Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Idées politiques

L’Iran face au JCPOA

Catalina Gómez Ángel
Journaliste indépendante spécialisée dans le Moyen-Orient et basée en Iran
Le président Ebrahim Raïssi lors de la cérémonie de passation de pouvoirs au Parlement iranien. Téhéran, 5 août 2021. Atta Kenare / Afp via Getty Images

Pendant des décennies, la vie politique en Iran a été marquée par des affrontements internes entre différents secteurs, qui se sont réduits au fil du temps jusqu’à se limiter à l’aile modérée/réformiste – aujourd’hui réduite au silence, sinon disparue – et à l’aile conservatrice/radicale. Les critiques entre les deux camps, souvent poussées à l’extrême, comme ce fut le cas sous le gouvernement de Hassan Rohani, ont donné l’impression – du moins en surface – d’une certaine vitalité. Tout laissait penser que le débat politique sur la direction que le pays devait prendre était ouvert ; qu’il existait encore des institutions démocratiques qui, malgré des limitations et des restrictions extrêmes, étaient capables de donner une certaine nuance à la vie quotidienne du pays. Tout cela dans le cadre de la République islamique d’Iran ; il n’y a aucun doute là-dessus.

L’arrivée à la présidence, à l’été 2021, du clerc radical Ebrahim Raïssi, lors d’une élection controversée qui a suscité le plus faible niveau d’intérêt de l’histoire de la République islamique, a éliminé cette sensation de débat interne et a laissé place à une monotonie narrative, dont on ne sort que lorsque les plus radicaux critiquent le gouvernement déjà radical pour son laxisme, notamment dans les négociations, qui se sont déroulées à Vienne, pour relancer ledit Plan d’action global conjoint (JCPOA) signé en 2015. Bien sûr, en évitant toujours les discours inquisitoriaux auxquels le gouvernement précédent était soumis lorsque, entre autres, des ministres comme Mohammad Javad Zarif ont été accusés d’avoir été séduits par l’Occident. Ou encore de maintenir la population dans la ruine.

L’Iran est actuellement gouverné par un seul bloc qui, sans être une unité indéfectible – comme beaucoup voudraient le dépeindre – tente pour l’instant, de faire bonne figure face aux problèmes structurels extrêmement profonds, qui pourraient menacer sa survie. Les flancs ouverts sont nombreux, avec un nombre croissant de protestations d’agriculteurs mobilisés, entre autres raisons, contre les politiques de distribution et les pénuries d’eau qui sont devenues un problème de sécurité nationale ; d’enseignants, de juges et de dizaines de collectifs mécontents de la précarité de l’emploi dans un pays où l’inflation – en l’absence de chiffres fiables – dépasse au moins 50 %, et certains disent même 90 %. Au moins un tiers de la population iranienne a sombré dans la pauvreté : environ 30 millions de personnes sur un total de 87 millions.

Et si bien la population est consciente que les sanctions imposées en 2018, lorsque Donald Trump a décidé de retirer les États-Unis de l’accord nucléaire, ont eu un grand impact sur la situation économique du pays et que celle-ci a fini de s’aggraver avec la pandémie, elle tient également pour responsables des facteurs, tels que la corruption – contre laquelle ce nouveau gouvernement prétend vouloir lutter – et la mauvaise gestion par le gouvernement des ressources et des institutions de l’État. Le Guide suprême lui-même a reconnu que les politiques intérieures n’ont souvent pas été appropriées. Mais la situation politique actuelle pose un problème supplémentaire. S’il était auparavant facile pour l’establishment, y compris le Guide suprême et le Parlement lui-même, de rejeter sur le gouvernement en place la responsabilité de problèmes tels que les mauvaises performances économiques, comme cela a été le cas au cours des huit dernières années sous Hassan Rohani, il est désormais impossible de répéter la même tactique, simplement parce qu’ils contrôlent eux-mêmes le pays. Critiquer le gouvernement de Raïssi reviendrait à reconnaître la propre incapacité du régime à résoudre les problèmes qu’il critiquait auparavant. Sur les 290 sièges parlementaires, au moins 221 sont occupés par des représentants du secteur radical.

