Les États-Unis, la Russie et la Chine sur l’échiquier regional
La déstabilisation du système politique et gouvernemental des ÉtatsUnis sous les deux mandats du président Donald Trump a offert d’innombrables opportunités à ses rivaux quasi paritaires, la Russie et la Chine, qui cherchent à étendre leur influence au Moyen-Orient. Au cours des dernières années, ces deux pays se sont montrés plus assertifs dans la promotion de leurs propres intérêts dans la région, tirant parti de la réticence bien connue de Trump à s’engager davantage au Moyen-Orient et à rediriger son attention et ses ressources vers d’autres zones. Depuis un certain temps, les pays du Moyen-Orient s’efforcent de réduire les risques associés à la dépendance visà-vis des États-Unis en collaborant avec Moscou et Pékin, dans le but de renforcer leurs liens économiques, militaires et diplomatiques. Cela leur permet d’équilibrer leurs relations avec Washington, que certains pays perçoivent comme une puissance en déclin, sur laquelle ils ne peuvent plus compter pour les défendre contre des ennemis tels que l’Iran.

2025. /Pau de la Calle
Bien que de nombreux pays de la région cherchent un équilibre pour diversifier leurs relation, et que Moscou et Pékin restent actifs sur les plans diplomatique, commercial et sécuritaire, les événements récents ne laissent aucun doute: la principale puissance à prendre en compte reste les États-Unis. La Russie et la Chine ont réalisé des progrès significatifs, mais aucune des deux n’est encore en mesure d’égaler ou de remplacer Washington en tant que primus inter pares parmi les superpuissances au Moyen-Orient.
Les États-Unis définissent toujours l’agenda politique du Moyen-Orient et exercent une domination sur ses structures de sécurité. La Russie et la Chine, quant à elles, semblent adopter une approche à long terme
La Russie s’élève, mais stagne
La Russie a intensifié ses efforts pour accroître son influence au Moyen-Orient au cours des dix dernières années, animée par la paranoïa croissante de Poutine et sa nostalgie pour les gloires passées et l’empire perdu. Son intervention à grande échelle dans la guerre civile syrienne en 2015, en alliance avec l’Iran et le Hezbollah libanais, a changé le cours du conflit contre les forces rebelles anti-Assad et a marqué le retour de la Russie en tant que puissance majeure au Moyen-Orient. Comme l’a souligné à l’époque Stephen R. Covington, du Belfer Center de Harvard, cette intervention visait un objectif stratégique plus large : Poutine cherchait à « exploiter opportunément la Syrie pour renforcer son engagement dans une compétition plus vaste et autoalimentée avec les puissances occidentales… [et tenter] de créer un nouveau système de sécurité qui, en fin de compte, limite les institutions occidentales et le pouvoir des États-Unis au XXIème siècle, notamment en réduisant le rôle de Washington dans les accords de sécurité régionaux clés et dans le système de sécurité mondiale dans son ensemble ».
Après son intervention en Syrie, la Russie a utilisé sa présence pour renforcer sa stratégie globale face aux ÉtatsUnis et à l’OTAN. Le gouvernement d’Al Assad a accordé à la Russie des baux à long terme pour une base aérienne à Lattaquié et une base navale à Tartous. Cela l’a permis de projeter sa puissance en Syrie et de placer le littoral de la Méditerranée orientale à portée des missiles de croisière et antinavires russes, constituant ainsi une source d’inquiétude pour les forces navales de l’OTAN. En outre, la Russie a profité de la Syrie pour mener des entraînements opérationnels, et pour tester des systèmes d’armement avancés tels que les missiles de croisière Kalibr et les missiles antinavires Onyx P-800.
Moscou a également su tirer parti de son succès en Syrie pour renforcer ses relations régionales. En 2015, il a signé un accord de dix milliards de dollars avec la Jordanie pour la construction d’une centrale nucléaire de 2 000 mégawatts. La Russie a approfondi ses liens militaires et économiques avec l’Égypte, en signant en 2018 un Accord de partenariat global et de coopération stratégique, qui est entré en vigueur en janvier 2021. Elle a également élargi ses relations économiques et énergétiques avec l’Irak, ainsi qu’avec le gouvernement régional du Kurdistan. Les relations avec Téhéran ont également progressé, s’appuyant sur les bases établies par l’alliance militaire et diplomatique fructueuse entre les deux pays pendant la guerre civile syrienne.
