Tanger, du Real Madrid et du Barça

Les habitants de cette ville ne se différencient ni par leur argent ni leur profession, mais par l’équipe de foot qu’ils soutiennent : ils sont du Real Madrid ou du Barcelone

Lotfi Akalay, journaliste, Maroc.

Rien ne m’ennuie autant qu’une compétition sportive. Savoir qu’un athlète se saigne aux quatre veines pour être le meilleur me laisse aussi indifférent qu’un colon israélien à la vue d’un cadavre palestinien. Le seul sport qui me met à l’aise, c’est la boxe. Quand un boxeur tombe dans les pommes en recevant en pleine poire une châtaigne de son adversaire, et que je crois entendre le craquement fruité des deux cartilages, le manuel et le nasal, je me rends compte de ma chance d’être vautré dans la profondeur d’un fauteuil face à la télé, je découvre que mes angoisses existentielles sont peu de choses comparées à la brusque rencontre du poing de l’un avec le nez de l’autre. J’ai l’irremplaçable soulagement d’avoir la preuve visuelle qu’il y a plus malheureux que moi en ce bas-monde. Je ne trépigne pas de joie, c’est trop fatigant, je me dis à moi tout seul que j’ai bien de la chance d’être moi et personne d’autre. 

Pareil pour le tennis, à quoi bon m’angoisser pour savoir lequel des deux joueurs aura raison de l’autre, alors que tous deux ne cessent de se renvoyer la balle ? De qui se moque-t-on ? Je pourrais en dire autant de tous les sports, sauf celui qu’on nomme le Grand Prix de formule 1. Autant je veux bien admettre à l’extrême rigueur qu’on puisse se passionner pour un sport quel qu’il soit, autant la compétition automobile révulse l’éternel piéton que je suis. Que certains y trouvent leur compte, je peux le comprendre. Après tout, moi aussi je serais fou de voitures de course si j’étais pilote, constructeur automobile, planteur d’hévéas, marchand de bitume, de sémaphores, de civières, de chaises roulantes, de pierres tombales, d’essuie-glaces ou d’huile moteur. 

Seulement voilà : quand je lis VW je vois moins Volkswagen que Virginia Woolf, et quand on me dit Le Mans je pense aux rillettes plus qu’aux 24 H. Qu’on me pardonne ces excentricités d’un autre âge ou d’un autre monde qui ne font de mal à aucun supporter. 

Qu’un sportif soit disqualifié parce qu’on l’a attrapé la main à la seringue et qu’il a dans le sang ou l’urine je ne sais quelle substance, voilà qui me laisse rêveur. M’interdirait-on de lire Les Fleurs du mal si Charles Baudelaire avait été contrôlé positif à l’absinthe ? Ses poèmes migreraient-ils des rayons des librairies au bûcher ? L’élimination d’un athlète accusé et même confondu de dopage, c’est l’autodafé du corps. 

Il n’y a pas que la boxe qui me ravisse ; quand mon entourage me contraint par la loi du nombre à regarder un tournoi d’athlétisme, je n’ai de yeux que pour le coureur en queue de peloton qui s’échine dans l’avant-dernier virage alors que les autres sont à quelques mètres ou centimètres de la ligne d’arrivée, et je partage à 33 % son soulagement quand, dans un suprême effort, il double l’avant-dernier coureur. C’est alors ce dernier, je veux dire l’ex-avant-dernier qui s’est fait doubler par l’ex-dernier et qui est à présent bon dernier, qui recueille les 67 % de ma compassion. 

Que voulez-vous, j’ai toujours été du côté des vaincus, c’est mon côté opportuniste à rebours. Voyez autour de vous et regardez-vous dans un miroir : nous ne sommes pas nombreux dans cette catégorie. Au Zimbabwe, je serais pour les Blancs, qui, pour une fois, ont droit à une majuscule, c’est tout ce qu’ils auront gagné avec Mugabe. En Mauritanie et au Soudan, je sympathiserais avec les Noirs du Darfour, les chrétiens et les animistes du Sud, en Egypte je serais du côté des homos, en pays d’islam je donnerais toute ma sympathie aux femmes, en Europe je m’opposerais au délit d’opinion qui frappe les négationnistes, en Russie je défendrais les tchétchènes, en Israël je soutiendrais les palestiniens, en Iran les juifs et les bahaïs. Si je devais n’avoir qu’une devise en sport, ce serait « bonheur aux vaincus », on devrait même prévoir un bouquet de fleurs pour ces absents du podium en leur chantant un hymne sur l’air « Les présents ont toujours tort » histoire de leur remonter le moral plutôt que les bretelles après leur déculottée. 