Et sur ce point, il est important de souligner que cela pourrait changer à tout moment. S’il ressort quelque chose des quatre dernières décennies de la République islamique, c’est que le système n’a aucun problème à détruire des sections de son propre cercle – même les plus proches de lui – afin d’assurer sa survie. Tous les présidents ont fini par tomber en disgrâce : Hassan Rohani – qui, bien que modéré, appartenait aux entrailles du Nizam (l’establishment) – a complètement disparu de la scène nationale depuis le mois d’août ; Mohammad Khatami est devenu presque un paria, dont l’image est bannie des médias du pays. Cela conduit certains analystes locaux à penser que ce mariage parfait entre le Nizam et le président Raïssi pourrait prendre fin au moment où la situation deviendra intenable, si jamais elle le devient. Ce n’est un secret pour personne que le président a eu du mal à satisfaire les demandes du large secteur conservateur/radical qui, malgré ses désaccords, a serré les rangs pour le soutenir. La dispute entre ces camps pour une place privilégiée au sein du gouvernement a conduit à ce qu’un certain nombre de postes restent vacants à ce jour.

Pour le moment, la structure monolithique avec laquelle le Nizam se projette, a eu un impact énorme sur une société de plus en plus découragée. Outre la pauvreté et la diminution de la capacité économique de la classe moyenne – qui a été l’un des principaux piliers de l’Iran – il existe le sentiment que les portes ont été fermées à toute alternative politique n’appartenant pas au secteur radical. L’espoir d’un avenir prometteur, même lointain, semble avoir disparu. Le système est désormais perçu comme un bloc quasi unitaire, plus autoritaire, plus intransigeant, plus nerveux et plus rigide que jamais. Ce facteur, associé à la pandémie, a fait exploser l’immigration, comme cela s’était déjà produit après les manifestations de masse de 2009 et la répression qui a suivi. Il a également multiplié la dépression. Alireza Zali, responsable de la réponse Covid-19 à Téhéran, a récemment affirmé qu’au moins un tiers de la population souffre, d’une forme de trouble mental.

En l’espace de quelques mois, des milliers de personnes – comme cela se produit dans d’autres régions du Moyen-Orient – ont réactivé leurs projets de quitter le pays. Cette fois, les alternatives ne comprennent plus seulement les États-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Europe, comme par le passé. Désormais, l’éventail des possibilités commence par la Turquie – les Iraniens sont la nationalité étrangère qui a le plus investi dans l’immobilier l’année dernière – et s’étend à d’autres pays comme l’Arménie, la Géorgie ou tout autre pays où ils ont une chance d’être acceptés. « Il n’y a rien à faire ici », « les espoirs sont morts », soutiennent ceux qui ont décidé de quitter un pays qui oscille depuis des décennies entre une joie extrême – les Iraniens se caractérisent par leur sens de l’humour et leur passion pour le divertissement – et la tristesse exaltée par le régime comme une vertu.

Le système est désormais perçu comme un bloc quasi unitaire, plus autoritaire, plus intransigeant, plus nerveux et plus rigide que jamais



Cette situation économique et sociale, dont le Nizam est beaucoup plus conscient qu’il ne l’exprime, est l’une des nombreuses raisons de la décision de poursuivre les pourparlers en vue de réactiver l’accord nucléaire, bien que cette démarche aille à l’encontre de la position du secteur radical, actuellement au pouvoir.

Retour du JCPOA

Le nouveau gouvernement a été confronté à la dichotomie d’insuffler une nouvelle vie à un pacte auquel, comme la plupart du secteur radical, il s’était opposé à l’époque. Si le JCPOA était un désastre pour Trump, il l’était aussi pour les radicaux iraniens, qui ont qualifié l’équipe de négociation de « faibles ». Le Guide suprême a de nouveau rappelé, en janvier 2022, que le JCPOA était faible et a critiqué le gouvernement modéré de Rohani pour avoir fait des concessions. Mais l’art de la politique est de savoir changer les récits à son avantage. Et les clercs qui dirigent l’Iran depuis 1979, ont montré au fil des décennies qu’ils sont passés maîtres dans ce domaine. Ainsi, sept mois après l’entrée en fonction de Raïssi, l’establishment est confronté à une décision finale sur le retour ou non à un pacte dont les négociations ont repris plus de cinq mois après son arrivée au pouvoir.