Même Israël, un allié proche de Washington, a évolué vers des relations plus cordiales et pragmatiques. Le premier ministre Benyamin Nétanyahou s’est rendu à Moscou à quatre reprises entre 2016 et 2017 pour demander à Poutine d’empêcher l’Iran et le Hezbollah de menacer Israël depuis le territoire syrien. Moscou a alors accepté d’éviter les conflits dans l’espace aérien syrien et d’ignorer les frappes israéliennes contre le Hezbollah et, dans certains cas, contre des cibles militaires syriennes.
La Russie semblait connaître un succès considérable dans ses efforts pour se rétablir en tant que grande puissance rivale des États-Unis dans la région, réaffirmer ses intérêts historiques dans ce qu’elle considère comme sa sphère d’influence traditionnelle, et émerger comme un acteur diplomatique essentiel sur les questions stratégiques clés du Moyen-Orient.
Après l’Ukraine, les choses changent
Cependant, plus récemment, la Russie a subi une série de revers dans ses ambitions régionales, ce qui a réduit son influence.
L’invasion de l’Ukraine par Poutine en février 2022, par exemple, s’est révélée bien plus difficile que prévu, et les forces russes se sont rapidement retrouvées embourbées dans un conflit sanglant, prolongé et épuisant, sans issue en vue. Ce conflit constitue un obstacle aux efforts de Moscou pour renforcer ses liens avec les puissances régionales. En plus de l’opprobre diplomatique lié à un rapprochement avec Moscou (et du risque de réaction négative de Washington), les États de la région se sont montrés prudents face aux sanctions économiques, ce qui a compliqué les relations commerciales avec la Russie. Concernant l’Égypte, par exemple, l’exclusion de la Russie du système SWIFT est rapidement devenue un frein aux affaires avec Moscou. Par ailleurs, les sanctions ont drastiquement réduit le flux de touristes russes vers l’Égypte, une source essentielle de devises fortes.
Les ventes d’armes russes dans la région, qui constituaient jusqu’alors une pierre angulaire de ses efforts pour accroître son influence et ses profits, ont également été impactées. Globalement, les ventes mondiales d’armes de la Russie ont chuté de 92 % en 2024. Les sanctions, en particulier celles imposées par les États-Unis, l’exclusion forcée du système SWIFT et les contrôles à l’exportation ont joué un rôle déterminant, mais le besoin croissant de la Russie d’approvisionner ses propres forces en Ukraine a également conduit à détourner des armes du marché d’exportation vers l’effort de guerre de Moscou.
Les performances relativement médiocres des armes russes en Ukraine (notamment le très vanté système de défense aérienne S-400) ont également incité de nombreux acheteurs, au Moyen-Orient et ailleurs, à reconsidérer la pertinence de faire confiance aux systèmes d’armement russes pour diversifier leur arsenal. À la fin de 2024 et en 2025, plusieurs pays du Moyen-Orient, dont l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), ont diminué leurs achats d’armes russes. Bien que Moscou puisse espérer un rebond, si les hostilités en Ukraine prennent fin, la Russie a perdu une part de marché considérable, qu’il sera difficile de récupérer.
Moscou continue de renforcer ses liens dans la région MENA : il a signé plusieurs accords avec l’Iran, réussi à maintenir sa présence militaire en Syrie malgré le déclin d’Al Assad et collaboré avec l’Égypte pour accroître son influence en Libye
La position de la Russie au MoyenOrient a subi d’autres revers au cours des dernières années, notamment depuis l’attentat terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi d’Israël à Gaza. Lors d’une visite à Moscou après l’attaque, Moussa Abou Marzouk, un haut responsable du Hamas, a publiquement qualifié la Russie de « notre ami le plus proche ». Cette visite, ainsi que les tentatives ultérieures de la Russie de tirer parti diplomatiquement de la situation à Gaza, ont détérioré ses relations avec Israël, tout en mettant en lumière son incapacité à exercer une influence pendant la crise. Le président syrien Bachar al Assad, allié de Moscou, a été renversé de manière soudaine en décembre 2024, après que la Russie, accaparée par ses engagements en Ukraine, n’a plus été en mesure de le soutenir. Al Assad s’est alors réfugié à Moscou, lorsque Damas est tombé aux mains d’une coalition rebelle. L’Iran, qui avait rejoint la Russie dans son aventure syrienne en 2015, a subi un coup dévastateur lors de l’attaque conjointe d’Israël et des États-Unis contre ses installations nucléaires en juin 2025, lorsque ses systèmes de défense aérienne avancés S-400 se sont révélés totalement incapables d’intercepter les avions de combat américains et israéliens de dernière génération. Du jour au lendemain, la tentative de la Russie de se rétablir comme puissance au MoyenOrient s’est retrouvée vacillante.
