Une paix sans les jeunes? Un risque que la région MENA ne peut plus se permettre
Nous vivons un temps sans précédent. Ces dernières années, de nouveaux conflits ont éclaté, se sont aggravés et ont changé la façon dont les gens vivent, résistent et rêvent. La région MENA porte ces blessures depuis trop longtemps. La paix a pris différentes formes à travers des accords, des traités, des efforts politiques et civiques. Certains ont cherché la justice, rassemblé les gens, écouté et construit à partir de la base et de manière participative. D’autres ont été imposés, écrits à l’avance, sans vraiment prendre en compte les souffrances vécues. Et jusqu’à ce jour, nos rues portent encore le fardeau de révolutions inachevées, de demandes ignorées et de jeunes prêts à changer l’histoire.
DEPUIS LA BASE : NOUS AVONS FAIT DE LA PAIX NOTRE MISSION PERSONNELLE ET COLLECTIVE
Sans aucun doute, la recherche, l’expérience de terrain et les réalités vécues prouvent que les jeunes sont en première ligne de la consolidation de la paix dans la région MENA, travaillant à différents niveaux, utilisant des approches variées et comblant les lacunes face à des défis complexes. Malgré le manque de financement, le faible soutien et protection, des critères imposés, ainsi que l’intensification des guerres et des polarisations, les jeunes de la région ne restent pas passifs, ils agissent. Ils ne cherchent pas le bon moment, car le bon moment, c’est toujours maintenant ! C’est pourquoi nous voyons des jeunes se rassembler, s’auto-organiser, refuser le statu quo et mener des actions en médiation, dialogues communautaires, projets éducatifs et activisme numérique.
Par exemple, à Gaza, en plein génocide, des organisations dirigées par des jeunes comme le Forum de Développement Social (SDF) continuent de fournir un soutien essentiel, prouvant que, même face à l’horreur absolue, les jeunes sont en première ligne. À travers des programmes éducatifs et des initiatives comme
Hikayat min khyut (Histoires de fils), ils apportent espoir et réconfort aux enfants. Grâce au théâtre de marionnettes, ils racontent des histoires de guerre, de déplacement et de résilience, rappelant au monde que Gaza, telle un phénix, renaît toujours de ses cendres.
À Zarqa, en Jordanie, le Réseau Communautaire Naya œuvre pour la consolidation de la paix à travers l’art et la culture. Leurs programmes créent des espaces où les jeunes se reconnectent à leur patrimoine et renforcent les liens sociaux à travers les arts traditionnels. Naya joue également un rôle crucial en accueillant des initiatives régionales, réunissant des jeunes leaders de toute la région MENA pour soutenir des efforts de paix collectifs et transfrontaliers. Ceci est plus important que jamais, alors que les jeunes de la région font face à des restrictions de mobilité dues aux visas et à l’absence de plateformes et d’espaces favorisant la collaboration régionale.
Au Yémen, la Fondation Kayan pour la Paix et le Développement, une organisation dirigée par des jeunes, travaille activement à promouvoir la médiation menée par la jeunesse pour résoudre la crise et mettre fin au conflit. Grâce à des programmes de formation ciblés, la fondation dote les jeunes artisans de paix des compétences nécessaires pour s’engager dans la résolution des conflits et la médiation. Parallèlement, Kayan a utilisé des outils numériques pour fournir aux médiateurs des cartes interactives mettant en évidence les principaux enjeux de médiation, tels que les couloirs humanitaires, les puits d’eau et d’autres infrastructures essentielles.
Un autre exemple dans la Békaa, au Liban, est l’organisation Peace of Art, qui utilise le sport et l’art comme outils de consolidation de la paix, en renforçant la cohésion sociale et en créant des espaces de dialogue communautaire à travers le jeu et la créativité. L’un de ses projets, « We Play for Peace! », a permis de former des coachs communautaires dans le nord de la Békaa pour promouvoir la paix entre pairs grâce à des activités sportives comme le volley-ball et le yoga. L’organisation a également développé un guide pratique pour aider les formateurs à étendre ces initiatives. Depuis le début de la guerre en octobre 2024, Peace of Art a adapté ses programmes pour fournir une aide humanitaire, démontrant ainsi sa capacité d’adaptation et sa réactivité face aux besoins urgents. Cette évolution met en évidence le rôle essentiel des organisations locales dans la réponse aux crises, et prouve que les organisations dirigées par des jeunes peuvent rester en première ligne lorsque les communautés ont le plus besoin d’elles.
