‘ 5+5 ’ l’ambition d’une association renforcée

Patrick Artus, Jean-Paul Betbéze, Christian de Boissieu, Jean-Marie Chevalier, Elie Cohen, Michel Didier, Jean-Paul Fitoussi, Pierre Jacquet, Jean-Hervé Lorenzi, Charles-Albert Michalet, Erik Orsenna, Olivier Pastré, Daniel Vitry.

A l’occasion du sommet des chefs d’État et de gouvernement du Dialogue « 5+5 » à Tunis (5-6 décembre 2003), un groupe d’économistes français réunis autour du Cercle d’économistes, présenta un rapport intitulé : « 5+5, l’ambition d’une association renforcée ». Cette contribution repose sur une double ambition : démontrer que le développement des pays du Sud de la Méditerranée constitue un moyen pour relancer la croissance dans toute la zone euro-méditerranéenne et témoigner de l’importance que revêt le processus « 5+5 » dans l’intégration euro-méditerranéenne. Plusieurs pistes prioritaires ont été choisies pour concrétiser le concept clef d’association renforcée

Le sens et les enjeux de l’association renforcée 

L‘association renforcée doit s’organiser autour de trois thèmes fondateurs : l’élargissement du champ des coopérations, l’approfondissement de ces coopérations grâce à des financements adaptés, l’effectivité et le contrôle démocratique des coopérations renforcées grâce à des innovations institutionnelles. Dans une telle perspective, des questions importantes liées à la filière agro-alimentaire, aux flux migratoires, à la coopération monétaire doivent être intégrées dans les discussions. Des incitations nouvelles sont nécessaires pour accroître les flux d’investissements directs étrangers vers les pays du Sud de la Méditerranée avec l’objectif de les quintupler et de proposer un véritable Plan Marshall pour le Sud de la Méditerranée. 

Sur le plan institutionnel, les auteurs proposent la création d’un Conseil Ecofin euro-méditerranéen et le renforcement des procédures existantes de financement, tout en examinant l’opportunité de créer une Banque euro-méditerranéenne. Quelle que soit la voie institutionnelle choisie, il est indispensable d’introduire plus d’ambition et de cohérence dans les transferts en faveur du Maghreb. 

L’ouverture vers le Sud de la Méditerranée s’inscrit dans une logique de mondialisation qui favorise la formation d’espaces régionaux intégrant des économies inégalement développées pour le plus grand bien de tous. Les perspectives d’investissements dans les pays du Sud de la Méditerranée constituent une « nouvelle frontière » pour les entreprises européennes, avec des avantages comme la croissance de la demande, que ne leur offrent pas les PECO. Ces pays sont des cibles intéressantes pour certains types d’investissements tandis que les pays du Sud de la Méditerranée peuvent attirer les mêmes, et d’autres types d’investissements. Il faut que les entreprises européennes comprennent, et mettent à profit, la volonté d’intégration exprimée par les pays du Sud. Elles ont la possibilité de le faire, rapidement, avant que des entreprises non européennes ne s’en préoccupent. 

L’association renforcée dans un zone économique porteuse se présent comme une stratégie positive. La théorie économique nous apprend qu’il est profitable pour deux pays (régions) de s’ouvrir aux échanges et d’exploiter les avantages comparatifs. La réalité est cependant plus complexe :

– du côté des pays en développement (émergents), le risque de l’ouverture aux échanges est d’être confiné dans la production de biens peu sophistiqués, qui ne contribue pas au développement du capital humain, au progrès technologique, donc à la croissance ; 

– du côté des pays les plus avancés, le risque est la perte des activités qui sont délocalisées vers les pays émergents, sans que de nouvelles productions se développent, ou sans qu’il soit possible de transférer facilement les salariés des secteurs qui disparaissent vers des secteurs plus sophistiqués. 

L’ouverture aux échanges ne suffit donc pas. Pour qu’elle soit profitable à tous, il faut que, du côté des pays émergents, elle s’accompagne de transferts de technologie et de capital humain ; du côté des pays avancés, d’une croissance plus forte avec la satisfaction d’une demande en forte progression dans les pays en rattrapage. Sans l’ouverture, les pays émergents sont confinés dans des technologies dépassées tandis que les pays développés vieillissants sont en croissance faible avec une demande intérieure stagnante.

En tenant compte des caractéristiques des « 5+5 », et sous réserves d’hypothèses qui ont l’avantage de mesurer les enjeux, l’association renforcée pourrai donner, en quatre à cinq ans, un supplément de croissance annuelle compris entre 0,2% et 0,3% pour la partie européenne, et entre 1% et 1,5% pour les cinq pays du Sud. 

Une coopération riche en perspectives de développement 

Le « 5+5» essaye de rapprocher deux groupes humains qui sont, au Nord, deux fois plus nombreux qu’aux Sud et 25 fois plus riches. Les projections démographiques nous disent qu’à la fin du siècle les deux populations seront égales. Si l’on ne considère que la population active (20 à 60 ans), celle du Sud dépassera celle du Nord dès 2040. C’est en ces termes que s’exprime le défi. 

