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Diálogos

L’islam en Amérique latine : état des lieux

Baptiste Brodard
Enseignant chercheur en islamologie à l’Université Aix-Marseille.

Longtemps perçu comme marginal ou inexistant, l’islam demeure largement méconnu en Amérique latine. Dans l’imaginaire collectif, la région est encore majoritairement associée à une identité chrétienne omniprésente héritée de la colonisation ibérique et de l’hégémonie séculaire de l’Église catholique. Pourtant, depuis plusieurs décennies, l’islam s’inscrit de manière croissante dans les paysages religieux, culturels et sociaux latino-américains. Cette présence, bien que numériquement minoritaire, se manifeste à travers une pluralité de phénomènes contemporains : activisme d’organisations islamiques transnationales, dynamiques de conversion locale, migrations anciennes et nouvelles, circulations culturelles à travers le cinéma et la musique, ou encore discours politiques de solidarité Sud-Sud.

Loin de constituer un bloc homogène, l’islam en Amérique latine se caractérise par une forte diversité des trajectoires, des origines ethniques et des formes de religiosité. Les premières présences musulmanes remontent à l’époque coloniale avec l’arrivée d’esclaves africains, tandis que les grandes vagues migratoires du XIXème et du début du XXème siècle ont vu l’installation de populations venues du Proche-Orient (Liban, Syrie, Palestine). À ces héritages s’ajoutent aujourd’hui des conversions locales, souvent liées à des quêtes spirituelles individuelles, à des questionnements identitaires ou à une prédication islamique globale à travers des réseaux d’organisations. 

Malgré la diversité qui caractérise l’Amérique latine, on y observe des dynamiques largement convergentes dans l’organisation de l’islam. Cette transversalité justifie la démarche de cet article, qui propose un panorama de l’islam contemporain en Amérique latine en mettant en lumière la pluralité de ses communautés musulmanes, tant du point de vue de leurs origines que de leurs pratiques et de leurs modes d’organisation. Dans un deuxième temps, le focus portera sur les dynamiques d’expansion religieuse dans la région, en présentant les divers facteurs sociaux qui favorisent ou limitent la visibilité et l’institutionnalisation de l’islam en Amérique latine.

Sur le plan méthodologique, l’analyse s’appuie, en plus de l’étude de la littérature académique et de la production médiatique, sur des enquêtes empiriques de type qualitatif et ethnographique menées dans des centres islamiques et des communautés musulmanes en Colombie, au Mexique, au Brésil, au Chili, en Argentine, à Cuba, au Salvador, au Honduras et au Paraguay, ainsi que par des entretiens réalisés entre 2020 et 2026, qui visent à mieux cerner les formes contemporaines et les spécificités de l’islam latino-américain.

Contexte historique

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de revenir sur l’histoire de la présence musulmane en Amérique latine. Dès la fin du XVème siècle, la conquête hispanique des terres d’Amérique centrale et du Sud et l’établissement des premières colonies entraînent, malgré les précautions des institutions politiques et religieuses coloniales, la venue de Moriscos, anciens musulmans forcés de se convertir au catholicisme. Une influence socioculturelle diffuse prend racine sur le nouveau continent, malgré la forte répression de l’Inquisition et l’interdiction officielle de toute religiosité non catholique.

Au XVIème siècle commence en outre la déportation d’esclaves africains vers l’Amérique, qui durera dans certaines zones, comme le Brésil, jusqu’au XIXème siècle. Un pourcentage significatif de ces esclaves était de confession musulmane. Malgré la répression et l’interdiction de pratiquer l’islam, certains groupes d’esclaves, puis de leurs descendants affranchis, sont parvenus à maintenir une pratique musulmane à certaines époques et dans certains milieux. Au XIXème siècle, une présence musulmane affirmée est ainsi identifiée au Brésil, notamment à Salvador de Bahia, avec le fameux épisode de la révolte des Malês, ainsi qu’à Rio de Janeiro et dans la région de Recife, comme en témoigne dans son récit de voyage l’imam ottoman Al Baghdadi.

Un peu plus tard, les migrations ottomanes impliquent la venue de personnes originaires du Proche-Orient, dont seule une minorité est musulmane, principalement au Brésil et en Argentine. Au début du XXème siècle naissent ainsi les premiers centres islamiques officiels. Cependant, seule une faible minorité des descendants de ces migrants a maintenu son identité musulmane, la continuité religieuse n’ayant pas été assurée en raison de mariages mixtes et de logiques d’acculturation.

En somme, malgré une présence historique bâtie sur ces trois piliers, il n’y a pratiquement pas eu de continuité générationnelle entre les anciens musulmans du continent et la présence musulmane contemporaine. Cette dernière découle au contraire de migrations bien plus récentes, ainsi que de conversions qui se sont multipliées depuis quelques décennies.