Cela ne signifie pas que la Russie ait renoncé à la région, ni que celle-ci ait renoncé à la Russie. Moscou continue de chercher à renforcer ses liens dans la région MENA, tout en tentant de se libérer des efforts occidentaux visant à l’isoler. Les ventes d’armes russes se poursuivent, bien qu’à un niveau réduit. Moscou a approfondi ses relations avec l’Iran, en signant un accord de coopération stratégique en janvier 2025, ainsi qu’un accord pour que Rosatom, la société d’État russe de l’énergie atomique, construise quatre centrales nucléaires en Iran pour un coût total de 25 milliards de dollars. En Syrie, Moscou a réussi à maintenir sa présence militaire malgré la chute du régime d’Al Assad. Par ailleurs, la Russie a collaboré avec l’Égypte pour étendre sa présence militaire et son influence en Libye, ce qui lui permet de soutenir plus facilement ses forces dans la région du Sahel (Africa Corps, une milice auparavant connue sous le nom de groupe Wagner) et de recruter des combattants nord-africains pour le front en Ukraine.
Les avancées régionales de la Chine
La Chine, avec une économie plus vaste (11 fois celle de la Russie), une planification stratégique à long terme axée sur l’Initiative « la Ceinture et la Route » (BRI, selon son acronyme anglais) et une industrie de l’armement robuste et en pleine expansion, est devenue un acteur incontournable au Moyen-Orient. Le fait qu’elle ne soit pas confrontée aux contraintes politiques et diplomatiques qui freinent actuellement Moscou, a permis à Pékin de renforcer sa position, souvent au détriment de la Russie.
Pour le gouvernement chinois, le Moyen-Orient fait depuis longtemps partie de sa « grande périphérie », c’està-dire des États situés à la périphérie de son influence et dans l’espace liminal entre ses intérêts et ceux des puissances européennes et des États-Unis. En essence, la Chine, au Moyen-Orient comme ailleurs, cherche à établir des relations avec des États qui « s’alignent sur sa vision d’un nouvel ordre mondial et qui l’aident à garantir la prééminence internationale qu’elle recherche ». Dans ce contexte, l’engagement économique et militaire de Pékin reflète le concept de « sécurité nationale globale » du président Xi Jinping.
En 2016, la Chine est devenue le principal investisseur étranger au Moyen-Orient et, depuis le lancement de la BRI en 2013, elle a consacré au moins 123 milliards de dollars au financement de projets liés à cette initiative dans la région. D’importants projets portuaires et d’infrastructures sont prévus en Arabie saoudite, aux EAU, à Oman, à Djibouti et en Égypte. La Chine et chacun des pays du Conseil de coopération du Golfe ait signé des accords concernant la 5G, ce qui souligne non seulement l’influence économique croissante de Pékin, mais aussi l’intérêt des pays du Golfe pour une intégration accrue aux plans de développement mondiaux de la Chine.
L’Iran et la Chine ont également tissé des liens étroits ; malgré les sanctions, Pékin est devenu le principal acheteur de pétrole iranien. En 2021, les deux pays ont signé un vaste pacte commercial et de sécurité d’une durée de 25 ans et d’une valeur de 400 milliards de dollars, connu sous le nom de « Partenariat stratégique global ». Bien que sa mise en œuvre soit en cours, elle reste limitée par les sanctions internationales imposées à l’Iran.
La Chine aspire à influencer les premières étapes des initiatives des États arabes visant à établir une coordination militaire stratégique
Les relations économiques et commerciales avec les pays du Moyen-Orient (en particulier les États du Golfe) se sont considérablement élargies au cours des deux dernières années, en mettant l’accent sur la BRI et sur les flux d’investissements du secteur privé chinois à l’étranger. Entre 2024 et 2025, les principaux accords porte sur des projets liés à l’énergie, aux technologies vertes et aux infrastructures. Le gouvernement chinois, ainsi que des entreprises privées et des groupes commerciaux, ont activement contribué à établir des relations à travers une série « d’accords stratégiques » et de mémorandums de coopération, ainsi que des accords spécifiques d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars. Par exemple, en décembre 2024, la société saoudienne Diriyah Company a attribué un contrat de 200 millions de dollars à une entreprise chinoise pour réaliser la majeure partie de la construction d’un projet de « nouvelle ville » couvrant près de huit kilomètres carrés autour de l’ancienne cité de Diriyah où la dynastie saoudienne a été fondée. D’autres grands accords sont en cours ou en phase de négociation. Certains d’entre eux, notamment les investissements dans des installations portuaires stratégiques, dont celles d’Oman et des EAU, ont soulevé des inquiétudes quant à leur possible double usage à des fins militaires.
