Mohamed Choukri à Grenade

Mercedes del Amo

Nous étions en 1992, l’année mythique des fastes de Barcelone et de Séville qui, après de nombreuses années de préparation, commençaient à porter leurs fruits. Mohamed Choukri, étranger à tout cela, venait à Grenade sur l’invitation du Groupe de recherche des études arabes contemporaines de l’université de Grenade, où il devait donner une conférence à la faculté de philosophie et lettres. C’était un homme menu, au regard inquiet et pénétrant, peu confiant avec le milieu académique – qui lui suscitait pourtant un certain intérêt. Il se montra contradictoire, comme toujours, et reconnaissant de l’invitation que nous lui avions faite, qui lui permettait d’échapper à sa bien-aimée Tanger pendant une courte période. Il avait été préalablement nécessaire de lui lancer une invitation formelle par écrit, signée, avec le cachet et du papier à en-tête du département pour qu’il puisse sortir de son pays. Cette fois-ci, le problème ne s’était pas posé à la frontière espagnole, mais au Maroc : malgré la lettre, les autorités marocaines le retinrent plusieurs heures (sous Hassan II, les relations entre le palais et l’écrivain n’étaient pas particulièrement bonnes), ce qui compliqua son départ et le plongea dans un état d’âme peu favorable aux actes auxquels nous l’avions invité. 

Je lui commentai que nous l’avions fait venir pour ce qu’il était – un écrivain rénovateur et non un académicien – et pour ce qu’il écrivait, je lui fis part du grand succès de ses livres parmi mes élèves de littérature arabe contemporaine, et je l’informai qu’aussi bien ceux-ci que nous-mêmes, les professeurs, n’attendions rien d’autre de lui que de se montrer tel qu’il était, et de répondre aux questions comme bon lui semblerait. En définitive, de se sentir aussi libre que dans les cafés de Tanger, quand les touristes inconnus l’interrogeaient sur sa vie et sur son expérience littéraire. Pour le rassurer encore plus, juste avant la conférence, nous descendîmes au bar de la faculté prendre un café ; mais en réalité, seules les personnes qui l’accompagnaient prirent un café : il commanda quant à lui deux verres de vin de Malaga, qu’il goûta à peine. Et quand nous nous dirigeâmes vers l’amphithéâtre, il prit un verre dans chaque main et se présenta ainsi à la conférence. Il redevenait l’écrivain provocateur que mes élèves connaissaient déjà, l’auteur maudit du Maroc, qui savait qu’il y aurait parmi l’assistance des musulmans qui, en ce 24 mars, étaient en plein Ramadan – un jeûne qu’il interrompait publiquement avec, du reste, une substance interdite par l’islam. Une année auparavant, au cours d’une réception au rectorat de l’université de Grenade avec Nawal al-Sa’dwai, nous avions déjà connu, pour les mêmes raisons, une expérience désagréable dont elle s’affranchit avec une grande habileté. Nous étions toutes les deux en train de discuter autour d’une bière, lorsqu’un étudiant musulman s’approcha et lui demanda, sur un ton provoquant : « Vous buvez de la bière ? » Je me mis immédiatement sur la défensive, mais elle lui répondit, avec le calme le plus absolu : « Vous savez, cette bière espagnole ressemble tellement à celle que l’on trouve en Égypte… ». Le jeune homme baissa la tête et s’en alla. Elle me commenta alors : « Nous avons tellement besoin d’hommes instruits qui respectent la liberté des femmes, même pour qu’elles se trompent ». 

Pour en revenir à Choukri, et contrairement à ce que je craignais, personne ne releva sa provocation, et un courant de cordialité immédiat s’établit entre l’écrivain – qui se détendait à chaque gorgée de vin – et les auditeurs, disposés à tout lui pardonner. Sa silhouette grandissait à chaque anecdote qu’il racontait, à chaque éclat de rire du public, à chaque question et chaque réponse irrévérente qui s’en suivait. La froideur de l’auditorium, conçu pour accueillir un grand nombre d’étudiants sur des gradins semblables à un cirque romain, disparut immédiatement pour laisser place à ce petit café de Tanger maintes fois décrit par Choukri. Le temps passa sans que nous nous en rendions compte, sans ces bruits et ces mouvements du public qui s’ennuie, inévitables dans toute conférence. Nous dûmes interrompre, fort tardivement, pour déjeuner et poursuivre les cours du soir. 