Ali Bagheri Kani a été nommé à la tête de la nouvelle équipe de négociation. Diplomate chevronné, issu d’une famille profondément ancrée dans le régime, il avait déjà fait partie du groupe dirigé par Saïd Jalili, sous le gouvernement de l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad. Cette équipe était connue pour sa réticence à faire avancer les pourparlers, faisant craindre que Bagheri Kani, qui avait été un critique majeur du JCPoA, ne répète la même dynamique. Ce qui est arrivé d’une certaine manière. Les autres équipes de négociation à Vienne ont souligné que l’Iran a cherché à prolonger dans le temps les discussions qui avaient progressé avec une certaine agilité lorsque le gouvernement Rohani était encore aux commandes. Ils se sont également plaints du fait que, ces derniers mois, l’Iran a progressé rapidement dans son programme nucléaire et que Téhéran est devenu plus belligérant et belliqueux dans ses activités régionales. Certains experts estiment que l’Iran pourrait parvenir à l’arme nucléaire en six mois, s’il décidait de le faire. Le Guide suprême a insisté à nouveau, dans le cadre de ce processus, sur le fait que le programme nucléaire est destiné à des fins pacifiques et que les armes atomiques sont interdites dans l’islam.

Mais la méfiance s’accroît des deux côtés, notamment de la part de l’Iran qui, ces dernières années, a vu ses ennemis assassiner deux des principales figures de son système de défense. L’assassinat du général Ghassem Soleimani, en janvier 2020, par un drone américain en Irak a été suivi, 10 mois plus tard, par celui de Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme l’un des pères du programme nucléaire iranien. Le scientifique a été tué en Iran, dans un quartier proche de Téhéran où de nombreux membres du régime ont une résidence secondaire, et en plein jour. Cela s’ajoute à plusieurs sabotages d’installations nucléaires, comme celui de l’usine de Natanz, en avril 2021.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à 2018, lorsque le président de l’époque, Trump, a décidé de retirer les États-Unis de l’accord nucléaire, qu’il qualifiait de « désastre », et d’imposer des sanctions économiques, incluant l’interdiction pour l’Iran de vendre son pétrole. Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février dernier, les sanctions contre Téhéran étaient considérées comme les plus sévères jamais imposées à une nation. Après avoir attendu un an que les signataires de l’Union européenne tiennent leur promesse d’aider à atténuer les effets des sanctions économiques – notamment en vendant son pétrole – l’Iran a lentement commencé à revenir sur ses engagements nucléaires. Par exemple, il a augmenté le nombre de centrifugeuses avancées et enrichit désormais l’uranium à 60 %. Ce chiffre est largement supérieur à celui stipulé dans le JCPOA, qui limite l’enrichissement à 3,67 %.

L’Iran n’a jamais perdu de vue le fait que ce soit Trump qui se soit retiré du JCPOA, sans aucune justification, et a exigé non seulement que les États-Unis fassent le premier pas vers l’activation – comme la levée de toutes les sanctions économiques – mais aussi la confirmation qu’un nouveau gouvernement à Washington ne reviendra pas sur ce qui a été signé. Une exigence à laquelle l’administration du président Joe Biden ne peut s’engager et qui est devenue l’un des points les plus difficiles à la table des négociations. L’Iran déclare également qu’il ne signera pas un nouveau JCPOA, mais qu’il relancera le JCPOA existant, et pour cela ils ont dû à nouveau discuter point par point. La méfiance, l’exigence et les doutes de Washington et de Téhéran ont prolongé les pourparlers jusqu’en mars, un mois que tout le monde avait fixé comme date limite. Au moment de la rédaction de cet article, et alors que les parties affirment que l’accord est prêt à 98 %, un échec est toujours possible.

