III Rencontres internationales photographiques de Ghar el Melh, Tunisie

Ce festival est une réunion de photographes du monde entier et le point de départ pour augmenter, avec l’aide de l’Etat, l’intérêt pour les arts en Tunisie

DEBAT entre Bouali, Catzaras, Guillot, Leggate et Chagour conduit par Mohamed Ben Soltane et Xavier de Luca

Le village de Ghar El Melh au nord de la Tunisie a abrité du 15 au 18 juillet 2005 les III Rencontres Internationales Photographiques. Ces rencontres ont réuni une quarantaine de photographes venus des quatre coins du monde. Le programme s’est manifesté par des tables rondes, des projections nocturnes sur écran géant ainsi que des ateliers d’initiation à la photographie pour enfants. Parmi les artistes présents notons particulièrement la palestinienne Roula Halaouani, l’australien James Leggate, résident en Tunisie, le français Bernard Guillot, les espagnols Ramón Masats et Xavier de Luca, l’autrichienne Andrea Lambrecht, les tunisiens Hamiddedine Bouali et Sofi Daoud et la saoudienne Rim el Faycal. Le dernier jour, nous avons réuni quelques photographes pour qu’ils nous parlent de cette manifestation, qui chaque année prend de plus en plus d’ampleur. Il s’agit de Bouali, coordinateur des animations et des tables rondes, Marianne Catzaras, photographe et responsable des relations internationales, Guillot, Leggate et Samia Chagour, jeune photographe tunisienne. Autour d’une table ronde, les protagonistes de cet entretien ont bien voulu nous parler de cet événement, de leurs amours pour la photographie et de leurs riches expériences. 

MOHAMED BEN SOLTANE : Monsieur Bouali, quelles ont été les critères de choix des exposants et comment vous-êtes vous acquittés de cette responsabilité surtout que l’art de la photographie ici en Tunisie reste un peu mal connu ? 

HAMIDDEDINE BOUALI : Le choix se fait sur les opportunités, les chances, les gens qui ont déposé des dossiers. On a fixé un seuil de qualité au dessus duquel je crois qu’on n’est pas descendu. Moi je suis pour qu’on offre une large palette de vision et d’expression parce qu’on s’adresse à un public qui n’est pas encore habitué à ce genre de manifestations. Nous sommes encore qu’à la troisième édition et, étant donné que la palette du public est très large, forcément les expositions qui sont d’abord adressées à eux doivent être le plus larges possible, autrement cela n’a pas de sens. On peut organiser une dizaine d’expositions en mettant de l’avant-garde, du conceptuel, des installations, mais cela ne va pas être perçu correctement. 

M.B.S. : En quelque sorte vous vous adaptez au public tunisien dans une nouvelle démarche qui lui propose beaucoup de choses et, petit à petit, vous commencerez à sélectionner pour faire voir le meilleur par rapport aux choix des artistes. 

BOUALI : Nous croyons que ce que nous avons fait l’année dernière et cette année est le meilleur, nous n’avons éliminé personne de l’exposition. Il y a des photographes qui font du nu, mais on ne peut pas proposer par exemple trois photographes qui font la même chose. Il y a des lignes directrices et on essaye de s’adapter au public qui est en train de prendre goût à la chose. On fait des ateliers avec les enfants et c’est un travail de fond, puisque ce qu’on a semé aujourd’hui donnera ses fruits dans une dizaine d’années. Ceux qui ont joué avec des appareils photos jetables vont avoir dans 10 ans une vision fixe et nette de la photographie. Ils ont eu la chance de commencer très tôt, contrairement à nous. 

La photographie comme art M.B.S. : Y a t-il une différence entre un artiste-photographe et un photographe? 

BOUALI : Je n’utilise jamais le terme photographe, je dis photographe de passion ou de métier. Celui-ci fait partie d’un corps de métiers constitué de photographes qui auraient pu être avocats, ingénieurs ou architectes. 

BERNARD GUILLOT : Là nous sommes dans le cadre des étiquettes, ce n’est qu’un protocole. 