Au cours du repas, Choukri se montra euphorique ; il avait perdu toute méfiance et suspicion envers le milieu universitaire, qu’il avait présumé distant et hautain, et nous fit partager de nombreux moments de sa vie, dont certains déjà publiés dans sa biographie, mais aussi d’autres inédits, que j’ai malheureusement oubliés ; je me souviens cependant d’une anecdote à propos de son livre « Le pain nu ». Ma collègue Isabel Lázaro lui commenta que le titre du livre avait été mal traduit, puisqu’en réalité, en arabe « Houbz hafi » signifie « Pain sec » – manger du pain sans rien d’autre, sans l’accompagner d’autres aliments. A nouveau, Choukri donna une énorme importance à ce détail. Il nous demanda ce que l’on pouvait faire pour y remédier. Je lui répondis qu’il n’était pas le seul à avoir subi le même sort, que l’on avait traduit l’un des films du metteur en scène suédois Ingmar Bergman par « Fraises sauvages » au lieu de « Fraises des bois », mais que ce titre, de même que le sien, avait aujourd’hui acquis un tel cachet qu’il serait une erreur de changer la dénomination de son roman en espagnol. J’enveloppais le tout d’anecdotes graphiques qui incluaient le fait de voir rugir une fraise ou encore de se dénuder un morceau de pain, et il se laissa finalement convaincre que l’erreur du premier traducteur avait conféré une certaine griffe à l’ouvrage, et qu’il ne fallait pas retoucher le titre. 

L’après-midi même, il partit pour Motril, où nous étions convenus de nous revoir le lendemain, dans le cadre de journées sur le théâtre arabe. J’avais l’intention de lui offrir deux bouteilles de bon vin espagnol, et c’est précisément ce que je fis, mais comme je ne parvins pas à le contacter, je les lui laissai à l’hôtel, et je retournai à Grenade. Je sus par la suite que mon présent avait fait l’objet d’une amère discussion entre l’écrivain marocain et un autre égyptien, et que l’une des bouteilles avait fini par se briser et répandre son contenu par terre, au grand désespoir de Choukri. 

Je voulais raconter toutes ces anecdotes, apparemment sans queue ni tête, pour éviter de voir disparaître de ces détails qui font des écrivains de simples êtres humains. Parler du grand rénovateur du genre autobiographique arabe, de son impudence dans les sujets abordés et de sa simplification narrative, les critiques s’en chargent déjà ; de même que les circonstances de sa vie, même si celle-ci n’est pas si différente de nombreuses autres vies déchirées du Maroc – ou de n’importe où ailleurs. La différence réside dans le fait que lui, il la racontait dans toute son âpreté, alors que d’autres écrivains l’adoucissaient, la faussaient ou passaient devant elle sur la pointe des pieds. Il me confia qu’il avait échappé à la folie et à la marginalisation parce qu’il avait appris à lire et à écrire, et qu’il avait ainsi pu exorciser les fantômes qui le poursuivaient depuis son enfance, cette enfance si dure. Même ainsi, il ne put éviter ce traumatisme, au point de se préserver par tous les moyens possibles de fonder une famille, dans la crainte de reproduire celle de ses parents. Il déclara une fois qu’il avait épousé son écriture, ses livres ; mais aussi la boisson et sa ville d’adoption, Tanger, plus ouverte et aimable que d’autres villes marocaines. 

De son vivant, la reconnaissance à son œuvre lui vint d’Europe, où il a été traduit, édité et maintes fois réédité dans de nombreuses langues. En Espagne, « Le pain nu », traduit par l’hispaniste reconnu Abdellah Djbilou, a été édité au moins cinq fois chez Montesinos, Círculo de Lectores (avec un prologue de Juan Goytisolo) et Debate. Il existe également une traduction à l’espagnol du « Temps des erreurs », par Malika Embarek et Karima Hajjaj et de « Visages, amours, malédictions », par Malika Embarek et Housein Bouzalmate ; les deux ouvrages sont également édités chez Debate et Círculo de Lectores. C’est en 1993 qu’a été publié son ouvrage « Jean Genet à Tanger », sous une traduction de Pilar Aguilar, chez un éditeur de Valence. Je regrette l’absence en espagnol de son roman « Zoco Chino », qui a été traduit dans d’autres langues européennes, et dont je suis sûre qu’il a été traduit en espagnol en 1992, car il m’avait laissé une copie pour que je lui donne mon avis, mais nous ne nous sommes jamais revus et cela a été remis à plus tard (nous avons parfois la sensation que le temps est infini, et nous remettons toujours quelque chose à un lendemain qui n’arrive jamais). Il avait – et a toujours – un public inconditionnel, des lecteurs qui allaient peut-être à la recherche de l’exotique, mais se sont trouvés face à l’enfant des rues du tiers monde, exposé aux intempéries, à la solitude, aux mauvais traitements et à la cruauté, et qui finalement finit par se rencontrer. Peut-être est-ce cette surprise qui unit pour toujours le lecteur distrait à l’écrivain désespéré et imprévisible, sincère jusqu’à une certaine limite, qui médisait de façon sonore en espagnol, à l’instar de ses propres personnages. 

J’espère que le Maroc finira par l’accepter après sa mort comme l’un des écrivains les plus authentiques de la littérature marocaine du dernier tiers du XXe siècle, et que Choukri est déjà au paradis de ses non-croyances, entouré des femmes marginales qu’il aima de son vivant et qui lui furent inaccessibles, et de fleuves larges et profonds du meilleur nectar divin qui lui permettra de rester lucide toute l’éternité, comme il le souhaitait.