Transferts internationaux d’armes dans la région MENA
Le Moyen-Orient est depuis longtemps l’une des régions qui importe le plus d’armes lourdes. Les dernières données du SIPRI sur les transferts internationaux d’armes montrent que le Moyen-Orient représentait plus d’un quart (27 %) des importations mondiales d’armes en 2020-2024. L’Afrique du Nord représentait 2,2 % supplémentaires.

Cet article analyse les tendances récentes en matière de transferts internationaux d’armes dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA): il présente tout d’abord les tendances générales, puis se concentre sur les principaux importateurs, en accordant une attention particulière aux États du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Il analyse également les tendances récentes en matière d’importations d’armes de trois autres grands acteurs régionaux – Israël, l’Iran et l’Égypte – et des deux principaux importateurs d’Afrique du Nord: l’Algérie et le Maroc. Enfin, bien que la région MENA soit un importateur net d’armes, il examine le rôle de plus en plus important d’une poignée d’États du Moyen-Orient en tant qu’exportateurs d’armes.
Principales tendances en matière d’importations d’armes
Bien que la quote-part du MoyenOrient dans les importations mondiales d’armes ait augmenté de 61 % depuis la période 2005-2009, les importations vers le Moyen-Orient ont diminué de 20 % entre 2015-2019 et 2020-2024, pour diverses raisons. Toutefois, compte tenu du volume des livraisons en attente, il est presque certain que le MoyenOrient restera une région importante en matière d’importation d’armes.
Sous l’effet des tensions régionales, le Moyen-Orient est l’une des régions du monde qui importe le plus d’armes lourdes, les États-Unis étant le principal fournisseur
La quote-part des importations mondiales d’armes en Afrique du Nord est beaucoup plus réduite et a diminué de 62 % entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024 en raison de la baisse des importations d’armes de l’Algérie et du Maroc.Quatre des 10 principaux importateurs d’armes dans le monde entre 2020 et 2024 se trouvaient dans la région MENA : le Qatar (nº 3), l’Arabie saoudite (nº 4), l’Égypte (nº 8) et le Koweït (nº 10).
Au cours de la période 2020-2024, la moitié (50 %) des importations d’armes des États de la région MENA provenait des États-Unis, suivis de l’Italie (12 %), la France (9,7 %) et l’Allemagne (7,6 %). La quote-part de la Russie dans les importations d’armes de la région est passée de 18 % pour la période 2015- 2019 à seulement 4,1 % pour la période 2020-2024, soit une baisse de 83 % du volume des exportations russes vers la région MENA. La Chine représentait 1,2 % des importations d’armes de la région (contre 3,0 % en 2015-2019).
Les principales catégories d’armes importées par la région MENA au cours de la période 2020-2024 étaient les aéronefs (43 %), les navires (20 %) et les missiles (16 %). Les avions de combat ont représenté 80 % de toutes les importations d’aéronefs, les frégates 70 % de toutes les importations de navires et les missiles antibalistiques (ABM) 18 % de toutes les importations de missiles. Les capacités d’attaque à longue portée offertes par les avions de combat sont très demandées dans la région MENA, tout comme dans d’autres parties du monde. Cependant, les préoccupations en matière de sécurité navale s’intensifient également dans la région, comme en témoigne l’acquisition de frégates par l’Égypte, Israël et le Qatar, tandis que l’acquisition de quantités importantes d’ABM reflète la complexité de la sécurisation de l’espace aérien.
Principaux importateurs du CCG
Le CCG comprend certains des plus grands importateurs d’armes au monde. Ses membres partagent également certaines perceptions des menaces et des priorités en matière de sécurité, ainsi que des dynamiques de sécurité interdépendantes et parfois tendues. Les États du CCG représentaient 20 % des importations mondiales d’armes entre 2020 et 2024, soit une augmentation de 4,1 % par rapport à la période 2015-2019. Trois membres du CCG – le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït – figuraient parmi les 10 principaux importateurs d’armes au monde entre 2020 et 2024.
Les tensions régionales sont l’un des principaux facteurs qui stimulent les importations d’armes des États du CCG. Par exemple, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, composée de plusieurs membres du CCG impliqués dans le conflit au Yémen, a utilisé des armes importées contre la milice houthiste dans ce pays.