BOUALI : Ces jugements on ne peut les faire qu’après coup ; dans l’absolu ce n’est qu’à titre posthume qu’on peut mettre des étiquettes, parce que je peux réussir l’expo cette année et faire après trois expositions qui ne valent rien. Est-ce que le titre d’artiste je le mérite encore ? C’est une question d’ensemble, c’est une carrière qui se construit même si elle se fait inconsciemment… Adams pour moi est mon idéal personnel. Il a fait sûrement des choses qui n’ont pas de valeur mais, dans l’ensemble, c’est un travail monumental, pas en quantité mais en qualité. Une photo de Jack Connely, il me faut une demi – heure pour la déguster, c’est un engagement de toute une vie. Donc, le reste ce n’est qu’un statut social de convenance. 

M.B.S. : Cela rejoint peut-être un peu le côté intentionnel. Lorsqu’on tient son appareil on est là pour prendre des photographies et derrière la tête il y a une intention, il y a l’artiste qui se cache derrière. Mais est-ce que c’est aussi une démarche intéressante s’il n’y a pas l’artiste qui se cache derrière, mais après coup, il se dit voilà, j’ai fais de belles photos, je vais faire une expo ? 

GUILLOT : Ce que je sens c’est que l’artiste peut aussi se cacher devant. C’est peut-être celui là qu’on essaie de découvrir avec son regard par l’instant photographique de la prise de vue. C’est peut-être l’artiste qu’on voit, qu’on ressent. Après ce qui se passe se sont des histoires de circonstances : une exposition, un livre, une édition, une image par rapport à un regard. Un regard c’est quelque chose, une image est une autre, mais tout cela est relié, tout est relatif, avant tout c’est l’émotion qui est en jeu. 

M.B.S. : L’histoire entre la subjectivité et l’objectivité reste un peu en suspens par rapport aux critères de choix. Qu’est-ce que cela veut dire une bonne photo ? 

BOUALI : C’est la grande question. Heureusement, il n’y a pas de recettes, on ne connaît pas les ingrédients ni le juste dosage. Il y a une touche que même le photographe ne connaît souvent pas. Il ne connaît pas comment ni d’où ça sort. C’est un dialogue, une assimilation, puis un orgasme entre le photographe et son sujet. Je vous assure que dans une vingtaine d’années de carrière, ce qui est rien du tout, c’est cinq fois que j’ai ressenti ça. Par exemple, une photo en ombres chinoises d’un couple dans une cité à Tunis, c’est un photomontage qui existait dans ma tête. Le jour où je l’ai trouvé, je m’en foutais si elle était réussie, mais c’est un truc qui était dans la tête. 

GUILLOT : Souvent on est débordé et en général ça se passe dans le débordement comme toute jouissance du regard dans l’art. Quelques fois on se dit qu’on a une intuition. Quand cela arrive je sais que là, je suis dans ma jouissance. Ça jouis à n’en plus finir et on sent très fort que ça va cristalliser dans une image forte ou dans une série d’images. C’est un autre type de regard, ce n’est pas seulement une histoire de volonté ou de passion. On est peut être un peu possédé pendant ces moments là, on désire et on est désiré en même temps. 

BOUALI : Ce qui est magique c’est que l’on ne connaît pas ces images mentales, on les rencontre, on les découvre le jour où cela se présente devant toi. Je crois que la meilleure définition pour une image forte c’est celle qu’on revoit périodiquement et qu’à chaque fois on reçoit la même charge émotionnelle, la même décharge électrique qui ne diminue pas avec le temps. 

MARIANNE CATZARAS : Qu’est-ce qui fait que l’image soit forte alors ? 

BOUALI : C’est qu’il y ait une décharge électrique pour un ensemble de personnes, mais pour le photographe, c’est pour lui-même qu’il le fait. 

CATZARAS : C’est la problématique de l’œuvre d’art. Qu’est-ce qui fait que cette image soit une œuvre d’art ? 

GUILLOT : C’est une cristallisation. A un moment donné, on dépasse un certain stade. C’est comme une plante qui donne un fruit. Une belle plante c’est une belle plante mais si elle donne un fruit, le fruit donnera la gaine et ainsi de suite. Et c’est là qu’il y aura un enrichissement. C’est un don et c’est un art aussi. 

