Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Dialogues

Mourir ici et là-bas

Nada Afiouni
Maîtresse de conférences à l’Université Le Havre Normandie, ULHN, faculté des Affaires Internationales. Elle est chercheuse au GRIC, Groupe de Recherche Identités et Cultures et membre de l’Institut Convergences Migrations.
Cimetière musulman de l’est de Londres. Dan Kitwood / Getty Images

La présence durable des populations musulmanes en France et au Royaume Uni conduit à la réélaboration du rite funéraire, à l’issue d’une négociation entre les obligations religieuses du groupe et la société d’accueil. En outre, le lieu d’inhumation des populations musulmanes issues de l’immigration résulte d’un choix individuel, exprimé par les dernières volontés du défunt ou de sa famille, entre un enterrement local dans le pays d’émigration ou un enterrement dans le pays d’origine, avec rapatriement du corps. Ce choix est toutefois contraint par plusieurs variables structurelles, législatives, juridiques, financières ou politiques. Il implique également l’intervention d’opérateurs spécifiques du « marché funéraire » englobant les transporteurs aériens, les entreprises de pompes funèbres, ainsi que les cimetières.

Quand la mort survient dans un contexte migratoire ou de culture minoritaire, la famille du défunt doit composer avec les règles et la culture majoritaire. Aussi, la famille adapte sa demande par rapport à ce qui lui semble négociable, dans le cadre de la philosophie et des politiques publiques du pays. À la suite d’un décès, plusieurs protagonistes entrent en scène : d’un côté la personne décédée et le groupe qui est en charge de l’accompagner dans un rituel qui prend sens dans la culture et la religion du groupe ; de l’autre côté, les institutions étatiques et les professionnels de la mort. Tous doivent, à ce moment-là, négocier une formule qui paraisse acceptable pour tous. La façon dont les musulmans au Royaume Uni et en France enterrent leurs morts offre une parfaite illustration des différentes façons d’adapter les rituels funéraires dans un contexte minoritaire.

Ici et là-bas

La mort en migration démultiplie les choix de destination du défunt et induit un éclatement du choix entre un ici et un ailleurs. Elle impose un choix, entre les morts et les vivants, les descendants et les ascendants, pour déterminer le lieu d’enterrement. Le choix en lui-même impose une navigation entre deux espaces culturels du deuil, celui d’ici et celui de là-bas. Il y a constamment une « recherche d’un équilibre symbolique et social auquel les deux parties de la communauté « ici et là-bas » sont attachées », comme le révèle l’enquête L’Enraciment. Enquête sur le Vieillissement des immigrés en France, menée en 2006.

Que ce soit en France ou au Royaume Uni, nous ne disposons pas de chiffres nationaux officiels concernant le taux de rapatriement, mais les estimations montrent que, jusqu’au début des années 1990, la Grande-Bretagne et la France avaient des taux similaires. La pratique de rapatriement constituait alors la norme ; les chiffres oscillant entre 80 % et 90 %. Néanmoins, au Royaume Uni, depuis les années 2000, on observe une nette diminution du taux de rapatriement de la dépouille mortuaire. En France, où 58,5 % des immigrés du Maghreb et 44,5 % des immigrés d’Afrique subsaharienne voulaient être enterrés au pays, l’inversion entre inhumation locale et inhumation à l’étranger, bien que réelle, reste moins importante.

Un des enjeux sous-jacents liés au rapatriement des cadavres est celui de l’identité et de l’appartenance à une communauté nationale