Réalités contemporaines

Dès les années 1970, de nouvelles vagues de migration du Proche-Orient, principalement libanaises, vont entraîner à une présence musulmane plus marquée dans certaines régions, notamment au Nord de la Colombie, au Venezuela et dans certaines villes du Brésil. De grandes mosquées, à l’instar de celle de Maicao, découlent de cette logique diasporique.

À partir des années 2000, de nouvelles dynamiques migratoires se mettent en place et contribuent à une diversification ainsi qu’à une augmentation sensible de la présence musulmane en Amérique du Sud. Des Pakistanais, des Maghrébins, des Africains subsahariens ainsi que des ressortissants d’autres pays à majorité musulmane s’installent en Colombie, au Mexique, en Argentine, au Brésil et dans d’autres États de la région. Leurs motivations sont le plus souvent d’ordre économique ou s’inscrivent dans des trajectoires migratoires plus larges en direction de l’Occident, l’Amérique latine constituant alors une étape plus ou moins durable de leur parcours.

Célébration de l’Aïd al Fitr à la mosquée Abou Bakr Alsiddiq. Bogota, le 30 mars 2025./juancho torres/anadolu via getty images 

Parallèlement à ces phénomènes migratoires, des conversions à l’islam ont eu lieu, à des degrés divers, dans l’ensemble d’Amérique latine. La ville colombienne de Buenaventura a ainsi connu, dès les années 1960, plusieurs centaines de conversions sous l’influence successive de la Nation of Islam, du sunnisme puis du chiisme. Un autre cas emblématique de conversions collectives se situe au Chiapas (Mexique), dans la ville de San Cristóbal de las Casas, où, depuis 1995, plusieurs centaines d’indigènes ont embrassé l’islam et contribué au développement de cinq centres islamiques au sein de la même ville.

Au-delà de ces cas de conversions collectives, auxquels peuvent s’ajouter d’autres exemples au Salvador, au Brésil ou en Argentine, on observe, un peu partout en Amérique latine, de nombreuses conversions individuelles. Celles-ci, attestées dès les années 1980, sont motivées par des facteurs variés, qu’ils soient spirituels et religieux, relationnels, socioculturels ou encore politiques.

En bref, la présence musulmane actuelle se compose de personnes issues des diasporas du Proche-Orient, de migrants musulmans installés en Amérique latine au cours des dernières décennies, de convertis de plus ou moins longue date, ainsi que de descendants directs de personnes converties à l’islam. Tous fréquentent les mosquées et s’y côtoient dans une certaine mesure, même si certains centres islamiques rassemblent une majorité nette de convertis, tandis que d’autres sont quasi exclusivement fréquentés par des migrants.

Cette complexité à la fois historique et contemporaine qui caractérise la composition sociale des populations musulmanes d’Amérique latine, brouille les estimations statistiques. Celles-ci sont souvent en décalage avec la réalité, notamment lorsqu’elles confondent les lointains descendants de migrants arabes du début du XXème siècle et les personnes qui s’identifient effectivement comme musulmanes.

Pour répondre à ces lacunes, j’ai opté pour une cartographie des congrégations musulmanes afin de recenser l’ensemble des centres islamiques, mosquées et groupes de croyants dans des zones choisies. Le recensement des personnes fréquentant ces congrégations permet ensuite d’obtenir une estimation bien plus précise de la population musulmane que ne le permettent les statistiques. Cela dit, la conversion à l’islam de nombreuses personnes isolées, souvent par le biais d’internet, et vivant parfois dans des zones éloignées de toute mosquée, complique l’estimation quantitative des musulmans. Ainsi, bien que la mosquée de Salvador de Bahia n’accueille régulièrement qu’une trentaine de fidèles, son imam estime à environ 800 le nombre de musulmans dans la région. Cet écart s’explique par le fait que de nombreux convertis, ainsi que d’autres musulmans, vivent loin de la mosquée ou sont accaparés par leurs activités professionnelles et familiales. À cela s’ajoute la mobilité de nombreux migrants, qui circulent d’une région à une autre sans nécessairement s’y établir durablement.

Malgré ces limites, l’inventaire des congrégations semble le seul moyen rigoureux d’avoir une cartographie de la présence musulmane en Amérique latine. En Colombie, une vingtaine de congrégations musulmanes ont alors pu être identifiées, non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans des zones plus rurales et reculées comme Guapi ou Leticia.

Diversité des communautés musulmanes

La présence musulmane latino-américaine est particulièrement hétérogène, non seulement sur le plan sociologique, mais aussi sur le plan théologique.