Outre l’Arabie saoudite, les EAU, Oman, l’Égypte, le Qatar, la Turquie et Israël (malgré la situation à Gaza) figurent parmi les pays de la région ayant connu une augmentation de la participation économique chinoise. En 2024, le Moyen-Orient est devenu la principale destination des investissements liés à la BRI, avec un montant annuel de 39 milliards de dollars. Environ 86 % des entreprises du secteur privé chinois ont déclaré, dans une enquête, qu’elles envisageaient d’étendre leurs opérations dans toute la région.
Soutenue par ses liens économiques et commerciaux florissants, la Chine a également misé sur son émergence en tant que puissance dans la diplomatie régionale. Pékin s’est affirmé comme un acteur influent en 2023, lorsqu’il a joué le rôle de médiateur dans un rapprochement diplomatique entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui a conduit au rétablissement de leurs relations, rompues en 2016 après l’exécution d’un éminent dignitaire chiite par l’Arabie saoudite et l’attaque de l’ambassade saoudienne à Téhéran par une foule de manifestants.
À la suite de cette intervention diplomatique controversée, la Chine est restée relativement discrète. Pékin a condamné la destruction de Gaza et s’est scrupuleusement associé aux appels à la négociation et à la cessation de la violence, sans pour autant offrir une aide diplomatique significative pour atteindre cet objectif. Pékin a organisé une conférence de paix, afin d’attirer l’attention sur la cause palestinienne (et de mettre en avant ses valeurs). Sur le plan économique, Pékin a promu le format des BRICS, qui vise à offrir une alternative à la domination occidentale (en particulier celle de Washington) sur le système économique mondial. En outre, la Chine a maintenu un flux constant de visites diplomatiques dans la région, en se concentrant principalement sur les pays du Golfe et sur l’expansion de ses liens commerciaux et sécuritaires.
En effet, la coopération militaire et sécuritaire occupe une place prioritaire dans l’agenda de la Chine, tant pour renforcer son profil au Moyen-Orient que pour gagner du terrain face aux États-Unis. En octobre 2025, la Chine et l’Arabie saoudite ont lancé l’exercice naval conjoint Blue Sword 2025, visant à échanger des compétences et des tactiques, tout en consolidant leur coopération militaire. Avec l’Égypte, la Chine a également mené l’exercice aérien Eagles of Civilization 2025, d’une durée de 18 jours, que des sources militaires chinoises ont qualifié de « signe du renforcement des liens militaires et du changement d’alliances ». La chaîne de télévision publique chinoise CCTV a été encore plus explicite : « Alors que l’Égypte se tourne vers des collaborations au-delà de ses relations traditionnelles avec les ÉtatsUnis, une nouvelle ère de coopération s’élève dans le ciel du Caire. »
Il est peu probable que de tels exercices remplacent les relations de sécurité avec les États-Unis, et encore moins qu’ils se substituent à des exercices beaucoup plus significatifs comme Bright Star, qui est organisé tous les deux ans depuis 45 ans et auquel ont participé cette année plus de 40 pays. Cependant, ces exercices ouvrent la voie aux fabricants d’armes chinois, devenus les principaux fournisseurs de la région, en particulier du Golfe, en vendant des drones tels que le Wing Loong II à l’Arabie saoudite et le CH-4 aux EAU.
La Chine ne recherche pas uniquement des avantages économiques. Pékin aspire également à influencer les premières étapes des initiatives des États arabes visant à établir une coordination afkar/idées | Automne/Hiver 2025 61 militaire stratégique – un système de sécurité qui pourrait être soutenu par des armements chinois. Parallèlement, Pékin souhaite maintenir de bonnes relations politiques et militaires avec l’Iran, un pays souvent en désaccord avec ses voisins arabes. Après les frappes aériennes des États-Unis et d’Israël contre les installations nucléaires iraniennes en juin 2025, la Chine aurait aidé l’Iran à reconstruire et à renforcer ses capacités en matière de missiles balistiques et de défense aérienne.