Et ce ne sont là que quelques exemples ! Partout en Irak, en Tunisie, en Libye, en Syrie et au-delà, des jeunes mènent des initiatives centrées et conçues par la jeunesse pour une paix juste et durable.

ARRETONS DE TRAVAILLER ‘POUR’ LES JEUNES, TRAVAILLONS ‘AVEC’ EUX
Pendant des années, le monde a décidé de qui nous sommes. D’abord, nous étions les victimes, ceux qu’il fallait sauver, protéger et étudier. Les décideurs et les acteurs politiques ont conçu des programmes pour nous, élaboré des politiques autour de nous et parlé en notre nom. Puis, en tant que jeunes, nous avons résisté. Nous avons repris le contrôle du récit, prouvant que nous ne sommes pas seulement des survivants, mais aussi des leaders, des bâtisseurs de paix et des architectes du changement. Mais même en reprenant ce récit, le monde a trouvé une nouvelle façon de nous enfermer dans des cases. Trop souvent, nous sommes encore perçus uniquement comme des « bénéficiaires », invités en tant que participants ou relégués à des rôles préétablis, sans réelle possibilité de contribuer à la prise de décision. On nous offre peut-être une place à la table, mais rarement le pouvoir de façonner l’agenda.
Le monde est en mutation,
les conflits prennent
de nouvelles formes, et
nos approches doivent
impérativement s’adapter à cette
réalité en constante évolution
Dans le guide Youth-Centered Peacebuilding Framework (Cadre de consolidation de la paix axé sur les jeunes), publié par l’Institut des États-Unis pour la Paix, l’autrice Rebecca Ebenezer-Abiola souligne que depuis trop longtemps, l’inclusion des jeunes a été dictée d’en haut. Ceux qui détiennent le pouvoir décident si, quand et comment les jeunes sont intégrés aux discussions. La plupart du temps, ils sont invités à participer, mais pas à diriger, influencer les décisions ou impulser le changement. Cette forme d’inclusion n’est ni durable ni valorisante pour les contributions des jeunes. Ce qu’il faut, c’est une consolidation de la paix centrée sur la jeunesse, qui place les jeunes au cœur du processus, et non à sa périphérie. Il s’agit de reconnaître et de valoriser leur savoir et leur expertise. L’avenir de la paix doit se construire avec eux, et non à leur place.
Cela permet de dépasser les engagements symboliques et de reconnaître que la paix ne peut pas être conçue pour les jeunes, elle doit être bâtie avec eux.
PLUS QU’UN MANDAT : PERMETTRE AUX JEUNES DE MENER LA PAIX SELON LEURS PROPRES TERMES
Malgré les efforts inlassables des jeunes artisans de paix à travers la région MENA, les inégalités persistent et le besoin de briser le cycle de la violence, des guerres et de l’exclusion est plus urgent que jamais. S’il y a bien une chose que le passé nous a apprise, c’est l’importance d’aller à la rencontre des jeunes là où ils sont, d’investir dans leur leadership et de développer de véritables modèles de co-leadership intergénérationnel.
