Suppressing Dissent

Suppressing Dissent: Shrinking Civic Space, Transnational Repression and Palestine-Israel
Zaha Hassan et H. A. Hellyer, editeurs, Oneworld Publications, Londres 2024. 326 p.
Voilà une contribution bienvenue, critique et opportune sur les défis auxquels le militantisme propalestinien est exposé dans les territoires palestiniens occupés, en Israël, aux États-Unis, dans les pays arabes et à l’échelon transnational.
Cet ouvrage intéressera les spécialistes du conflit arabo-israélien et de la région MENA, les politiciens et, en général, les militants et les citoyens qui cherchent à comprendre l’érosion démocratique et l’essor de la gouvernance illibérale. Bien qu’il se concentre sur la Palestine et Israël et sur les mécanismes prévus pour balayer les contestations soulevées par les politiques israéliennes hostiles aux Palestiniens, il aborde aussi les nouvelles (et émergentes) dynamiques de protestation et de répression. Les spécialistes de la région MENA n’ignorent rien du manuel élaboré des tactiques autoritaires qui servent à réprimer l’opposition. Celles-ci vont de la politisation des institutions à la monopolisation des cours de justice par des partisans, en passant par la répression des médias, par la redéfinition des cartes des districts, par la désinformation, par la culpabilisation des communautés vulnérables, etc. Néanmoins, Suppressing Dissent va bien plus loin et illustre la façon dont fonctionne l’architecture transnationale de la répression émergente et dont elle peut être utilisée par les plus riches et les mieux pourvus en ressources contre les moins puissants et les marginalisés. Le livre traitant de la transformation de la société civile en Palestine et en Israël ainsi que des forces hégémoniques qui oeuvrent pour rogner la défense des droits des Palestiniens. Brown donne une vue d’ensemble des considérables, bien que variables, restrictions subies par la société civile palestinienne. Malgré les défis, celle-ci a évolué. Cependant, la détérioration est pernicieuse et nul ne sait si elle est réversible. El Kurd se penche sur les conditions autoritaires imposées par l’AP, qui a non seulement coopté ou écrasé l’opposition, mais a aussi sapé le circuit du feed-back qui existait entre ses représentants et la société civile. Hassan et Gantus examinent les restrictions visant l’espace civique palestinien, parmi lesquelles on compte le déploiement par le gouvernement israélien d’une législation antiterroriste destiné à diffamer les ONG de Palestine, ainsi que la surveillance exercée par le gouvernement israélien et par les colons sur les organisations sociales palestiniennes, l’adoption par les donateurs de la définition de l’antisémitisme de l’International Holocaust Remembrance, qui s’étend aux critiques énoncées envers les politiques d’Israël, et à la surveillance des réseaux sociaux par l’AP.
Les deux chapitres suivants analysent la transformation de la société civile en Israël et l’essor et l’hégémonie de l’extrême droite. Scheindlin retrace la façon dont les forces politiques nationalistes antilibérales ont pris le contrôle de la politique israélienne en 2010, au point que les attaques menées contre la société civile sont devenues habituelles et systématiques. Ce mouvement a cependant donné lieu à une résurgence du militantisme en 2023, qui cherche à contrebalancer les attaques contre le pouvoir judiciaire. Buxbaum et Wilkens présentent une évaluation moins optimiste. Elles dépeignent l’incessante et insidieuse consolidation des forces violentes et suprémacistes juives et légitimation de cet extrémisme comme politique officielle du gouvernement. Le kahanisme ne se contente plus du terrain radical et marginal.
La deuxième partie de ce livre dépeint l’évolution des mécanismes et de l’infrastructure mis en place pour réprimer la dissidence : politisation et recours abusif aux lois antiterroristes, systèmes de dernière génération voués à la surveillance et à la répression des Palestiniens ainsi qu’au contrôle des Israéliens, perfectionnement des technologies biométriques et des capacités informatiques à grand volume de données, sans compter la répression sans précédents des groupes estudiantins favorables aux droits des Palestiniens. Ces chapitres illustrent la violence structurelle à laquelle sont soumis les défenseurs des droits des Palestiniens.
Ces systèmes de surveillance et de répression s’étendent par-delà les frontières palestiniennes et israéliennes. Fatafta explique en détail comment toutes les possibilités d’Internet sont exploitées afin de surveiller, censurer et espionner les gens, tandis que Friedman décrit la constellation de forces opérant aux États-Unis en vue de réprimer le militantisme propalestinie. Subramanian-Montgomery et Carroll se penchent sur les finances et sur la banque internationales et montre les restrictions paralysantes auxquelles sont soumises les organisations humanitaires, des droits humains et de construction de la paix palestiniennes.
La troisième partie traite de la répression et des électeurs arabes. Ainsi, Munayyer examine les tentatives du gouvernement israélien de faire face à l’augmentation des campagnes de « délégitimation », ses efforts ayant abouti à la création en 2015 du ministère des Affaires stratégiques, chargé de contrecarrer les campagnes de délégitimation et de boycott lancées contre Israël. Berry analyse la façon dont, aux États-Unis, on muselle la voix des Arabes au sujet de la Palestine. Elle le fait d’un point de vue historique, désignant 1984 comme l’année-charnière où les Arabo-États-Uniens ont commencé à s’organiser en tant que communauté. Quant à Muasher et Al Talei, ils s’attachent à la réduction de l’espace dans le monde arabe, notamment dans les pays du Golfe. Chacun de ces chapitres est à lui seul exceptionnel. Cependant, je me demande si la vision historique de Berry et l’étude de Muasher et Al Talei ne dépassent pas la portée de cet excellent ouvrage.
Pour faire face aux mécanismes qui favorisent l’érosion démocratique, nous avons tous la responsabilité de comprendre quelles sont les machinations qui oeuvrent en vue de supprimer et de criminaliser les défenseurs qui cherchent à obtenir un changement en Palestine et en Israël, et au-delà. Ce livre témoigne de la façon dont les attaques contre le militantisme propalestinien sont systématiques et décourageantes de par leur ampleur. Suppressing Dissent n’a rien d’une lecture facile, mais c’est une lecture essentielle, destinée à devenir un classique à mesure que nous avancerons sur ce nouveau terrain de nos opérations.
— Manal A. Jamal, Université James Madison