La Russie, les Arabes et l’énergie nucléaire

Hassan Elbahtimy

La situation de l’énergie nucléaire dans le monde arabe change rapidement. La demande de matériaux, de technologie et d’équipements pour soutenir des plans civils ambitieux en matière d’énergie s’accroît de plus en plus. Il est intéressant de constater que la nouvelle impulsion donnée à la technologie nucléaire a mis cette région et la Russie sur des voies convergentes. Tandis que les États de la région tentent de trouver des partenaires pour l’énergie nucléaire, la Russie est à la recherche de clients. D’un point de vue global, le pays est en passe de devenir une figure de plus en plus proéminente et ambitieuse sur un marché de l’énergie nucléaire qui a considérablement évolué. La demande régionale et l’approvisionnement russe se sont assemblés pour façonner le nouveau marché dans la région.

Pendant des années, les pays arabes ont caressé des plans ambitieux de développement du nucléaire civil. Ces ambitions datent du début des années soixante, alors que la production nucléaire et le dessalement étaient en plein essor dans le monde entier et que les États de la région, comme l’Égypte, étudiaient sérieusement investir dans ce secteur. Cependant, dans les pays arabes, les aspirations et les plans n’ont pas obtenu de résultats substantiels. Les restrictions budgétaires, une mauvaise planification et l’instabilité du marché nucléaire ont entravé les progrès dans ce domaine. Et l’immense majorité de la région s’en remettait donc aux formes traditionnelles de production d’énergie, parmi lesquelles les combustibles fossiles occupaient une place prépondérante.

Cette situation est sur le point de changer. Ces dernières années ont mis en évidence une reprise des initiatives en matière d’énergie nucléaire qui semble beaucoup plus prometteuse que les efforts entrepris par le passé. Le premier réacteur nucléaire des Émirats arabes unis (EAU) est actuellement en cours de construction. Une fois terminé, à la fin de l’année, ils deviendront le premier pays arabe à développer une capacité de production d’énergie nucléaire. Les EAU ne sont pas le seul pays de la région qui investit beaucoup d’efforts pour se doter de ce type d’énergie. La Jordanie a signé un contrat pour un réacteur dont la mise en marche est prévue en 2025. L’Égypte a relancé ses propres projets et elle planifie maintenant la construction de son premier réacteur. L’Arabie saoudite se lance peu à peu sur le marché nucléaire avec un plan ambitieux pour construire, d’ici 2032, 16 réacteurs capables de produire au total 16 gigawatts d’électricité. D’autres pays non arabes de la région ont aussi entrepris des plans nucléaires importants. L’Iran a un réacteur à Bouchehr qui fonctionne depuis 2011, devenant ainsi le premier pays du Moyen-Orient à mettre en marche avec succès une centrale nucléaire. Il s’est engagé dans une expansion considérable de sa capacité de production d’énergie nucléaire, suite à l’adoption du Plan d’action global commun convenu entre le groupe E3+3 (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, Allemagne avec l’Union européenne). La Turquie est sur le point de construire son premier réacteur nucléaire dont la mise en marche est prévue en 2020 et a l’intention de poursuivre son expansion.

Les raisons pour lesquelles les pays arabes prennent de plus en plus en considération l’option nucléaire sont variées. La rivalité avec l’Iran a fourni les incitations nécessaires pour que les pays arabes de la région du Golfe, en particulier, égalisent leurs investissements en technologie nucléaire. À tout cela s’ajoute le fait que des voix sceptiques s’élèvent dans le monde arabe sur les intentions nucléaires de l’Iran et ils ne veulent donc pas rester en dehors du jeu. Mais, mises à part les rivalités régionales, l’énergie nucléaire est séduisante pour les États de la zone, quand ils envisagent leur stratégie énergétique dans son ensemble. Comme cela a pu être vérifié, c’est le cas aussi bien des pays producteurs de pétrole que de ceux qui ne le sont pas. Dans les pays comme la Jordanie, l’Égypte et le Maroc, dont les ressources pétrolières et gazières sont limitées, l’énergie nucléaire peut satisfaire la demande croissante des industries et des particuliers. Par ailleurs, les pays riches en pétrole ont commencé à réaliser que leur dépendance à ce dernier ne peut pas se prolonger indéfiniment. Dans ce contexte, l’énergie nucléaire correspond à une stratégie plus large de diversification des économies en prévision d’un avenir où les réserves de pétrole se seront épuisées.