Le taux de croissance du niveau de vie du Sud, n’a cessé, en tendance, de s’améliorer depuis 20 ans, comme d’ailleurs l’indicateur de développement humain publié par le PNUD. L’inflation a fortement reculé et les échanges extérieurs sont très proches de l’équilibre, avec toutefois des écarts importants entre les pays. En revanche, le taux de chômage, pour autant que les mesures soient précises, est en règle générale, à deux chiffres dans le pays du Sud. 

Ces pays sont entrain de faire des efforts, notamment en matière d’ouverture. Ils ont axé leur développement dans les liens avec l’Europe, mais par l’heure, certains déséquilibres commerciaux subsistent, alors que les écarts de démographie s’amplifient. Si l’on ne fait rien, c’est à dire si l’on laisse faire les forces du marché, des déséquilibres majeurs se constitueront. 

Trois critères économiques jouent un rôle dominant au rapprochement entre l’Union européenne et les pays du Maghreb : l’existence préalable de liens économiques forts, une économie suffisamment robuste, sans déséquilibre trop important, et un revenu relatif pas trop faible. À la vue de ces critères, le Maghreb est bien une zone privilégiée pour l’Europe. 

Entre l’Europe et le Maghreb, il existe toutefois un retard d’investissement et un retard d’attractivité qu’il faut réussir à rattraper. Telles sont les raisons de ces retards : l’étroitesse des marchés nationaux ; les firmes d’origine européenne n’ont adopté que récemment une stratégie de délocalisation de la production pour minimiser les coûts « outsourcing » ; les opérations d’externalisation qui accompagnent la nouvelle stratégie globale des firmes multinationales qui tendent de plus en plus à devenir des « firmes-réseau », butent sur la carence d’entreprises locales performantes ; l’environnement légal et réglementaire est encore imparfait et la lenteur de la bureaucratie; et, finalement, les investisseurs « sérieux » n’aiment pas le risque et le manque de confiance dans la stabilité du climat des investissements conduit à renoncer ou à reporter dans le temps la décision de s’implanter. 

Le seul « signal » d’une coopération renforcée active est de nature à encourager les flux d’investissements. Le rapport propose en outre le financement de programmes permettant de renforcer l’attractivité des pays d’accueil et un « pacte d’investissement » permettant d’accompagner les décisions d’investissements dans le cadre de partenariats public privé. Au total, le traitement des investissements directs étrangers (IDE) doit devenir un chapitre spécifique de la relation « 5+5 » et, au-delà, de l’association renforcée dans le cadre du partenariat euro-méditerranéen. Ce chapitre devrait comprendre : 

– La coordination, entre les différents bailleurs de fonds, multilatéraux et bilatéraux, des ressources financières existantes en vue de l’amélioration du climat de l’investissement. Cette coordination pourrait prendre la forme d’un comité de promotion du secteur privé dans la Méditerranée, établi entre les différents bailleurs. 

– Une augmentation éventuelle des ressources financières conditionnelle aux progrès de l’intégration régionale au Sud et à la négociation d’un partage partiel de l’acquis communautaire construisant un espace d’intégration Nord-Sud qui apparaisse comme intermédiaire entre l’adhésion et les accords d’association actuels qui reposent essentiellement sur la libéralisation progressive des échanges de biens industriels. 

– La négociation d’un accord régional d’investissement précisant les droits et devoirs de chaque partie. 

Les axes pour une mise en œuvre 

Des axes priviligiés ont été explorés. Il se regroupent en cinq chapitres : 

Le cadre et les moyens

Partant du constat que le Processus de Barcelone n’est plus adapté à l’ampleur du défi, le rapport propose une dimension nouvelle fondée sur six principes : rééquilibrer le poids respectif de l’économique et du politique ; doubler les ressources affectées au partenariat; faire de ces ressources un levier à l’intégration économique du Sud ; n’exclure aucun dossier de la discussion (notamment agriculture et immigration) ; institutionnaliser le partenariat (la création de nouvelles entités) ; associer à l’ensemble des membres de l’UE. 

La dynamique des investissements

Une augmentation du flux des investissements est de nature à entraîner un rééquilibrage dynamique des flux d’échange et leur intensification. Ce rééquilibrage ne concerne pas seulement les activités industrielles, financières et de services ; il porte aussi sur les flux de capital humain en tenant compte d’une Europe qui s’appauvrit en vieillissant et qui a besoin de définir une politique d’immigration raisonnée et raisonnable. 

Quatre chantiers sectoriels

– L’agrilculture : des antogonismes existent entre les deux rives de la Méditerranée, mais un débat et une concertation sont indispensables au moment où la politique agricole commune se réforme. Dans le cadre du Forum agricole, l’agriculture méditerranéenne doit être repensée et graduellement réformée en liaison avec une politique de gestion et de développement des ressources en eau. 