Bien que le Qatar soit le deuxième plus petit État du CCG, il est devenu pour la première fois le principal importateur d’armes du Moyen-Orient entre 2020 et 2024, avec 23 % des importations d’armes de la région MENA, soit 127 % de plus qu’en 2015-2019 et 3 025 % de plus qu’en 2005-2009. Son principal fournisseur entre 2020 et 2024 était les États-Unis (48 %), suivis de l’Italie (20 %), le Royaume-Uni (15 %) et la France (14 %).
Le réarmement à grande échelle du Qatar s’est produit dans un contexte d’insécurité régionale croissante et de tensions avec ses voisins, qui ont atteint leur paroxysme avec le blocus du pays mené par l’Arabie saoudite entre 2017 et 2021. Les livraisons effectuées entre 2015 et 2019 comprenaient notamment des avions de combat commandés à la France en 2015, des avions de transport lourd commandés aux États-Unis également en 2015, des missiles antibalistiques, des systèmes de missiles sol-air (SAM) et des missiles commandés aux États-Unis en 2014, ainsi que des chars commandés à l’Allemagne en 2013. Au cours de la période 2020-2024, les livraisons comprenaient des avions de combat des États-Unis, du RoyaumeUni et de la France, commandés en 2017, et des frégates commandées à l’Italie en 2016, entre autres.
Les importations d’armes de l’Arabie saoudite ont diminué de 41 % entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, mais elles ont continué à représenter 23 % des importations d’armes de la région MENA. L’Arabie saoudite est passée du statut de premier importateur mondial d’armes entre 2015 et 2019 à celui de quatrième importateur entre 2020 et 2024. Son principal fournisseur pendant cette période était les ÉtatsUnis (74 %), suivis de l’Espagne (10 %) et la France (6,2 %).
La baisse notable des importations d’armes de l’Arabie saoudite en 2020- 2024 peut être attribuée en partie à la nature cyclique des acquisitions d’armes: une fois que les systèmes sont mis en service, ils sont naturellement utilisés pendant un certain temps avant que les remplacements ne soient commandés et finalement livrés. Cela peut entraîner des baisses temporaires des livraisons.

De plus, l’Arabie saoudite investit dans sa propre industrie de l’armement dans le cadre de sa Vision 2030. Cependant, il est peu probable que cela mette fin à sa dépendance vis-à-vis des importations dans un avenir proche. Compte tenu du volume d’armes lourdes commandées par l’Arabie saoudite, celle-ci devrait rester un importateur important
De leur côté, les importations d’armes du Koweït et du Bahreïn ont également considérablement augmenté entre les périodes 2015-2019 et 2020- 2024: Koweït (+ 466 %) et Bahreïn (+ 898 %), devenant respectivement le 10ème et le 23ème importateur mondial d’armes. Au cours de la période 2020- 2024, les États-Unis ont fourni 63 % des importations d’armes du Koweït, suivis par l’Italie (29 %) et la France (7,1 %). En 2016, le Parlement koweïtien a approuvé une dépense militaire supplémentaire de 10 milliards de dollars sur 10 ans pour remplacer les avions de combat, les chars et les systèmes de défense aérienne obsolètes. Les importations pour la période 2020-2024 comprenaient des chars des États-Unis et des avions de combat des États-Unis et de l’Italie commandés en 2016. Cependant, le niveau des commandes en attente est relativement faible.
Les préoccupations sécuritaires du Bahreïn sont liées aux tensions régionales, notamment avec l’Iran, ainsi qu’à la dissidence interne. Les États-Unis restent de loin son principal fournisseur d’armes, avec 97 % des importations pour la période 2020-2024. Pour Washington, la relation avec le Bahreïn est un moyen de projeter sa puissance et d’assurer la stabilité dans la région du Golfe. En 2017, les deux pays ont prolongé de 15 ans leur Accord de coopération en matière de défense, signé pour la première fois en 1991, et ils ont signé, en 2023, l’Accord global d’intégration et de prospérité en matière de sécurité afin d’améliorer la coopération dans plusieurs domaines, dont la défense et la sécurité. Les importations les plus importantes du Bahreïn pour la période 2020-2024 ont été des avions de combat commandés en 2017, des missiles sol-sol commandés en 2019 et des hélicoptères de combat commandés en 2018, tous provenant des États-Unis.