Le transit de cadavres entre la France et le Maghreb ou entre le Royaume Uni et le sous-continent indien participe à la construction des « communautés imaginées ». Elle interroge les frontières entre un passé colonial et un présent post colonial national. En effet, un des enjeux sous-jacents liés au rapatriement des cadavres, dans un contexte de migration postcolonial, est bien celui de l’identité et de l’appartenance à une communauté nationale, constituée autour des vivants et des morts. Ceci se vérifie d’autant plus que les politiques des pays d’origine jouent un rôle déterminant dans les procédures de rapatriement des corps, dues aux accords bilatéraux signés dans la première partie du début du XXème siècle. Ainsi, aujourd’hui, les citoyens français issus de l’immigration héritent indirectement des accords intergouvernementaux signés entre la France coloniale et les pays d’origine des immigrés de la première génération. Lors de la signature de ces accords, la présence des travailleurs coloniaux puis immigrés n’était que provisoire et le terme rapatriement, retour de la dépouille vers la patrie, avait alors un sens tangible. Paradoxalement, malgré le changement de statut juridique de ces anciens immigrés aujourd’hui citoyens français, ces accords avec les pays d’origine sont toujours en vigueur prolongeant, d’une autre manière, encore aujourd’hui, comme l’écrit Alexis Spire, l’histoire de « cette citoyenneté paradoxale qui s’est développée en situation coloniale ». Ainsi, l’ambassade tunisienne prend en charge les frais de rapatriement de tous les binationaux qui souhaitent se faire enterrer en Tunisie. Pour les Marocains d’origine, les démarches administratives sont facilitées, mais sans prise en charge financière. Seule l’Algérie ne fournit aucune aide au rapatriement.

La chaîne entrepreneuriale

Le rapatriement des corps s’insère dans une chaîne entrepreneuriale de la mort impliquant différents acteurs, parmi lesquels des associations de migrants, des institutions religieuses, des entreprises de pompes funèbres et les institutions étatiques concernées dans la régulation des flux migratoires. Dans la procédure de rapatriement, le cadavre devient un objet de transaction entre les compagnies aériennes et les prestataires des services funéraires. Lors d’une procédure de rapatriement, on pèse les morts pour estimer le coût, ce qui accentue l’aspect de transport de marchandises. Les frais de rapatriement d’un défunt dépendent également de la destination et du mode de transport. Chaque compagnie aérienne établit ses propres règles en matière de soins de conservation et de cercueil. Deux conventions internationales existent pour le transport des corps, la convention de Berlin du 10 février 1937 et l’accord de Strasbourg du 26 octobre 1973. Même si les deux ont été ratifiées par la France, il n’est pas garanti que le pays de destination l’ait ratifiées également ; chaque pays étant souverain pour fixer ses propres règles en terme d’accueil des dépouilles. Par exemple, la France et le Royaume Uni n’ont pas signé les mêmes conventions. Au Royaume Uni, la législation exige des soins de conservation préalables à la mise en cercueil avant l’embarquement pour la destination finale et les produits utilisés dans la conservation des corps contiennent de forts taux d’alcool décriés par les musulmans.

Des membres de la famille rendent hommage à leur parent décédé du Covid-19 à la mosquée centrale de Manchester, février. Christopher Furlong /Getty Images

Les entreprises de pompes funèbres

Les entreprises de pompes funèbres constituent un maillon important dans cette chaîne entrepreneuriale depuis la loi française n°93-23 du 8 janvier 1993. Cette loi a mis fin au monopole communal en matière de pompes funèbres, dont les communes disposaient depuis 1904. La fin du monopole en 1993 va conduire à la transformation progressive de ce secteur au niveau de l’élargissement de l’offre et de l’individualisation des services proposés. Aujourd’hui, malgré la crise économique, le marché funéraire est un marché qui se porte bien. Face à la pluralité culturelle des clients, le secteur funéraire s’adapte pour épouser la diversité des demandes et des profils, afin de gagner des parts de marché. Les pompes funèbres, de par leur mission d’accompagnement et de gestion du deuil, sont, comme l’écrit Pascale Trompette, les « maîtres d’oeuvre des obsèques, ils sont en charge de recevoir, qualifier et traiter le mandat des familles en matière d’organisation des funérailles ». Sur un marché concurrentiel, les pompes funèbres cherchent à établir des relations personnalisées avec leur clientèle afin de mettre en place une cérémonie funéraire qui reste ancrée dans une réalité sociale, culturelle et religieuse. De plus, ces professionnels du funéraire se posent aussi comme les dépositaires de la norme. En articulant le discours commercial autour de valeurs religieuses et identitaires nationales, ils s’octroient un rôle de garants de la « bonne mort » et s’abrogent ainsi un rôle moral qui accompagne leur fonction commerciale. Même dans un pays laïc, les entreprises de pompes funèbres, ne peuvent pas faire abstraction de la religion. En effet, la mort est un moment qui tend à gommer les frontières entre la culture et le sacré et où, souvent, les éléments religieux mis en sourdine remontent à la surface et revêtent un caractère collectif. Ainsi, ces entreprises occupent une position intermédiaire de jonction entre plusieurs pays, plusieurs cultures ethniques, religieuses et administratives. Elles sont à la fois moteur et reflet de l’émergence de nouvelles identités recomposées et remodelées. Ces identités nouvelles agrègent des éléments de la culture d’origine, mais aussi de la culture du pays d’accueil, de la religion, du genre, du niveau socio-économique de la personne décédée et de sa famille.