Le monde est en mutation, les conflits prennent de nouvelles formes, et nos approches doivent impérativement s’adapter à cette réalité en constante évolution. Nous devons oser tester, adapter et créer des espaces où l’échec n’est pas une fin, mais une étape vers la réussite. Les solutions varient selon les contextes, mais voici ce qui me semble fondamental, basé à la fois sur l’expérience et sur la réalité que vivent les jeunes artisans de paix au quotidien:
Allouer des ressources au-delà des projets
Nous ne pouvons plus traiter les efforts de paix des jeunes comme un projet ! Un impact durable nécessite un investissement dans les capacités et le fonctionnement structurel des institutions dirigées par des jeunes, y compris les réseaux, coalitions et mouvements de base. Ces structures ne se contentent pas de mettre en œuvre des projets, elles relient les efforts locaux au plaidoyer mondial, amplifient les voix des jeunes et assurent la pérennité des initiatives de paix au-delà des cycles de financement. Nous devons également adopter un nouvel état d’esprit pour soutenir les structures dirigées par des jeunes. Leur pérennité ne repose pas uniquement sur des projets, des formations, des consultations ou des actions de plaidoyer, elle va bien au-delà. En coulisses, les jeunes leaders investissent d’immenses efforts dans la coordination, l’engagement communautaire, la création et le maintien de réseaux, le suivi et la collaboration continue. Ces efforts invisibles sont les actions qui maintiennent le mouvement vivant et l’efficacité de son travail. Il ne s’agit pas de simples initiatives ni de normes de planification et de reporting extrêmes ! Malheureusement, ces efforts passent souvent inaperçus et sans soutien. Si nous voulons véritablement renforcer la consolidation de la paix menée par les jeunes, nous devons également reconnaître ce fait et soutenir leur travail de coordination essentiel, qui assure la fluidité de l’action. Parallèlement, resourcing ne concerne pas seulement les finances, il peut aussi inclure un soutien technique pour aider les organisations de jeunesse à développer leur travail, du mentorat et le renforcement des capacités, ainsi que le rôle de catalyseur pour ceux qui travaillent dans les ONG internationales, les agences de financement et les instances politiques afin d’ouvrir des portes, faciliter les connexions et créer un réel espace pour le leadership des jeunes. Si nous voulons que les jeunes dirigent, nous devons investir dans les écosystèmes et les espaces qui rendent leur leadership possible.
S’appuyer sur l’élan existant et briser les silos
Nous comprenons la pression qui accompagne les demandes croissantes adressées aux différents acteurs. À travers les différentes consultations et recommandations, une demande constante émane des organisations de la société civile dirigées par des jeunes : tous les acteurs ne doivent pas seulement être des facilitateurs, mais d’être aussi des soutiens actifs, des bailleurs de fonds, des alliés stratégiques et des catalyseurs du leadership des jeunes dans la consolidation de la paix. Si vous travaillez sur la consolidation de la paix, prenez un moment pour vous demander : comment les jeunes peuvent-ils participer à ce processus à différentes étapes ?
Ce n’est pas forcément compliqué. L’engagement sera différent selon le contexte, et c’est normal. L’important, c’est de faire l’effort : tirez parti des initiatives existantes, des projets en cours ou des réunions avec les décideurs politiques, et trouvez des moyens d’impliquer les jeunes dans le débat. Cela n’a pas besoin d’être parfait, il faut juste commencer quelque part ! L’objectif ici n’est pas d’ajouter une charge supplémentaire, mais de créer des opportunités, d’investir dans ce qui fonctionne et de capitaliser sur les avancées de manière intelligente et stratégique, avec une approche qui considère les jeunes comme de véritables partenaires et co-leaders. Au lieu de travailler dans des espaces fragmentés, nous devons connecter les mouvements et les acteurs, en veillant à ce que le leadership des jeunes ne soit pas seulement encouragé, mais pleinement intégré aux structures de consolidation de la paix. L’élan est déjà là : des résolutions de l’ONU, des espaces politiques et des discussions clés sont en cours. Mais si ces espaces restent déconnectés, leur impact le sera aussi. Le défi n’est pas seulement de collaborer, mais de le faire de manière à élargir les réseaux, à repenser les mandats obsolètes et à garantir que les jeunes artisans de paix façonnent les solutions, et ne se contentent pas d’y réagir.
Intégrer les jeunes dans les processus de paix formels
Soyons honnêtes : malgré certaines avancées en matière de participation des jeunes, ils restent exclus des processus de paix formels et de la médiation de niveau 1. Ici, nous parlons de processus de prise de décision de haut niveau, tels que les accords de cessez-le-feu, les traités de paix et la médiation internationale. Ces espaces sont souvent dominés par des dirigeants politiques seniors et des élites, excluant ainsi les organisations de la société civile et les leaders communautaires, y compris les jeunes. La présence des jeunes reste le plus souvent confinée aux processus niveau 2 et niveau 3. Dans le niveau 2, les efforts se déroulent généralement en parallèle aux négociations formelles. À ce niveau, les jeunes peuvent participer à des consultations, des dialogues et des forums visant à apporter des contributions pour soutenir la prise de décision de haut niveau. D’autre part, le niveau 3 consiste en des initiatives de dialogue à l’échelle locale, au sein et entre les communautés.
