Un historiador en Gaza

Un historiador en Gaza.
Jean- Pierre Filiu, La Cebra, Adrogué, 2026, 192 páginas
Aussi en français, publié par éditions Les Arènes, 2025. 224 p.
L’indignation et l’horreur que soulève toute pratique génocidaire sont assorties d’une date de péremption. Nos consciences ne peuvent pas être en permanence happées face à la terreur infligée à des victimes civiles, et l’oubli progressif semble être un baume collectif à la douleur transmise via nos écrans. Ainsi, pour que l’oubli ne se fasse pas le complice des responsables du dommage commis, il est important de documenter ce qui s’est passé. Lorsque les troupes américaines sont entrées dans les camps de concentration de l’Allemagne nazie, elles ont reçu l’ordre de compiler les documents qui allaient être utilisés lors des poursuites judiciaires ultérieures, mais qui allaient aussi servir à éviter que ce qui s’était passé ne tombe dans l’oubli. Nous sommes aujourd’hui dans un même moment légiste en ce qui concerne Gaza et Cisjordanie et les actions effectuées par l’armée israélienne obéissant aux ordres de Nétanyahou. Des organisations telles que Forensic Architecture, de la Goldsmiths-University of London, créée en 2010 à l’initiative de l’architecte israélien Eyal Weizman, s’attachent à documenter toutes les destructions subies dans la Bande de Gaza, et leurs études sont versées au dossier de la requête pour génocide interposée par l’Afrique du Sud contre Israël devant la Cour international de justice.
L’historien et diplomate Jean- Pierre Filiu a passé à Gaza 34 jours en décembre 2024 et janvier 2025, en tant que membre de Médecins sans Frontières. Comme il l’écrit au début de son livre « rien ne m’avait préparé à ce que j’ai vu et vécu à Gaza ». Que cette affirmation provienne de quelqu’un qui connaît bien Gaza pour y avoir régulièrement séjourné depuis 1980, donne encore plus de poids à son témoignage. Ce que recueille Filiu est le témoignage d’une destruction sans exemple, qui a fait plus de 75 000 victimes, quelque deux millions de personnes déplacées sur un territoire exigu où 87 % des habitations et des infrastructures ont été entièrement détruites par l’action de l’armée israélienne. Une catastrophe humanitaire qui dépasse la douleur vécue lors de la Nakba de 1948.
Filiu suspend toute analyse académique pour se faire le témoin d’un épisode supplémentaire de l’interminable guerre menée par Israël contre Gaza, plus que contre le Hamas, lequel sert de prétexte au gouvernement de Nétanyahou pour anéantir tout le territoire, cimetières y compris. Car la violence contre les morts est toujours dirigée contre les vivants puisqu’elle cherche à éliminer toute trace de la présence palestinienne sur ce territoire. Les actions contre des hôpitaux, des écoles et des universités gazaouis n’ont guère de justification militaire et sont contraires à la convention de Genève. Mais peu importe quand les réseaux sociaux diffusent des images de soldats israéliens en train de maltraiter et d’humilier des Gazaouis.
Lors de la présentation de son livre à Barcelone, Filiu a reconnu s’être rendu à Gaza car il savait qu’il ne savait pas ce qui s’y passait. La réalité de ce qu’il y a observé n’a guère laissé de place à l’imagination. Les mots sont mis au défi. Le peuple de Gaza est, à nouveau, l’otage du conflit qui oppose Israël au Hamas, et encaisse en outre tous les effets parallèles du pillage d’une aide humanitaire limitée et mal planifiée, doublée d’un marché noir d’articles de première nécessité, et il est exposé à une multitude de menaces contre sa santé collective, déjà précaire.
L’OMS a prédit que la plupart des enfants de ce territoire souffriront de séquelles traumatiques. Gaza se sent abandonnée par le monde, et il est grand temps de dire qu’à Gaza il n’y a pas eu une guerre, mais une tentative de génocide. Et cela devra être démêlé par la justice mondiale, même si les coupables cherchent à brandir des subterfuges légaux pour éviter d’être jugés. Il n’y aura pas suffisamment d’avocats pour dissiper la faute morale de tous ceux qui ont encouragé l’élimination de presque 2,5 % de la population gazaouie.
Pour le malheur des Palestiniens, Gaza s’est transformée en théâtre où observer la débâcle de la diplomatie et le mépris du droit International, tout en étant le banc d’essai de l’hyper-technification de la guerre. Pour Filiu, l’action entreprise par l’armée israélienne à Gaza après le massacre du 7 octobre 2023 fait écho à un ensemble de guerres existentielles qui occupent aujourd’hui la scène mondiale, de l’Ukraine avec la Russie à l’Iran avec les États-Unis, où les attaquants soutiennent leur lebensraum géopolitique. Autant dire un scénario inquiétant pour l’humanité toute entière.
Si le livre de Filiu a été difficile à écrire, il l’est au moins autant à lire. Mais en tant que témoignage direct (un privilège face à toutes les victimes, comme l’auteur le reconnaît lui-même), il mérite d’être pris en compte comme rapport de ce qui s’est produit (et continue à se produire). Filiu ne se drape jamais dans le drapeau d’un humanitarisme banal, il n’aperçoit de pousses vertes ni dans la terre dévastée de Gaza ni dans la conscience internationale face aux événements. C’est là que secouent comme jamais ces mots amers de Susan Sontag : « Dès lors que nous éprouvons de la compassion, nous ne pouvons être complices de ce qui a provoqué cette souffrance. Notre compassion proclame notre innocence autant que notre impuissance ». Susan Sontag parlait là de la guerre de Bosnie, et du mépris international pour le sort de Sarajevo. Son appel à « réfléchir à la façon dont nos privilèges se situent sur la même carte que leur souffrance, et peuvent – d’une manière que nous préférerions sans doute ne pas imaginer – être liés à ces souffrances » pourrait tout aussi bien concerner le cas de Gaza et de la Palestine. Raison pour laquelle, et pour bien d’autres, ne cessons jamais de parler de Gaza.
— Jordi Moreras, maître de conférences Serra Húnter, université Rovira i Virgili