Si vous louchez vers le titre de ce papier, vous direz que je suis hors sujet comme d’autres sont hors jeu ou hors concours, mais voyez-vous, je déteste aller droit au but, je ne suis pas un attaquant et si tout le monde faisait comme moi, il n’y aurait plus de guerres, les marchands de canons claqueraient du bec et iraient s’inscrire au chômage aux côtés des fabricants de chasseurs bombardiers. Je déteste les armes parce que je suis d’une nature plutôt pacifiste, sauf quand on me cherche des poux. Les seuls avions de combat qui obtiennent grâce à mes yeux sont ceux qui équipent l’armée de l’air saoudienne parce que tout le monde sait qu’ils ne feront pas de mal à une mouche, ils se tiennent tranquilles et invincibles puisqu’ils ne risquent pas d’être attaqués par un ennemi autre que la rouille. Moi si j’étais une mouche voletant au-dessus de la péninsule arabique, je dormirais sur mes deux ailes (je ne sais pas si les mouches ont des oreilles). C’est vrai que l’armée saoudienne a versé plusieurs milliards pour acquérir cette flotte redoutable, mais c’est autant de dollars qui n’iront pas gonfler les caisses des réseaux terroristes, c’est donc tout bénéfice pour les pacifistes du monde entier. 

Le Madrid contre le Barça 

Il va bien falloir que je dise quelque chose sur le football, alors je m’y résigne, bien que j’aurais préféré afficher toute la passion de mon indifférence aux sports. 

A Tanger, d’où je vous écris, il y a deux catégories d’habitants. Peu importe qu’on soit riche à millions ou pauvre à décimaux, limace ou survolté, à l’article de la mort ou à l’état fotal, derrière les barreaux ou devant. Qu’on soit le plus grand nain ou le plus petit géant de la ville, d’une intelligence diabolique ou n’ayant pas inventé le fil à couper la poudre, peu importe, toutes ces différences ne comptent pas. Le seul clivage qui coupe la population en deux, c’est le F.C. Barcelone, Barça pour les intimes (et il en a beaucoup), d’un côté, et le Madrid Madrid de l’autre. 

Les partisans du premier sont appelés barcelonistas et ceux du second madridistas. Pour comprendre la suite qui va ne va pas tarder à suivre, il faut savoir que le barcelonista aime le madridista autant que le tutsi chérit le hutu ou, si vous n’êtes pas au fait des soubresauts qui secouent l’Afrique, comme le serbe adore le bosniaque, avec cette différence qu’à l’inverse de ces régions orientales d’Afrique et d’Europe, à Tanger il n’y pas de fosses communes, tout juste celles d’aisance pour les riches, nasales pour les enrhumés, et sceptiques pour les dubitatifs. 

Quand un match se joue à la télé, les deux groupes de supporters n’en viennent aux mains que pour applaudir, ce n’est pas comme en Chine où on lit sur un grand panneau du stade de football de Pékin « Pendant le match, restez civilisés ». Il est rare qu’un accroc au foot s’enferme chez lui pour voir un match, pas de plaisir solitaire donc, on va au café où il faut réserver sa chaise au moins trois jours à l’avance et la consommation se paie au triple de son prix. Il y a trois sortes de téléspectateurs : devant l’écran, les madridistas, au fond les barcelonistas, dehors les sans-le-sou qui regardent le match, le nez écrasé contre la vitre du café. L’ambiance est bruyante mais moins que dans un mariage car lorsqu’une équipe marque un but, seule ma moitié de la salle pousse des rugissements, l’autre se tient coite en soupirant que l’arbitre est nul ou qu’il a été acheté quand ce n’est pas les deux à la fois. 

Dehors les magasins d’habillement proposent à l’étalage une multitude de tee-shirts frappés de l’écusson du Barça ou du Madrid qui se vendent comme des grands pains (au Maroc, il n’y pas de petits pains et quand il y en a, ils ne se vendent pas comme des petits pains) et les vendeurs à la sauvette qui ont la particularité de ne pas se sauver, proposent les mêmes maillots posés en vrac sur le trottoir, quand il y en a un. Les enfants ne sont pas en reste, pour eux, on a prévu des sucettes et toutes sortes de sucreries à l’estampille de l’une ou l’autre équipe. 

Quand se joue un match Barça-Madrid, les rues se vident comme les poches d’un marié après la noce. Celui qui préfère voir la partie chez lui éteint son portable pour n’être dérangé sous aucun prétexte, ou au contraire l’utilise à tout bout de champ pour appeler les amis après chaque but marqué par son club à lui. 