La question reste encore : comment réellement opérationnaliser la participation formelle des jeunes? Récemment, une étude sur la médiation menée par des jeunes dans la région MENA a mis en lumière des initiatives porteuses d’espoir, mais aussi des blocages persistants, révélant à quel point leur rôle est encore trop souvent minimisé. L’étude révèle que les jeunes sont présents, ils s’engagent, et il existe de nombreux exemples concrets de leur contribution dans la médiation de niveau 2 et 3, où ils jouent un rôle actif dans la résolution des conflits locaux et la réconciliation. Pourtant, lorsqu’il s’agit des processus de paix formels, ils restent mis à l’écart.
2025 : UNE ANNEE SPECIALE POUR CELEBRER ET ACCELERER L’AGENDA JEUNESSE, PAIX ET SECURITE
L’année 2025 marque 10 ans depuis l’adoption de la Résolution 2250 du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Jeunesse, la Paix et la Sécurité (JPS). Cette résolution a été la première à reconnaître le rôle des jeunes dans la prévention des conflits et la consolidation de la paix. Elle a appelé à une meilleure inclusion des jeunes dans les processus de paix, la prise de décision et la résolution des conflits, brisant ainsi l’idée que les jeunes sont seulement des victimes ou des menaces pour la sécurité.
Une étude sur la médiation menée par des jeunes dans la région
MENA a mis en lumière des initiatives porteuses d’espoir, mais
aussi des blocages persistants, révélant à quel point leur rôle est
encore trop souvent minimisé
De plus, dans une avancée importante pour la région, le Conseil des ministres arabes de la Jeunesse et des Sports a choisi la Jordanie pour lancer le plan de mise en œuvre de la Stratégie arabe sur la JPS (2023-2028) et a déclaré Amman capitale arabe de la jeunesse pour 2025. Cette distinction met en lumière la position de leader qu’occupe la Jordanie dans l’avancement de l’agenda JPS, une mission qu’elle soutient depuis son rôle fondateur de la Résolution 2250 en 2015. Alors que nous célébrons ces avancées, ce n’est pas seulement un moment de réflexion, mais un appel à l’action.
Les années à venir devraient être marquées par un leadership collaboratif qui saura mieux coordonner, structurer et assurer la pérennité des efforts de paix entrepris par les jeunes. Il est temps de demander des engagements plus forts, des structures plus robustes et des démarches véritablement centrées sur la jeunesse.
IL EST TEMPS DE DONNER AUX JEUNES L’ESPACE QU’ILS MERITENT
Dans de nombreux espaces que nous organisons dans la région MENA, à travers des consultations et des dialogues, une préoccupation commune est toujours soulevée : il est peut-être temps d’évaluer l’impact réel des processus de paix passés sur nos vies actuelles ! Les jeunes vivent depuis des années dans une dynamique définie par des accords de paix qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de co-concevoir ni de participer de quelque manière que ce soit. Ces accords ont été élaborés sans leur participation, et pourtant ils continuent d’influencer leur présent sous tous ses aspects, soulevant une question cruciale : comment parler de paix durable si ceux qui en héritent n’ont jamais participé à son élaboration ?
Ces dernières années ont mis les jeunes artisans de paix de la région MENA à rude épreuve, d’une manière inimaginable. Les guerres et les injustices se sont intensifiées, les espaces civiques se sont réduits, et la paix semble plus lointaine que jamais. Si ce n’est pas le moment de les inclure dans les négociations de paix formelles, les structures de pouvoir et les espaces de décision, alors quand ?
Combien de temps encore les jeunes resteront-ils à l’écart pendant que les dirigeants rédigent des accords qui façonnent leur avenir ? La véritable question n’est pas de savoir si les jeunes peuvent diriger les processus de paix, mais si le monde est prêt à aller au-delà des discours et à leur donner l’espace nécessaire pour le faire./