Du point de vue de ses composantes socioculturelles, certaines mosquées locales accueillent presque exclusivement des musulmans convertis, comme c’est le cas à Buenaventura en Colombie, au Chiapas au Mexique, à Itabaianinha au Brésil ou encore dans différentes confréries soufies en Argentine. D’autres, au contraire, sont contrôlées par la diaspora libanaise et accueillent de fait une majorité d’Arabes, notamment dans la région de la Triple Frontera, ou encore à Maicao en Colombie. Enfin, certains centres islamiques présentent un profil beaucoup plus mixte, réunissant des migrants récents d’origines diverses, des convertis latino-américains ainsi que des membres de diasporas arabes plus anciennes.

À cette diversité sociologique s’ajoute une pluralité d’ancrages doctrinaux et idéologiques. On recense en Amérique latine un nombre significatif de centres chiites duodécimains, s’inscrivant dans la lignée théologique de la République islamique d’Iran, aux côtés d’une majorité de mosquées sunnites relevant de diverses obédiences. Le mouvement Ahmadiyya est également présent dans plusieurs pays d’Amérique latine à travers un réseau de mosquées, de missions religieuses et de projets caritatifs.

Au sein du sunnisme, on observe une diversité doctrinale qui polarise certaines mosques et couvre un large éventail de tendances, du salafisme au soufisme. Un vaste réseau de centres islamiques se réclamant d’un salafisme d’inspiration surûriste a consolidé son influence dans de nombreux pays d’Amérique latine, notamment par l’établissement de mosquées ouvertes pour les cinq prières quotidiennes et par le développement d’activités caritatives et de prédication (dawa). Un autre courant salafi, plus restreint et plus exclusiviste, souvent qualifié de madkhaliste, est représenté par quelques rares mosquées, notamment en Colombie et au Mexique.

Par ailleurs, l’Amérique latine compte également des mosquées sunnites de tendance plus traditionaliste, souvent ouvertes au soufisme. Enfin, le mouvement du Tabligh est actif dans la région, non seulement à travers la gestion de certains centres islamiques – notamment son markaz au Panama, ainsi que quelques mosquées en Argentine et au Paraguay – mais aussi par la circulation de petits groupes de prédicateurs dans le cadre du khuruj, pratique centrale du mouvement. Lors de ces « sorties », des groupes de fidèles séjournent successivement dans différentes mosquées d’un pays ou d’une région afin d’aller à la rencontre des musulmans et de les exhorter à une pratique « correcte » de l’islam.

Par ailleurs, un réseau de structures musulmanes de Turquie se déploie en Amérique latine à des fins missionnaires, à l’instar des Süleymancılar qui mettent sur pied des écoles et des internats destinés aux enfants et adolescents, en envoyant ensuite certains d’entre eux compléter leurs formations religieuses en Turquie. On retrouve également la Jamaah Nur qui a ouvert quelques centres de culte et d’enseignement pour accueillir les musulmans locaux, notamment les convertis.

Du côté du soufisme, quelques confréries se sont implantées durablement en Amérique latine, à l’instar de la Naqshbandiyyah Haqqaniyyah, bien implantée en Argentine et au Mexique, ou encore l’ordre soufi Halveti Yerrahi en Argentine et au Chili. D’autres communautés soufies plus restreintes existent dans nombre d’autres pays, comme par exemple à Cuba et en Colombie.

Récente, cette diversité doctrinale et idéologique interne à l’islam latino-américain résulte principalement de l’implantation d’organisations islamiques étrangères et transnationales à partir des années 2000 et 2010, bien que certaines d’entre elles – notamment celles affiliées au chiisme d’inspiration iranienne et à diverses confréries soufies – soient présentes dans la région depuis les années 1980.

L’arrivée de nouveaux acteurs missionnaires, du salafisme à l’ahmadisme, témoigne d’une perception croissante de l’Amérique latine comme une « terre de mission »
pour la dawa islamique. Cette représentation a favorisé l’afflux non seulement d’organisations islamiques structurées à visée prosélyte, mais aussi d’acteurs indépendants engagés dans des activités de prédication.

Ce phénomène soulève une interrogation fréquemment formulée, mais rarement examinée de manière rigoureuse : l’islam est-il en expansion en Amérique latine ? Et, le cas échéant, dans quelles proportions et selon quelles dynamiques ?

L’expansion de l’islam en Amérique latine 

La question de l’expansion de l’islam en Amérique latine a été traitée par quelques articles médiatiques et académiques en alimentant certains fantasmes, notamment au niveau d’une islamisation supposée des favelas au Brésil ou d’une conversion massive d’indigènes Wayúu dans la Guajira. Mes études de terrain contestent certaines de ces allégations en relativisant l’ampleur du phénomène des conversions.