Au salon, trônent tous les objets qui portent la marque de l’équipe, posters, cendriers, assiettes, vases, calendrier, chopes de bière, même sans alcool, et il n’est pas rare de voir les armoiries de l’équipe figurer sur la cravate, la casquette, les mouchoirs, les montres et les pantoufles sans compter les pin’s et les briquets. 

Comme si l’écran géant ne suffisait pas, beaucoup d’entre les fans ont l’oreille collée au transistor pour profiter des commentaires unanimement appréciés du très écouté reporter José Ramón de la Morena sur Cadena Ser. Fanatiques, oui mais pas d’exclusivisme, les amateurs de foot, qu’ils soient madritistas ou barcelonistas se retrouvent régulièrement au stade du Marshan lors de matchs comptant pour les seizièmes (ou trente-deuxièmes, je ne sais plus) de finale de la ligue marocaine. Au cours d’une compétition entre l’IRT club de Tanger et le CODM de Meknès, le public s’est brusquement mis debout les bras en l’air en poussant un rugissant « goooool » alors qu’aucun but n’avait été marqué sur le terrain. Surpris par cette insolite ovation, les joueurs meknassis se sont figés comme des statues de sel et ont levé les yeux vers les gradins, ce qui a permis aux joueurs de l’équipe adverse de profiter de ce moment d’inattention pour ravir le ballon et l’envoyer dans les filets. Ce que le CODM ne pouvait deviner, c’est que tout en regardant le match, les spectateurs écoutaient sur leur petite radio la retransmission d’un match qui se jouait au même moment en Espagne. 

J’interroge des supporters du Madrid : « quelle est l’équipe qui a votre préférence après le Madrid ? ». 

Réponse unanime : « el Deportivo de la Coruña, bien sûr ! ». Je pose la même question aux supporters du Barça et j’obtiens une réponse identique : « el Deportivo de la Coruña, por supuesto ! ». Mystère. Renseignements pris, dans le Deportivo de la Coruña, la défense est assurée par le marocain Nay Bet. 

Un amateur du Madrid s’était rendu chez un barcelonista pour voir un match à la télé. Sur les quatre murs de chaque pièce de la maison étaient placardées les affiches de son équipe préférée. Pris d’une envie de soulager sa vessie, l’invité se rendit aux WC où il eut la désagréable surprise de découvrir une affiche du Barça collée au-dessus de la cuvette. Un grand nombre de tangérois sont abonnés à leur club favori, ils exhibent fièrement leur carte plastifiée de socio, j’en ai même rencontré un qui payait annuellement l’abonnement de son fils âgé de 12 ans à peine. Quand le Madrid marquait un but, le gamin en larmes de joie hurlait des dizaines de « goool » en faisant plusieurs fois le tour de la maison sous le regard d’un papa attendri et rempli de fierté pour son madridista en herbe, ou plutôt en gazon. 

Un cafetier de la calle Vignas collectionne les coupures de la presse espagnole sportive depuis 1947. C’est une encyclopédie vivante du foot, je lui ai demandé de m’instruire en vue d’un article que je devais rédiger, il m’a débité durant plus d’une heure tout son savoir à me soûler les oreilles, j’ai tout retenu, mais dans le désordre : « 1951, l’Atletico de Tetuan, fondé en 1932 faisait partie de la Ligue espagnole, Lahcen Chicha, la nueva maravilla negra del deporte, son entraîneur Helenio Herrera a fait de lui el mejor ailier de débordement del mundo, quand le lundi 5 décembre 1949 apparut Ben Barek, ce fut la marejada en la calle barquillo, su pie tenía aiman del balon que le seguia fielmente, en 1974 le F.C. Barcelone comprenait Moro, Rifé, Torrès, Costas, Delacruz, Juancarlos. Des joueurs marocains ? Akesbi, Bettach, Abdellah Malaga, Tatun, Mahjoub, Ah l’atletico de Tetuan ! il était dans la première division en Espagne, en 1951/52, il a marqué contre Zaragoza 0-1 casa et 1-3 fuera, contre Celta 2-1 casa et 0-7 fuera, contre le Sporting de Gijon 3-1 casa et 1-3 fuera ». J’en avais le tournis et suis rentré chez moi en sifflotant tour à tour les hymnes du Madrid et du Barça pour ne pas faire de jaloux parmi les passants. 

Qui ne parle espagnol à Tanger ! Même nos paysannes baragouinent la langue de Cervantès dont le centre du même nom a fait moins que le foot pour la diffusion du castellano. Durant la réunion des pays les plus riches du monde, tous les médias ne parlaient que du G-7. A Tanger, à Tétouan, les marocains n’avaient d’yeux, d’oreilles et de cour que pour le G-2 : Barça-Madrid.