Pour mettre en oeuvre leurs plans nucléaires, les gouvernements arabes cherchent depuis un certain temps des fournisseurs internationaux de technologie, une règlementation adéquate et des possibilités de formation. Ce dernier point est particulièrement important, étant donné que bon nombre des pays de la région ont peu d’expérience de base en matière nucléaire. Pour le marché international de cette énergie, la région représente de nombreuses perspectives lucratives. On y trouve le plus grand nombre de pays disposant de programmes nucléaires mis en marche récemment. Remporter des marchés dans la région peut se traduire par des possibilités d’obtenir des bénéfices. Par conséquent, ces dernières années, le nombre d’accords internationaux de coopération conclus avec d’éventuels fournisseurs n’a cessé d’augmenter.

Changements dans le monde entier

À une époque où les pays arabes étudient leurs options nucléaires, le marché mondial connaît des transformations significatives. Pendant très longtemps, les entreprises occidentales et japonaises ont dominé le secteur, mais leurs avantages diminuent de façon spectaculaire du fait qu’elles sont enserrées dans de nombreux défis politiques, économiques et financiers. L’Allemagne est un exemple de ce changement. Encore récemment, 16 % de l’électricité allemande provenait de l’énergie nucléaire. Depuis peu, son gouvernement a décidé d’éteindre progressivement ses réacteurs à l’horizon 2022. Le secteur japonais du nucléaire est plongé dans le chaos depuis l’accident de Fukushima Daiichi en 2011. Les États-Unis n’ont pas construit de réacteur nucléaire depuis près de 20 ans. Même le nucléaire français qui couvre la majeure partie des besoins énergétiques du pays, a essuyé de sérieux revers. Son projet phare pour la construction d’un réacteur nucléaire en Finlande enregistre des retards et des surcoûts importants.

Contrairement aux difficultés auxquelles doit faire face l’énergie nucléaire dans ses noyaux traditionnels, elle gagne beaucoup de terrain dans d’autres régions du monde. L’Inde prévoit une expansion importante qui situera à 25 % le pourcentage d’énergie d’origine nucléaire de sa production énergétique. La Chine a prévu de mettre en marche jusqu’à 13 nouveaux réacteurs nucléaires, dans les prochaines années. La Russie envisage de doubler sa capacité de production d’énergie nucléaire à l’horizon 2030 et de parvenir à une contribution de celle-ci de 50 % de sa production énergétique, en 2050. Les forces motrices du marché mondial de l’énergie nucléaire se dirigent des centres traditionnels vers d’autres nouveaux. La Russie, la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, se trouvent au premier rang de ce déplacement du marché mondial. Ces trois pays sont en train de faire de grands investissements en infrastructures nationales et leurs industries nucléaires en expansion développent actuellement des stratégies sophistiquées, axées sur l’exportation et s’adressant surtout aux nouveaux venus dans ce domaine. C’est le cas, notamment, de la Russie.

La stratégie russe

Pendant très longtemps, la Russie a occupé une place importante au sein du marché mondial de l’énergie nucléaire. Récemment, le gouvernement russe et Rosatom, l’entreprise nucléaire nationale, ont développé une stratégie axée en grande partie sur l’exportation, qui aspire à accroître notablement la part du pays sur ce marché. Près d’un tiers des revenus de Rosatom proviennent de contrats d’exportation. De là, une partie substantielle est obtenue par la vente à l’étranger de produits d’uranium qui constituent un élément clé du commerce nucléaire russe. Aujourd’hui, la Russie a établi des plans de croissance du nombre de contrats pour des réacteurs, afin qu’ils représentent 40 % des exportations nucléaires du pays en 2022. À l’heure actuelle, il existe 38 réacteurs nucléaires en service en dehors de la Russie. Pour des raisons historiques, la plupart d’entre eux sont situés dans les pays de l’Europe de l’Est. Les réacteurs font partie de l’héritage soviétique ou bien ont été construits en raison des liens étroits de Moscou avec les pays du Bloc de l’Est. La capacité de la Russie à pénétrer et à s’imposer dans d’autres régions et dans de nouveaux marchés sera cruciale pour son secteur nucléaire.

Les opportunités au Moyen-Orient seront particulièrement importantes si elle ambitionne de devenir un acteur majeur du marché. Par conséquent, la région a été la cible d’efforts constants de promotion de la technologie russe. Rosatom a remporté – ou essaye de remporter par tous les moyens – des marchés pour des réacteurs nucléaires en Iran, en Égypte, en Jordanie, en Turquie et en Arabie saoudite et cherche intensément des opportunités au Maroc, en Irak, en Algérie et aux Émirats arabes unis. Si toutes ces conversations aboutissent à des accords commerciaux, la Russie pourrait participer à la construction de plus de 16 réacteurs au Moyen-Orient.

