Les professeurs d’Islam

Juan José Tamayo, directeur de la chaire de Théologie et Science des Religions. Université Carlos III. Madrid.

En Espagne, il règne une ignorance encyclopédique sur l’Islam. Pire encore, l’on fonctionne à base de stéréotypes qui opèrent très efficacement sur l’imaginaire social. Si connaissance il y a, celle-ci est déformée. L’Islam est vu comme une religion violente, machiste, ritualiste, fondamentaliste, pleine de prohibitions. Par conséquent, l’attitude généralisée envers elle a été, pendant des siècles – et elle continue de l’être aujourd’hui dans de larges secteurs –, d’intolérance, de refus et même de belligérance. L’Islam fait partie de notre histoire, de notre culture. Il constitue notre alter-identité. Il a joué un rôle fondamental dans la configuration politique et sociale de l’Espagne. Cependant, en expliquant l’histoire avec des critères ethnocentriques, l’identité musulmane de notre pays a été reléguée, faussée et exclue, le catholicisme se présentant comme le seul référent religieux. Par conséquent, puisque l’Espagne a été un pays de religion unique pendant une grande partie de son histoire, l’Islam a été absent de la formation des étudiants espagnols dans les divers degrés et niveaux de l’enseignement. 

L’Islam est, de plus, une des grandes religions, avec entre 1 200 et 1 300 millions d’adeptes. C’est une religion universelle, du fait de son message de salut universel et de son extension sur toute la planète. Exclure son enseignement, ainsi qu’il en a été fait jusqu’à maintenant dans les curriculums scolaires, me semble un manque de rigueur intellectuelle, une méconnaissance de notre histoire et une mutilation de l’histoire des religions, qui contribue à fomenter l’analphabétisme religieux et culturel. C’est la raison pour laquelle je crois qu’il faut estimer très positivement l’incorporation de l’enseignement de l’Islam à l’école.

Ceci dit, qui doit enseigner la matière d’Islam ? Il s’agit d’une question complexe difficile à répondre. Je crois que l’enseignement confessionnel de la religion, à l’école, de l’Islam ou de toute autre religion, tel qu’il est établi aujourd’hui en Espagne ne cadre pas avec l’Etat laïc que nous voulons construire. Les lieux de formation et d’éducation dans une religion déterminée sont la famille et les centres que chaque institution religieuse offre dans ce but. L’étude de la religion à l’école doit être laïque, ou, si l’on préfère, non confessionnelle. Son objectif n’est pas d’enseigner à croire, d’endoctriner ou de faire l’apologie d’une croyance déterminée. Elle doit être critique et scientifique, enseigner l’histoire des croyances, leur importance dans la culture et le développement des peuples, leur fonctionnalité sur le plan politique et social. Dans ce sens, l’enseignement de l’Islam doit être étudié dans le cadre de l’histoire culturelle et des religions. 

Ainsi, l’idéal serait que les professeurs d’Islam fussent des spécialistes en histoire, sociologie et anthropologie des religions. Et les imams ? Je ne suis pas certains qu’ils soient les plus adéquates pour enseigner l’Islam aux écoliers. Ils peuvent être professeurs. Non en tant que dirigeants religieux, mais en tant que spécialistes, en distinguant bien les croyances propres de l’enseignement objectif. Cela peut résulter difficile mais non impossible. Le professeur d’Islam n’est pas un éducateur dans la foi musulmane, mais un enseignant qui enseigne de façon critique l’histoire et la culture de la dite religion. Le lieu de formation des professeurs d’Islam, comme d’autres religions, n’est pas la mosquée ou les écoles de théologie de chaque religion, mais les facultés de sciences religieuses, les instituts universitaires spécialisés dans les études religieuses. 

Une dernière question : celle des destinataires de l’enseignement de l’Islam à l’école. Conformément à la législation actuelle, les élèves choisissent le cours de religion en fonction de leurs croyances : musulmane pour les musulmans, catholique pour les catholiques, évangélique pour les protestants, juive pour les juifs. J’estime que c’est une erreur. Les destinataires doivent être tous les élèves. Pourquoi priver ceux qui choisissent une religion de la connaissance des autres ? Résumons. Je crois que l’Islam doit être enseigné à l’école de façon critique et scientifique, jamais apologétique. Par des spécialistes de l’histoire des religions. Qu’il doit faire partie du programme en tant que matière évaluable en égalité de conditions avec les autres matières. Que tous les élèves doivent l’étudier. Les religions, et l’Islam, sont l’une des grandes richesses de la culture et la sagesse de l’Humanité (elles sont patrimoine de l’humanité, et pas uniquement de chaque religion), dont nous ne pouvons priver les écoliers. Pour cela il faut revoir les accords avec les quatre religions à enracinement notoire (catholique, évangélique, islamique et juive).