CATZARAS : Moi j’aime Diana Arbus, la photographe américaine qui c’est suicidé. Sa photo des deux jumelles est très connue. Pourquoi est-on complètement tétanisé devant cette image ? Je pense qu’elle correspond à quelque chose de très ancien qu’il y a en l’homme, par rapport à la mémoire, à la mort, à la vie, à l’enfantement. 

BOUALI : Je pense qu’elle s’est suicidée après cette série de photo. C’est un combat au dépend de sa vie, elle était si déprimée que s’était insupportable de vivre encore. Mais est-ce qu’il faut aller jusque là ? 

CATZARAS : Si ce n’est pas un témoignage, si tu n’écris pas le monde en photographiant alors arrête de photographier. Tu es témoin permanent du monde. C’est l’histoire de la présence, de l’absence, du désir, de l’absence du désir. 

M.B.S. : Beaucoup d’étrangers se sont déplacé pour participer au Festival de Ghar El Melh. Quel est le plus qu’ils donnent au festival ? 

CATZARAS : Tout d’abord, nous sommes encore au début de la photographie en Tunisie et ils nous apportent leur maturité, leur profondeur, leur expériences… 

BOUALI : Avant hier, j’étais dans les ruelles de Ghar El Melh et un enfant était venu vers moi sans être intimidé et me disait si Spears allait venir cette année. 

Il me parlait de la photographe australienne présente l’année dernière au Festival. Cet enfant qui n’avait pas l’habitude de parler aux étrangers le fait avec beaucoup d’aisance. Il a entre les mains un appareil photo et il fait la même chose que les artistes présents. On leur met dans la tête que c’est possible de faire de la photographie. Les photographes participent à des ateliers avec les enfants, ils font des visites guidées avec eux, et c’est très important de les entendre dialoguer avec des photographes venus de très loin. 

CATZARAS : Je pense que les photographes étrangers nous apprennent à être sérieux, à être vraiment engagés et que dans ce combat on n’est pas seul. 

BOUALI : Je suis sûr que dans 10 ans on aura un pourcentage important de photographes ou de critiques ou des futurs étudiants aux Beaux arts. La proportion de Ghar El Melh sera comme Mahrés où il y a le festival des arts plastiques ou encore Nabeul où il y a le festival du Théâtre ou El Jem avec la musique classique. Si ces traditions continuent et si les autorités nous aident encore il y aura plus d’enfants éveillés artistiquement. 

M.B.S. : Samia, comment êtes-vous arrivés à la photographie ? Parlez-nous de la série que vous avez faite avec les affiches publicitaires qui inondent les espaces publics. 

SAMIA CHAGOUR : J’ai fait l’école des arts et métiers de Tunis, mais on ne m’a pas donnée l’orientation qui me convenait et je l’ai quitté après trois ans. J’ai fait plusieurs stages dans des boites de publicité et j’ai rencontré Salah Jabeur, le directeur du Festival. Il m’a proposé un stage de photographie et il a proposé aux participants intéressés de réfléchir pour une probable exposition à Ghar El Melh. Dans mon village natal il n’y avait pas encore d’affiches, de panneaux de publicité ; quand je suis partie à Tunis, la vue de ces panneaux m’a marquée car cela donne un charme à la ville. Et j’avais l’idée de les photographier mais pour les mettre chez moi. Je ne connaissais pas de milieu des expositions, des galeries. Jabeur m’a donné la possibilité et me voilà ici. 

M.B.S. : Comment percevez-vous l’art dans les pays de la rive sud de la Méditerranée ? 

JAMES LEGGATE : C’est différent parce que moi je suis du sud de l’Australie. Les paysages et l’espace en Australie sont grands avec peu de monde. L’art en Australie est très différent de l’Europe. Mais en Tunisie, c’est la culture différente qui m’intéresse, la culture arabe, musulmane. Pour moi, il n’y a pas un nivellement dans l’art mais des choses différentes. 

M.B.S. : Bernard, vous aussi vous avez vécu longtemps au Caire. Comment voyez-vous l’art dans les pays de la rive sud ? 