Pour les pays de la zone, coopérer avec la Russie pour atteindre leurs objectifs comporte de nombreux avantages. Étant donnée la confusion et l’incertitude qui plane sur le marché nucléaire mondial, la Russie est comparativement, un partenaire engagé et efficace. Durant la dernière décennie, son secteur nucléaire a réussi à livrer avec succès des nouveaux réacteurs à la Chine, à l’Inde et à l’Iran. Il affiche donc une solide réputation, surtout à un moment où il est fréquent que d’autres fournisseurs ne respectent pas les délais impartis et dépassent les coûts de construction. Par ailleurs, l’énergie nucléaire a été reconnue comme un secteur stratégique au sein de l’économie russe et bénéficie même de tout le soutien du gouvernement et, notamment, l’accès aux fonds souverains d’investissement. Les leaders et les politiques russes participent activement à la promotion des exportations nucléaires et la coopération nucléaire est un sujet constant lors des réunions de Vladimir Poutine avec les leaders des pays souhaitant se doter de ce type d’énergie.

La Russie jouit aussi d’un net avantage car, outre la construction de réacteurs, elle peut offrir des services liés au cycle du combustible. Le pays garantit l’approvisionnement en combustible nucléaire pendant tout le cycle de vie de ses réacteurs, ainsi que le traitement et l’élimination des déchets. Ce à quoi il faut ajouter l’ampleur – déjà considérable à l’heure actuelle – des services liés au combustible offerts par le pays qui contrôle 40 % du marché international de l’enrichissement de l’uranium et 17 % de celui du combustible. La capacité de la Russie à fournir des solutions nucléaires intégrées qui couvrent l’ensemble du cycle du combustible, en amont et en aval, est très séduisante pour bon nombre de nouveaux venus ayant une expérience restreinte dans le nucléaire et qui n’ont pas l’intention de créer de grandes infrastructures nucléaires nationales.

Les modèles de financement

L’innovation clé de la Russie et l’un de ses principaux atouts est le développement de divers modèles financiers et de gestion qui contribuent à l’élimination de certains obstacles, auxquels se heurtent les pays nouveaux venus à l’énergie nucléaire. Par exemple, la Russie octroie des prêts à long terme et à faible taux d’intérêt, à payer à partir de la mise en service du réacteur. Ceci représente une contribution importante au moment de compenser les coûts élevés de capital associés à la construction de nouveaux réacteurs. Les gouvernements jordanien et égyptien ont été particulièrement intéressés par les conditions de prêts favorables offertes par la Russie. Rosatom offre aussi un modèle selon lequel l’entreprise construit, exploite et possède les réacteurs dans les pays cherchant à se doter d’un réacteur nucléaire, puis elle vend ensuite l’électricité au réseau national à un prix garanti. C’est le modèle convenu avec la Turquie et la Jordanie et des conversations sont en cours avec l’Égypte. Ces innovations mettent l’énergie nucléaire à la portée de pays qui autrement pourraient y renoncer étant donné les coûts élevés et les défis techniques que représentent la construction et l’exploitation des réacteurs nucléaires.

Ces facteurs font de la Russie un partenaire attrayant pour de nombreux pays arabes qui étudient la possibilité de développer la technologie nucléaire. Cependant, jusqu’à quel point la Russie est en mesure de capitaliser ces avantages, ne dépend pas seulement de sa capacité à fournir des technologies et des services abordables. La politique est aussi importante et la récente participation militaire russe au conflit syrien a mis à rude épreuve ses relations dans la région et a provoqué le mécontentement de nombreux pays arabes quant au rôle politique russe joué dans la zone. Ceci compliquera certainement – et pourrait entraver – l’établissement de liens de coopération durables en matière nucléaire dans la région. C’est ce qui est apparu clairement quand la coopération nucléaire entre la Russie et la Turquie s’est trouvée dans une situation d’impasse à cause de la dégradation des relations entre les deux pays à la suite des différends politiques en Syrie. Pour que les efforts de la Russie en matière nucléaire dans la région arrivent à bon port, il est crucial que le pays soit considéré comme un partenaire crédible et fiable à long terme, ce qui dépendra de la politique, mais aussi de la technologie et de l’économie.