Palestina. Cien años de colonialismo y resistencia

Le dernier ouvrage de l’historien et écrivain américain d’origine palestinienne Rashid Khalidi vous saisit, car il s’agit d’un livre différent. Il ne s’agit pas d’un ouvrage académique, mais d’un récit à la première personne, basé sur les histoires familiales et personnelles de l’auteur : ce qu’il a vu et vécu, ce que ses aïeuls lui ont raconté, et les événements dans lesquels il a été personnellement impliqué, tels que les négociations de « paix » compliquées et infructueuses à Madrid et à Washington entre 1991 et 1993.
La thèse du livre soutient que le peuple palestinien est l’objet d’une guerre coloniale (et plus précisément d’une guerre de substitution de la population autochtone par des colons), menée depuis plus d’un siècle avec le soutien des principales puissances mondiales. Le livre s’articule autour des « déclarations de guerre » successives qui ont permis aux colons juifs, d’abord avec le soutien de la Grande-Bretagne puis des États-Unis, de coloniser la Palestine pour créer et consolider l’État d’Israël : la Déclaration Balfour en 1917, le plan de partage de l’ONU en 1947, la résolution 242 du Conseil de sécurité après la guerre des Six-jours en 1967, l’invasion israélienne du Liban en 1982, les accords d’Oslo en 1993 et la visite du leader du Likoud, Ariel Sharon, sur l’Esplanade des Mosquées en 2000, qui a déclenché la seconde Intifada.
Des années 1960 à 1983, Khalidi a vécu principalement à Beyrouth, où sont nés ses trois enfants. Dans son livre, il raconte comment lui et son frère ont vu les fusées éclairantes de l’armée israélienne illuminer
les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, tandis que la phalange libanaise massacrait leur population, et comment ils ont fui le pays avec leur famille, en passant par la Syrie pour retourner aux États-Unis après l’occupation israélienne du Liban.
Khalidi, titulaire de la chaire Edward Said d’études arabes à l’Université de Columbia et rédacteur en chef du Journal of Palestine Studies, propose un autre cadre d’analyse : il ne s’agit pas d’un conflit entre Israéliens et Palestiniens, comparable à d’autres mouvements de libération nationale d’un peuple opprimé contre un État oppresseur, mais d’un conflit portant sur un projet colonial stratégique pour les grandes puissances. L’histoire contemporaine de la Palestine est, résume-t-il, « une guerre coloniale menée par diverses forces contre la population indigène, pour la forcer
à céder sa patrie à un autre peuple, contre sa volonté ».
Dans ce livre, la révision de l’histoire du colonialisme se conjugue avec celle de l’histoire de la résistance. Une résistance caractéristique de tous les peuples colonisés du monde et que, comme le montre l’auteur,
les pères du sionisme considéraient déjà comme certaine avant même
de commencer. Une résistance qui n’est pas exempte d’erreurs, de contradictions, de leaderships, qui cherchent leur survie en tant qu’appareils au-dessus des intérêts du peuple qu’ils prétendent représenter. La figure de Yasser Arafat occupe une place importante dans les derniers chapitres du livre, et ce n’est pas à son honneur. L’ouvrage comprend également un aperçu exhaustif des actions des régimes arabes qui prétendent soutenir les Palestiniens, mais qui, en réalité, ne les aident guère, voire sapent leur lutte.
Pourtant, la résistance palestinienne a perduré, aidée par ce que Khalidi appelle la loi des conséquences non désirées : l’écrasement de l’Égypte par
Israël en 1967 a donné naissance à l’Organisation de libération de la Palestine, tandis que l’invasion du Liban en 1982 a déclenché l’Intifada de 1987. Par ses actions musclées, Israël a involontairement ressuscité la résistance palestinienne.
Khalidi résume ainsi l’histoire contemporaine du peuple palestinien : « C’est un fait que, comme toutes les populations autochtones confrontées à des guerres coloniales, les Palestiniens ont dû faire face à des difficultés décourageantes et parfois insurmontables. Il est également vrai qu’ils ont subi des défaites répétées et qu’ils ont parfois été divisés et mal dirigés. Cela ne signifie pas que les Palestiniens n’auraient pas pu, à certaines occasions, surmonter ces difficultés avec succès et qu’ils n’auraient pas pu, à d’autres occasions, prendre de meilleures décisions. Mais nous ne pouvons pas ignorer les formidables forces internationales et impériales déployées contre eux – dont l’ampleur a souvent été dédaignée – et en dépit desquelles ils ont fait preuve d’une extraordinaire résilience ».
Et parmi ces « formidables forces internationales », il ne faut pas oublier l’Union européenne et ses États membres. La position de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, face à l’agression israélienne contre Gaza, l’a rappelé une fois de plus, en soutenant sans équivoque « le droit d’Israël à se défendre ».