GUILLOT : Avant tout, ce que j’en retire c’est, d’une part, une très grande histoire de pratique de l’art dans le temps, une très grande richesse artistique et, d’une autre, dans une dimension d’actualité et qui m’accompagne, une sensibilité très vive dans la parole, dans le moment, dans l’instant. Et peut-être, dans l’ombre de cette vivacité, moins de pratique, moins de fabrication d’objets d’art qu’en Europe ou ailleurs dans le monde. Il y a, sans doute, beaucoup moins d’expositions mais il y a aussi moins de déballage, moins de stockage, ce qui n’est pas mal non plus. Mais il y a aussi une frustration dans la pratique de l’art et dans la réalisation d’une vision. Cela je l’ai ressenti dans mon expérience en Egypte. 

BOUALI : Bernard, croyez-vous que l’idéal est que la photo ressemble à son auteur ? 

GUILLOT : Je pense que oui. Même pour les chiens on dit « tel chien tel maître ». Sans vouloir être scientifique on peut dire que tel photographie tel individu. 

BOUALI : J’ai longuement analysé ce volet parce que j’étais animateur de clubs de photographie et j’avais énormément d’amateurs qui passaient devant moi et je sentais qu’il y avait une certaine analogie. Les étudiants violents étaient violents avec la photographie, les filles étaient beaucoup plus douces, on le voit dans la photographie ; et quand on ne le voit pas, cela est d’autant plus mystérieux. 

M.B.S. : J’aimerais que vous nous parliez de l’évolution du statut du photographe en Europe puis en Tunisie. 

BOUALI : D’abord ce n’est pas des artistes qui ont voulu faire de la photographie, c’est des scientifiques. Niepce a fait un moteur qui marche avec de l’huile distillé à partir d’une plante. Fox Talbot était mathématicien, c’est lui qui a inventé le négatif. Daguerre était décorateur de théâtre, dandy plus que scientifique. Hypolite Payard est le pionnier, selon moi, parce que c’est lui le premier qui a organisé une exposition en 1839, avant même que l’on déclare au monde que la photographie était créée. En avançant dans le temps, la photo est devenue polygame, elle s’est mariée avec la science, beaucoup d’inventions n’auraient jamais eu lieu sans la photographie ; elle a permis par exemple d’instaurer des lois contre le travail des enfants dans les mines de charbon aux Etats-Unis. Parfois on oublie que la photographie a changé le monde et depuis, il y a eu plein de spécialités, mais le statut reste toujours controversé parce que pour une photographie, 80 % du sujet c’est l’être humain, mais qu’on le veuille ou pas, le citoyen a le droit de préserver son image. Donc jusqu’à aujourd’hui le statut du photographe n’est pas clair puisque n’importe qui peut faire un procès à un photographe pour avoir utilisé son image. On va à la limite de l’absurde : si on ne peut plus photographier les gens, alors qu’est-ce qu’on va photographier ? C’est l’opposition entre le droit d’image et le droit d’informer. Il y a bien sûr des problèmes dans tous les pays. 

M.B.S. : Que pensez-vous de la coopération culturelle avec les pays de la rive sud de la Méditerranée ? 

GUILLOT : Elle est essentielle, elle est plus que jamais nécessaire. Il faut qu’on insiste et qu’on l’accentue, qu’on l’approfondisse, que nous l’enrichissions. Il y a des grands lieux avec des grands liens, il faut les nourrir, les cultiver. 

BOUALI : Moi je préfère utiliser le terme échange au lieu de coopération parce que coopération, sous-entend l’économie, la politique. Une fois on m’a invité à Aix-en-Provence pour une exposition intitulée Identités Méditerranéennes. Le journaliste de France 3 m’a dit : qu’est-ce que vous avez appris ici ? Même le terme appris est choquant. J’ai répondu que j’avais pris connaissance de la photographie algérienne, marocaine. Par contre je connaissais la majorité des photographes espagnols, français et italiens. A Tunis je ne savais pas qu’il avait des algériens qui avaient des photographies d’une aussi grande valeur. J’ai connu l’égyptien, Hichem El Arabi et aussi Foued El Khouri, un grand photographe. Il a une photo de trois personnages égyptiens incroyablement belle. 

GUILLOT : C’est le bonheur de partager des choses, il faut continuer.