L’Iran a de nouveau augmenté ses ventes de pétrole, grâce au soutien de la Chine, avec laquelle il a signé un accord de coopération de 25 ans



Source : Bloomberg. Graphique : Adriana Exeni

Circonstances différentes

Mais au-delà de ce qui est débattu sur le papier, la réalité actuelle en Iran est totalement différente de ce qu’elle était en 2015, lorsque les derniers points de l’accord qui allait devenir le JCPOA étaient discutés. La valeur de la monnaie n’a pas fluctué de façon spectaculaire comme à l’époque, signe que les attentes de ce qui pourrait se passer avec la signature de l’accord ne sont non seulement pas élevées, mais qu’il existe une grande conscience du fait que, s’il est repris, le pacte n’apportera pas de miracles au pays. On ne s’attend plus à ce que le JCPOA soit, entre autres, la porte d’entrée vers la modernisation des infrastructures ou les investissements étrangers qui aideraient à revitaliser l’économie chancelante, comme l’avait promis Rohani lorsqu’il persuadait la population des avantages de l’accord. Cette fois-ci, les hommes d’affaires et les commerçants sont beaucoup plus réalistes ; ils savent que le changement radical espéré à l’époque ne se produira pas. La population en sait autant.

Mais, en même temps, il y a une prise de conscience croissante que le pire est derrière nous. Cette politique de « pression maximale » contre l’Iran n’a pas eu les effets recherchés par Donald Trump, lorsqu’il a tenté de mettre le système dans les cordes, notamment en bloquant la vente de son pétrole. L’économie continue de souffrir, comme on peut le voir dans les rues des grandes villes, y compris Téhéran, où le commerce est plutôt calme dans les semaines qui précèdent le Nouvel An perse. Les protestations concernant la mauvaise situation économique restent une constante parmi les différents collectifs, mais au sein du Nizam, on a le sentiment que le pire est passé. De plus, ils se sentent plus forts à certains égards, notamment dans le domaine de la défense. Pour certains analystes, les progrès réalisés dans ce domaine depuis 2018 ont été « remarquables ». Cela concerne en particulier le programme de missiles et de drones, qu’ils ont à leur tour distribué à leurs alliés régionaux tels que le Hezbollah au Liban. La tension avec les États-Unis, la position des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui exercent depuis des années une pression extrême sur l’Iran, et la signature des accords d’Abraham avec Israël ont convaincu l’Iran qu’il doit renforcer son programme de défense.

Près de quatre ans après que Trump lui ait mis la corde au cou, l’Iran a de nouveau augmenté ses ventes de pétrole, notamment grâce au soutien de la Chine, avec laquelle il a signé un accord de coopération pour les 25 prochaines années. Selon les estimations de trois trackers de pétroliers, les importations chinoises ont dépassé 700 000 barils par jour en janvier 2002, en hausse par rapport au pic de 623 000 bpj enregistré par les douanes chinoises en 2017. Bien que ce pétrole soit vendu à un prix beaucoup plus bas que ce que prévoit le marché – on ne peut échapper au prix d’utiliser les canaux non officiels – il a permis à la République islamique de respirer un peu. Selon la Banque mondiale, l’Iran a connu une croissance de 3 % en 2021 et devrait connaître une croissance de 2,3 % en 2022. Si l’accord est relancé, il devrait permettre de vendre plus d’un million de barils par jour. Ce serait un coup de pouce important pour Téhéran, à l’heure où les prix du pétrole dépassent les 100 dollars.

La relation avec la Chine est la pierre angulaire d’une réorientation vers l’Est de la politique étrangère de la République islamique, qui prône depuis ses débuts un équilibre entre l’Occident et l’Orient. « No to West, No to East », préconisait à l’époque l’ayatollah Rouhollah Khomeini. Le gouvernement d’Ebrahim Raïssi a, quant à lui, signé un accord similaire avec la Russie et a tardé moins d’un semestre à voyager à Moscou, pour rendre visite au président Vladimir Poutine. Il existe clairement une conviction que la préoccupation des gouvernements précédents, notamment celui dirigé par Hassan Rohani, de chercher à établir des liens avec l’Occident, n’a pas eu de résultats positifs. Au contraire, les pressions n’ont pas cessé et les pays européens, au final, n’ont fait aucun effort pour aider l’Iran, face à la politique hostile de Donald Trump./

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