Les EAU, bien qu’ils aient été le onzième importateur mondial d’armes entre 2020 et 2024, ont enregistré une baisse de 19 % de leurs importations d’armes par rapport à la période 2015- 2019. Cela s’explique probablement par leur retrait de la guerre au Yémen, même si, selon des informations récentes, ils continuent de mener des interventions militarisées dans le pays sous d’autres formes, ainsi qu’en Libye, en Somalie et au Soudan, par le biais d’un « réseau multiforme d’acteurs non étatiques violents, financiers, commerçants, personnalités politiques et influentes, afin de créer des têtes de pont dans des pays stratégiques pour les intérêts nationaux émiratis ». Les EAU continuent de dépendre des importations d’armes lourdes, et les livraisons en attente comprennent des systèmes SAM de la Corée du Sud, des avions de combat de la France et des hélicoptères de combat des États-Unis.
Importateurs du moyenorient hors CCG: Israël, l’Iran et l’Égypte
Israël est le sixième importateur d’armes au Moyen-Orient et le quinzième au niveau mondial. Entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, ses importations sont restées pratiquement stables (- 2,3 %). Les États-Unis ont été son principal fournisseur entre 2020 et 2024 (66 %), suivis de l’Allemagne (33 %). Israël reste largement dépendant de l’aide militaire des États-Unis pour ses principales capacités conventionnelles. Pour la guerre à Gaza et ses actions militaires ultérieures en Iran, au Liban, en Syrie et au Yémen, Israël a dépendu des armes des États-Unis reçues à titre d’aide avant le 7 octobre 2023, en particulier des avions de combat. Et tout au long de 2024, il a continué à recevoir un volume considérable d’aide militaire des États-Unis, notamment des missiles, des bombes guidées et des véhicules blindés. Sur les 61 avions de combat que les États-Unis doivent encore livrer à Israël, 50 ont été commandés en 2024.
Malgré son importance en tant que puissance régionale, l’Iran importe des volumes relativement faibles d’armes lourdes, qui ne représentent que 0,2 % des importations d’armes de la région MENA pour la période 2020-2024. Au cours des années 1990, 12 États fournissaient des armes lourdes à l’Iran. Au milieu des années 2000, les États-Unis et les Nations unies ont imposé des embargos sur les armes à l’Iran. Depuis lors, l’Iran dépend de moins en moins des fournisseurs internationaux — principalement de la Russie et de la Chine — et s’appuie davantage sur sa propre production nationale d’armes, en particulier de missiles et de véhicules aériens sans pilote (UAV). Entre 2015 et 2019, la Russie a fourni 98 % des importations d’armes de l’Iran, et entre 2020 et 2024, elle a été son seul fournisseur. Au cours des dix dernières années, les importations d’armes russes par l’Iran ont compris des systèmes de défense aérienne, des missiles, des avions et des capteurs.
Les importations d’armes de l’Égypte ont diminué de 44 % entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, passant du troisième au huitième rang des plus grands importateurs d’armes. En 2015- 2019, plus de la moitié (51 %) des importations d’armes de l’Égypte concernaient des avions, principalement des avions de combat russes et français et des hélicoptères de combat russes. Au cours de la période 2020-2024, près des deux tiers (65 %) étaient des navires, notamment d’importants navires de guerre provenant d’Italie, d’Allemagne et de France.
Les importations les plus importantes de l’Égypte au cours de la dernière décennie reflètent un intérêt profond pour le renforcement de ses capacités navales et de frappe à longue distance. Cela s’est produit dans un contexte de tensions et de conflits en Méditerranée orientale, de guerre au Soudan voisin, de relations tendues avec Israël et de participation à la guerre en Libye (où l’Égypte a utilisé des armes lourdes importées).
Principaux importateurs d’armes en Afrique du Nord: l’Algérie et le Maroc
En Afrique du Nord, les principaux importateurs d’armes lourdes entre 2020 et 2024 ont été l’Algérie (53 % des importations en Afrique du Nord) et le Maroc (34 %). Ces deux pays voisins entretiennent depuis longtemps des tensions liées au conflit du Sahara occidental, entre autres sujets et désaccords.
L’Algérie était le 21ème importateur mondial d’armes entre 2020 et 2024. Ses importations ont diminué de 73 % par rapport au pic atteint entre 2015 et 2019. Cette baisse peut être attribuée en partie aux cycles d’acquisition. En 2020-2024, la Russie représentait près de la moitié (48 %) des importations d’armes de l’Algérie, suivie par la Chine (19 %) et l’Allemagne (14 %). Bien que la Russie reste le principal fournisseur d’armes de l’Algérie, les importations de ce pays ont diminué de 81 % entre 2015-2019 et 2020-2024. Les importations les plus importantes en 2020- 2024 concernaient les véhicules blindés (33 %), les avions (29 %) et les navires (21 %). Parmi les aéronefs, neuf avions de combat de Russie, quatre avions de transport des États-Unis et six UAV armés provenant de Chine ont été livrés.
