blâmer les Européens, qui sont considérés comme des impérialistes par nature. Peu importe que Poutine mène contre l’Ukraine une campagne qui est l’exemple parfait d’une campagne impérialiste.

Mais ce n’est pas tout. La propagande russe et prorusse, ou ce que nous appelons aujourd’hui la désinformation et la mesinformation, a gagné de nombreux coeurs et esprits. La chaîne de télévision Russia Today Arabic est l’une des plus regardées par les Nord-Africains. Alors que ses émissions en anglais et en français ont été retirées des réseaux européens et américains, elles continuent d’être diffusées librement sur le satellite Nilesat, dont le siège est au Ciare et qui reste le plus populaire des satellites arabes. Al-Mayadeen, une chaîne de télévision basée à Beyrouth qui soutient ouvertement les régimes d’Al-Assad et de Téhéran, est également très populaire dans la région. La station diffuse depuis des années une rhétorique pro-russe et anti-occidentale, et depuis le début de la guerre, elle a pleinement adopté le récit du Kremlin, des crimes ukrainiens dans le Donbass aux usines chimiques contrôlées par l’Occident en Ukraine.

Même dans les médias des régimes traditionnellement pro-occidentaux, tels que les empires médiatiques saoudien, émirati et égyptien, le message de la Russie continue d’être entendu. Il est régulièrement diffusé par des analystes pro-russes et n’est que doucement contredit. Peu de voix pro-occidentales apparaissent sur ces chaînes de télévision. Il est aussi curieux de constater que les messages véhiculés par la chaîne qatarie Al- Jazeera et la chaîne turque TRT Arabic ne diffèrent pas radicalement, et que les experts anti-occidentaux y sont souvent présents. Et, en parlant de désinformation et mesinformation, les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la diffusion d’une vision biaisée de la guerre. Ce que la plupart des Nord-Africains voient, c’est une provocation occidentale et un encerclement de la Russie, et non une invasion russe de l’Ukraine.

À vrai dire, la situation actuelle n’est pas sans rappeler la guerre du Golfe de 1990-1991. À l’époque, Saddam Hussein avait effrontément occupé le Koweït et commis d’énormes exactions. Malgré cela, la plupart des peuples arabes, de l’extrême ouest de la Mauritanie aux frontières de l’Iran, le soutenaient ; en raison d’une combinaison de sentiments anti-impérialistes et d’une forte propagande panarabe. La différence, toutefois, est qu’au début des années 1990, de nombreux régimes arabes se sont alignés sur l’Occident contre leurs propres populations. Cette fois, peut-être parce que l’ère unipolaire est arrivée à sa fin, ou en conséquence du Printemps arabe et de l’autonomisation des citoyens, les gouvernements sont plus prudents.

Troisièmement, la perception du deux poids, deux mesures de l’Occident à l’égard de l’Ukraine. De fait, la plupart des habitants de la région MENA ont du mal à ne pas comparer le cas avec la Palestine : comme en Ukraine, il y existe une occupation ou un siège militaire (par Israël) de territoires étrangers (les territoires palestiniens), et une demande d’autonomie (par les Palestiniens). Il existe également une campagne de terreur organisée par certains groupes palestiniens (qui rappelle à de nombreux Nord-Africains la résistance ukrainienne actuelle contre la Russie). Il y a également eu des victimes civiles en Ukraine, comme en Palestine. L’échelle est plus grande qu’en Palestine, mais la situation rappelle les occasions où Israël lance son aviation et son armée terrestre contre les villes palestiniennes. Pourtant, les pays occidentaux louent généralement les Ukrainiens tout en condamnant les Palestiniens, et s’ils censurent la Russie, ils critiquent à peine Israël. Les Nord-Africains sont conscients de cette dichotomie.

La quatrième raison est qu’il existe un autre double discours : celui des régimes nord-africains. Lorsqu’il s’agit de sécurité, d’économie et de coopération culturelle, ils sont du côté de l’Occident, mais dans leur rhétorique, et plus encore dans leurs conversations officieuses, les dirigeants de ces pays montrent une attitude critique envers l’Occident. Les griefs anti-impérialistes traditionnels et la crainte de se voir imposer une nouvelle forme de colonialisme, néocolonialisme, ou une sorte de protectorat occidental sont toujours présents dans leus têtes. Ils soupçonnent également l’Europe de vouloir faire de leurs pays un immense centre de détention – une prison – pour les migrants provenant de leurs territoires et de l’Afrique subsaharienne. À cela s’ajoute le refus systématique d’accepter les critiques de l’Occident en matière de droits humains et de démocratie. Ces régimes, même s’ils sont organiquement liés à l’Occident, ont donc tendance à se rapprocher de la Russie de Poutine.

Le cinquième et dernier point est la position de l’Ukraine elle-même. Le pays n’a jamais été actif vis-à-vis des causes arabes ; il a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël et entretient des liens étroits avec l’État juif. Au cours de la guerre, le président Zelensky s’est adressé spécifiquement à Israël et au peuple israélien et a déployé une stratégie de pression pour gagner leur sympathie et leur aide. En revanche, il n’a pratiquement pas tenté de se rapprocher des régimes ou des pays arabes. L’Ukraine est ouvertement pro-européenne, largement pro-israélienne, mais ne dispose d’aucun réseau en Afrique du Nord. En outre, les Nord-Africains bloqués dans le pays ont raconté les fréquents cas de racisme dont ils ont été victimes de la part des autorités ukrainiennes et des gardes-frontières polonais et d’autres pays européens. Ils ont été traités comme des réfugiés de seconde classe, contrairement aux Ukrainiens fuyant la guerre. L’Ukraine vend du blé et envoie des touristes en Afrique du Nord, mais la relation ne va pas plus loin. Par conséquent, alors que les Européens s’identifient à la souffrance des Ukrainiens, les Nord-Africains ne ressentent aucun lien.

Au fur et à mesure que l’UE devient plus assertive, elle est susceptible d’imposer de nouvelles conditions à ses partenaires. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a réveillé un sentiment de « avec nous ou contre nous » en Europe, et la pression exercée par les autorités européennes sur les voisins du Sud et de l’Est pour qu’ils prennent parti contre la Russie, pourrait être le début d’une « doctrine de Bruxelles ». Pour l’instant, il semble que les populations de la région MENA soient plus prorusses que pro-ukrainiennes, ce qui peut s’expliquer par leur mentalité anti-impérialiste, critique des doubles standards occidentaux et crédule à la propagande russe. Leurs régimes ont adopté une position similaire, et leur réprobation de l’UE et des États-Unis s’est intensifiée ces dernières années. Les pays de la région MENA tentent de maintenir une « neutralité positive » et de préserver leur caractère non aligné, tout en travaillant avec les deux parties comme si de rien était. Mais, comme l’a dit officieusement un diplomate européen, « les pays riches [c’est-à-dire les États du Golfe] peuvent se permettre de jouer ce jeu, mais les pays pauvres, qui dépendent de l’aide et du commerce avec l’UE, subiront de graves conséquences s’ils continuent sur cette voie »./

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