Les entreprises de pompes funèbres s’octroient un rôle de garants de la ‘bonne mort’ et s’abrogent ainsi un rôle moral qui accompagne leur fonction commerciale



Les cimetières

Les cimetières en France sont exclusivement sous l’autorité des municipalités et ce, depuis 1905. Ce n’est pas le cas au Royaume Uni où les cimetières s’inscrivent dans la loi du marché et jouent un rôle prépondérant dans la prégnance de l’option de l’inhumation locale. De plus, à la différence de la France, le lieu d’inhumation n’est pas légalement conditionné par la résidence et l’administré est ainsi libre de choisir son cimetière. Ce choix est d’autant plus large qu’il existe, toujours en vertu de la loi, plusieurs types de cimetières, privés, publics ou en partenariat public-privé. Ceci permet aux minorités ethniques qui le souhaitent et qui en ont les moyens, d’ouvrir leur propre cimetière avec leurs propres réglementations. L’exemple le plus parlant est le cimetière Garden of Peace, qui est un cimetière privé musulman sunnite situé au nord-est de Londres, à Redbridges, Ilford. C’est à ce jour le plus grand cimetière musulman d’Europe, avec 45 000 emplacements et un projet d’agrandissement pour l’été 2022. La pluralité de types de cimetières au Royaume Uni, ainsi que la diversité de leurs règlementations favorise « le bricolage » (Claude Levi Strauss, 1967) ou la fabrication de nouveaux rituels à partir de pratiques culturelles anciennes. En effet, plusieurs cimetières londoniens musulmans ont mis en place des modalités d’inhumation empruntées au cimetière Jannatal-Mualla, à la Mecque. Ainsi, on voit non seulement des nouvelles identités post mortem se former, mais également de nouvelles représentations de la « bonne mort » en islam se dessiner. Ce qui est surprenant dans cette redéfinition de la bonne mort, c’est qu’elle vient rompre avec des traditions nationales d’organisation de la mort et du regroupement, avec le clan familial.

Variations dans les priorités accordées aux impératifs du rituel musulman

L’approche comparative permet de voir comment les impératifs religieux liés à l’inhumation sont façonnés par les variables structurelles, législatives, juridiques et politiques nationales. Ainsi, il est possible d’observer des réélaborations du rite funéraire et des variations portant sur l’importance donnée à tel ou tel précepte de l’islam selon les spécificités, non pas du groupe musulman, mais surtout du pays où l’inhumation a lieu. Il est possible de résumer ainsi les prescriptions religieuses pour une inhumation: enterrement rapide, lavage rituel du corps, interdiction de l’autopsie ou des soins de conservation, interdiction de la crémation, enterrement dans un linceul à même le sol, prière à la mosquée ou dans un lieu attenant au cimetière et, pour finir, interdiction de l’exhumation. Les représentants des musulmans français et britanniques s’accordent en grande partie sur l’ensemble, mais d’un coté à l’autre de la Manche on est enclin à faire des concessions sur des aspects distincts. Ainsi, pour les musulmans britanniques l’inhumation dans un linceul à même le sol est considérée comme fondamentale au sein du rituel funéraire, et la majorité des cimetières, qu’ils soient publics ou privés, offrent cette possibilité. De même, les soins de conservation du cadavre, dans le cadre du rapatriement, sont considérés « non conformes à la religion musulmane, car contenant de l’alcool ». La durée des concessions n’est pas non plus un argument évoqué alors que c’est un des problèmes mis en avant par les communautés musulmanes en France, tout comme l’exhumation. Une autre divergence majeure concerne l’inhumation dans un linceul à même le sol. Pour les musulmans français, la norme française de l’inhumation dans un cercueil est acceptée pour des considérations de salubrité publique et ne fait pas partie des demandes remontées ni au niveau municipal, ni au niveau national.