Les importations d’armes du Maroc ont diminué de 26 % entre 2015-2019 et 2020-2024, après avoir atteint leur pic en 2010-2014 (augmentant plus de dix fois par rapport à 2005-2009). Les États-Unis (64 %) ont été le principal fournisseur du Maroc en 2020-2024, suivis de la France (15 %) et d’Israël (11 %). Les importations les plus importantes concernaient les véhicules blindés (63 %), les missiles (12 %) et les avions (9,6 %). Au moins 51 % des missiles que le Maroc aurait reçus étaient des missiles sol-air provenant d’Israël. Sur les 55 avions que le Maroc aurait reçus, 24 étaient des drones armés (dont 19 provenaient de Turquie).
Exportateurs d’armes dans la région MENA
Plusieurs États du Moyen-Orient exportent des armes tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la région MENA. Au cours de la période 2020-2024, plus de la moitié (52 %) des exportations de la région provenaient d’Israël et 28 % de la Turquie. L’Iran (7,2 % des exportations de la région MENA), les EAU (5,3 %) et la Jordanie (5 %) figuraient également parmi les 25 principaux exportateurs d’armes au monde, bien que la Jordanie ait surtout fourni des armes d’occasion qu’elle avait précédemment importées.
Les principales catégories d’armes exportées par la région MENA étaient les missiles (28 %), les aéronefs (19 %) et les véhicules blindés (17 %). Presque toutes provenaient d’États du MoyenOrient, bien que certains chars d’occasion d’origine marocaine en cours de modernisation en République tchèque aient été exportés vers l’Ukraine au cours de la période 2022-2023.
Entre 2020 et 2024, Israël était le huitième exportateur mondial d’armes, avec une quote-part de 3,1 %, soit un niveau similaire (- 2 %) à celui de 2015-2019. Le plus grand importateur individuel d’armes israéliennes était l’Inde (34 %), suivie des États-Unis (13 %) et des Philippines (8,1 %). La moitié des exportations d’Israël étaient destinées à des pays d’Asie et d’Océanie, tandis que 27 % étaient destinées à l’Europe. Toutefois, il convient de noter l’augmentation des exportations d’Israël vers l’Afrique (+ 230 %) et le Moyen-Orient (+ 187 %) entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024, en grande partie due aux livraisons vers le Maroc et les EAU après la normalisation de leurs relations en 2020-2021.
En 2020-2024, la Turquie est devenue le onzième exportateur mondial d’armes, avec 1,7 % du total. Les exportations turques ont augmenté de 103 % entre les périodes 2015-2019 et 2020- 2024, poursuivant leur ascension rapide: entre 2015 et 2019, elle est entrée pour la première fois dans le groupe des 15 principaux exportateurs mondiaux grâce à des ventes qui ont presque doublé par rapport à la période 2010-2014.
Tout comme Israël, la Turquie exporte des armes dans le monde entier, dont 33 % sont destinées à ses voisins du Moyen-Orient et 32 % à des États d’Asie et d’Océanie entre 2020 et 2024. En outre, les exportations vers l’Europe ont augmenté de 469 % et celles vers l’Afrique de 296 % entre les périodes 2015-2019 et 2020-2024. La croissance des exportations vers l’Europe est principalement due aux transferts vers l’Ukraine (+ 1460 %).
La Turquie a déployé des efforts considérables pour accroître ses exportations d’armes vers l’Afrique, en partie pour trouver de nouveaux débouchés à son industrie de l’armement et en partie pour renforcer son influence dans la région. Plusieurs États africains importent des armes turques (notamment des UAV et des véhicules blindés) pour des opérations de reconnaissance et de lutte contre le terrorisme. Parmi les facteurs qui rendent les armes turques relativement attrayantes pour certains États de la région, on peut citer le fait qu’elles permettent d’éviter les risques géopolitiques liés à la concurrence entre les grandes puissances. Le Nigeria a été le plus grand importateur africain d’armes turques entre 2020 et 2024, principalement des hélicoptères de combat. Le Maroc a également importé des UAV et des véhicules blindés turcs. La Turquie est en train de devenir un fournisseur d’armes clé pour les États d’Afrique de l’Ouest, puisqu’elle représente 11 % de leurs importations d’armes en 2020-2024./