D’abord, les conversions à l’islam au sein de la jeunesse pauvre des favelas brésiliennes, qui concernent avant tout la périphérie de Sao Paolo, se sont comptées dès les années 1990 à quelques dizaines ou centaines de cas, et non pas en milliers ou millions comme cela a été suggéré. En outre, ces conversions n’impliquent pas toujours des engagements pérennes dans l’islam, mais divers types de religiosité qui se concluent parfois par le passage à d’autres religions ou un retrait de l’islam. Aujourd’hui, on compte dans les favelas une présence islamique réelle mais très minoritaire, un seul centre islamique étant présent dans de tels milieux à ce jour. La forte croissance du nombre de mosquées au Brésil découle surtout d’autres logiques, principalement migratoires. Ainsi, nombre de mosquées des centres urbains sont fréquentées par une majorité de migrants africains, dont la présence relativement récente dans le pays a induit une augmentation de la visibilité de l’islam. Parallèlement, les conversions individuelles sont nombreuses, tout en restant disparates selon les lieux. Finalement, un dynamisme islamique, amplifié par le rôle activiste de mouvements islamiques étrangers, implique fréquemment la création de nouveaux centres islamiques dans le pays. 

Les personnes converties jouent un rôle essentiel dans le développement d’un islam local, spécifique à l’Amérique latine

Ailleurs en Amérique latine, on remarque des dynamiques similaires d’augmentation du nombre de mosquées, également dues à la venue de nouveaux migrants musulmans et à des conversions. Pourtant, certaines congrégations voient paradoxalement le nombre de leurs fidèles décliner. Si les conversions à l’islam sont certes nombreuses et régulières, la pérennité de ces engagements religieux reste bien plus discutable. À la suite de désillusions relationnelles, de difficultés dans la pratique des rites ou de l’impossibilité de s’intégrer dans des cercles communautaires, des convertis se distancient de l’islam. Ce phénomène, qui reste peu perçu et documenté, se rapporte fréquemment à la difficulté pour les nouveaux musulmans de consolider leur nouvelle identité religieuse dans un contexte socioculturel où l’islam reste très minoritaire. En outre, beaucoup de musulmans, qu’ils soient convertis ou migrants, peinent à se marier avec un partenaire de la même confession et à transmettre l’islam à leurs enfants. Fréquemment, ces derniers finissent par se distancier de la foi de leurs parents, ce qui explique également l’évolution limitée de la présence musulmane au fil des années. Les diasporas arabo-musulmanes elles-mêmes sont concernées par ce phénomène de déclin en raison de l’assimilation culturelle, et par extension religieuse, d’une partie des jeunes.

Conclusion

Au cours des trois dernières décennies, l’expansion de l’islam en Amérique latine reste réelle mais fortement disparate selon les régions, connaissant même un déclin dans certaines zones. En moyenne, on note cependant une nette augmentation du nombre de congrégations musulmanes et des conversions régulières.

Dans ce contexte, les personnes converties jouent un rôle essentiel dans le développement d’un islam local, spécifique à l’Amérique latine. Peu à peu, la vision d’une réalité musulmane exogène transplantée dans de nouvelles terres cède la place à l’affirmation autochtone d’un islam désormais de plus en plus envisagé et vécu à la lumière du contexte latino-américain. 

Cette étape d’indigénisation de l’islam, qui a toujours caractérisé l’évolution de la présence musulmane dans de nouveaux territoires, se caractérise notamment par l’émergence de leaders communautaires locaux, dont les études islamiques – souvent poursuivies dans le monde musulman – leur permet de plus en plus souvent d’assumer l’encadrement et la guidance de communautés composées essentiellement de convertis.

Parallèlement, un processus de contextualisation, à la fois théorique – dans les discours – et pratique – dans les comportements concrets des musulmans locaux – conduit à une réinterprétation des normes islamiques à l’aune des réalités socioculturelles environnantes. Cette dynamique implique une hiérarchisation des références religieuses, certains principes étant mis en avant tandis que d’autres, jugés secondaires, sont relativisés.

Ce faisant, les communautés musulmanes latino-américaines participent activement à la négociation permanente de l’islam en tant que tradition discursive, dotée à la fois de fondements structurants et d’une capacité d’adaptation qui lui a historiquement permis d’entrer en résonance avec les contextes dans lesquels il s’implante.

En somme, si la présence musulmane en Amérique latine demeure quantitativement limitée, elle a considérablement gagné en visibilité et en légitimité au cours des trois dernières décennies. Plus encore, l’islam latino-américain tend désormais à se présenter comme un phénomène localisé et contextualisé, plutôt que comme la simple transplantation d’une religion perçue comme étrangère./

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