Variations factuelles et ressentis contrastés

Bien que la majorité des musulmans décédés soit désormais française, et avec relativement peu d’attache avec les pays d’origine, les anciens automatismes administratifs, ainsi que les relations commerciales privilégiées persistent. Le choix du rapatriement est ainsi, à la fois perpétué par les usagers, mais également par les opérateurs funéraires qui, dans leur majorité, considèrent le rapatriement comme moins compliqué et moins aléatoire. En effet, les procédures administratives semblent plus lisibles et moins opaques aux professionnels du funéraire britannique, par rapport à leurs homologues français. Beaucoup de maisons de pompes funèbres britanniques travaillent en étroite liaison avec les cimetières privés locaux, qu’ils soient exclusivement musulmans ou pluralistes, pour obtenir des conditions d’intervention normalisées et préférentielles (grande amplitude horaire d’accès au cimetière y compris les jours fériés, inhumation en linceul et à même le sol, remplissage manuel de la fosse). Ainsi, malgré le coût moins élevé d’un rapatriement, les musulmans britanniques qui font appel aux entreprises funéraires musulmanes, optent à 90 % pour l’inhumation locale, pourtant plus onéreuse. La structure du cadre législatif funéraire français ne permet pas aux entreprises de tisser des liens similaires. La seule variable qui leur permet de se positionner de façon concurrentielle sur le secteur est la réduction des délais d’attente pour un rapatriement, justifiée par des arguments religieux stipulant que pour un musulman l’enterrement doit se faire dans les plus brefs délais.

Un autre élément saillant de la comparaison, c’est le sentiment de légitimité et le sentiment d’appartenance. Les entrepreneurs funéraires musulmans français interrogés, dans leur majorité, se positionnent en tant que minorité ne bénéficiant pas d’égalité d’accès aux droits funéraires. En effet, la circulaire de 2008 de Mme Aliot Marie, ministre de l’intérieur de l’époque, précise que les maires peuvent refuser une demande notamment concernant les espaces confessionnels, ainsi le lieu de l’inhumation locale relève souvent d’un statut dérogatoire et ne bénéficie pas clairement de la sécurité de la norme législative. L’absence de caveau familial ou de carte d’électeur impacte particulièrement les populations issues de l’immigration, notamment les plus âgées. De plus, la hantise de la fin de concession est omniprésente dans les discours en France, accentuant un sentiment de précarité par delà la mort. Ces éléments n’ont pas été observés en Grande-Bretagne même si, objectivement, les garanties légales ne couvrent que 50 années de concession surtout dans les cimetières privés musulmans.

Les cimetières français et britanniques abritant des musulmans en leur sein, offrent incontestablement un paysage funéraire métissé. Bien que, selon l’orthodoxie musulmane, les sépultures doivent rester dépouillées de tout ornement, il y a eu au fil des années, des emprunts aux niveaux architectural et ornemental. On voit se juxtaposer des pierres tombales de style très différents, allant du simple monticule de terre recouvert de cailloux jusqu’aux imposantes stèles de marbre aux formes orientales avec abondance d’ornements floraux, ainsi que des stèles que rien ne différencie de celles de leurs nouveaux compatriotes. Les cimetières exclusivement musulmans au Royaume Uni (qui ont commencé à opérer à partir des années 2000) offrent un paysage radicalement différent, avec une nouvelle esthétique funéraire (sobre et standardisée), et une redéfinition des codes et des normes entourant « la bonne mort » musulmane./

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