– Les complémentarités énergétiques sont évidentes et il convient d’inscrire le développement des infraestructures de transport dans les priorités européennes. Le Sud peut encore s’ouvrir aux investissements du Nord, non seulement pour les hydrocarbures et l’électricité mais aussi dans le développement des énergies renouvelables dans le souci de construire ensemble un avenir énergétique conforme au développement durable. 

– Les technologies de l’information constituent un formidable potentiel de création de valeur et un gisement d’opportunités pour les capitaux du Nord et du Sud. Il est possible d’accélérer l’exploitation de ce gisement en canalisant notamment l’épargne disponible. 

– Le textile habillement va être confronté à la Chine, mais des reconfigurations du partenariat Nord/Sud sont possibles et nécessaires : privilégier les objectifs de qualité, de création de valeur et de créativité, de substituer la cotraitance à la sous-traitance, mettre en place une organisation euro-méditerranéenne de la profession.

Un plan prioritaire pour le savoir

Le savoir est décisif, un savoir sous différents contenus (technique, gestion…) mais pas sous toutes ses formes car l’accent doit être mis sur le concret, l’adaptation aux réalités et aux besoins locaux, le pérenne et le coopératif. Une partie du plan peut être conçue dans une perspective entrepreneuriale de délocalisation-relocalisations partenariale où le savoir joue un rôle clef. Dans le domaine universitaire, un co-investissement qui prépare l’avenir doit être pensé dans le cadre d’un espace européen de l’enseignement supérieur euro-méditerranéen : mise en réseau des universités, mobilité des enseignants et des étudiants, enseignement à distance, et une bibliothèque virtuelle. 

Relancer la dynamique financière

Le flux d’investissement vers les pays du Sud de la Méditerranée sont insuffisants mais, en outre c’est le secteur privé, et notamment les PME qui sont délaissés. Des propositions doivent être faites pour améliorer la situation : développer les marchés financiers du Sud de la Méditerranée, outils indispensables de mobilisation des capitaux, créer et développer une industrie du capital-risque ; améliorer les systèmes de garanties et de couverture des risques ; mobiliser davantage sur la Méditerranée les capitaux issus des pays arabes du Moyen-Orient et aussi l’épargne des résidents maghrébins en Europe.

Conclusion

Face au défi que présente l’élargissement de l’UE, l’alternative se trouve dramatiquement simplifiée : soit, de manière significative, la Méditerranée accentue son intégration économique et l’Europe et ses « voisins » immédiats conforteront, au rang qui doit être le leur, leur insertion dans l’économie-monde ; soit rien n’est fait de plus qu’aujourd’hui ; dans ce cas, la Méditerranée insensiblement se fracturera, multipliant ainsi les risques de marginalisation économique et de dérives politiques. 

Pour faire face à ce défi, important et urgent, les auteurs du rapport se sont efforcés de forger un nouveau concept, celui d’une « association renforcée » entre l’Europe et les pays du Sud de la Méditerranée. Cette association économique doit être mise en œuvre au plus vite. 

Cette mise en œuvre passe par l’adoption de huit réformes justifiées : 

– L’organisation d’une réunion annuelle des ministres des Finances et des gouverneurs des Banques centrales du pourtour méditerranéen. 

– La création d’un Forum méditerranéen de l’agriculture rassemblant une fois par an l’ensemble des partenaires concernés par ce dossier. 

– Le doublement des capitaux alloués au partenariat euro-méditerranéen, les capitaux nouvellement alloués se devant d’être affectés, pour leur totalité à des projets privés et pour moitié au moins à des projets à caractère régional. 

– Dans le cadre d’un « accord méditerranéen de l’investissement », la création d’un Observatoire des investissements directs euro-méditerranéens ayant pour mission de retracer les flux croisés de capitaux privés et publics et de mettre en relief les améliorations qui pourraient être apportées dans ce domaine. 

– Soit la création d’une Banque pour le Développement de la Méditerranée, soit le renforcement des procédures pour concrétiser le changement d’échelle dans les transferts vers le Maghreb et, quelle que soit la solution retenue, le triplement des sommes consacrées au capital-risque dans la région avec en priorité une logique de relocalisation industrielle. 

– L’inscription des infrastructures de transport de l’énergie dans le cadre du programme européen des infrastructures prioritaires. 

– La création d’une Organisation Euro-méditerranéenne du textile chargée de définir et de mettre en œuvre les conditions d’une compétitivité renouvelée de l’industrie textile euro-méditerranéenne. 

– Le lancement d’un plan d’urgence euro-méditerranéen consacré aux technologies de l’information. 

Ces réformes ne peuvent être sélectionnées « à la carte ». Elles sont inter-reliées et n’auront, de ce fait, leur pleine efficacité que si elles sont adoptées simultanément. Une fois encore, un électrochoc paraît indispensable si l’on veut faire de la Méditerranée un moteur de la croissance européenne. C’est en marquant la volonté politique de redynamiser le Processus de Barcelone que ce défi pourra être relevé.