Qui est en haut, qui est en bas et que peut-il se passer ensuite
La Russie et la Chine ont réalisé certains progrès face aux États-Unis ces dernières années, mais elles sont encore loin d’égaler ou de surpasser leur influence.
Cela s’explique en partie par les liens de sécurité que les États-Unis entretiennent depuis longtemps avec la région, dont l’Égypte, Israël et les États du Golfe sont devenus largement dépendants, en partie en raison de leur intégration dans les systèmes d’armement, la logistique et les chaînes d’approvisionnement américains. Les relations en matière de renseignement sont également cruciales : la coopération dans la lutte contre le terrorisme – à travers l’échange d’informations, la fourniture d’équipements antiterroristes et une assistance opérationnelle ponctuelle sur le terrain – a été fondamentale pour la stabilité des régimes de la région depuis des décennies.
L’influence politique est également essentielle. La Russie n’a joué, au mieux, qu’un rôle secondaire dans les négociations qui ont suivi les Accords d’Oslo de 1991, tandis que la Chine n’y a pas participé. Les États-Unis, malgré leur double jeu et leur favoritisme, se sont imposés comme l’acteur politique le plus puissant dans le processus de paix régional. Avec leur intervention au Koweït en 1991 et l’invasion de l’Irak en 2003, les ÉtatsUnis sont, sans aucun doute, devenus l’acteur dominant au Moyen-Orient, y compris parmi les États de la région.
Bien sûr, cela pourrait être en train de changer. Les efforts déployés par la Russie et la Chine pour s’affirmer comme puissances dans la région bénéficient du soutien de nombreux partenaires, y compris des pays comme l’Arabie saoudite et l’Égypte, qui demeurent par ailleurs de solides alliés des États-Unis.
Pourquoi? D’une part, la plupart des pays de la région (à l’exception peutêtre d’Israël) se montrent méfiants face à la tendance de l’administration Trump aux accords transactionnels et aux changements politiques imprévisibles. Ils recherchent la stabilité que peuvent offrir des relations diplomatiques et politiques plus équilibrées, ainsi qu’une diversification de leurs liens économiques et des approvisionnements en armement. Moscou et Pékin sont les seuls pays capables de répondre à ces besoins à grande échelle. La Russie, malgré ses nombreux défauts, entretient un lien historique avec la région et avec des alliés clés des États-Unis, comme l’Égypte – un fait que Le Caire ne manque jamais de rappeler à Washington, lorsqu’il en a l’occasion. La Chine, quant à elle, est perçue comme une superpuissance montante qui pourrait – peut-être pas aujourd’hui, mais dans un avenir proche – contrebalancer les exigences et les désagréments liés à la dépendance envers les États-Unis. Beaucoup, sinon la majorité, des pays de la région considèrent les États-Unis comme une puissance en déclin, se repliant sur eux-mêmes tout en réévaluant leurs engagements extérieurs, et sur laquelle il n’est plus possible de compter pour les défendre face à des menaces extérieures ou intérieures. L’expérience amère des Saoudiens face à l’indifférence relative de Trump lors de l’attaque iranienne de 2019 contre des installations pétrolières clés a été révélatrice – non seulement pour Riyad, mais aussi pour d’autres pays.
Mais même avec l’imprévisibilité et l’erratisme de la politique étrangère de l’administration Trump, les puissances régionales demeurent sous l’influence de Washington – et il est probable qu’elles continueront de l’être dans un avenir proche. L’accord de paix de Gaza en 21 points, qui esquisse une voie vers un État palestinien, est rapidement devenu le centre de la diplomatie régionale et internationale lors de son annonce le 29 septembre. Signé par les ÉtatsUnis, l’Égypte, le Qatar et la Turquie lors d’un sommet tenu à Charm El Cheikh (Égypte) le 13 octobre, le « plan Trump pour une paix et une prospérité durables », malgré ses défauts et ses lacunes, propose une nouvelle approche à la complexe question de la paix arabo-israélienne – une approche qu’aucune autre puissance n’aurait pu envisager. La cérémonie de signature s’est déroulée en présence du secrétaire général des Nations unies et de plusieurs dirigeants européens, mais la Russie et la Chine ont brillé par leur absence. En réalité, Poutine a été contraint d’annuler le sommet Russie-Monde arabe prévu pour octobre, en raison de la faible participation de nombreux États arabes – certains ayant préféré assister à Charm El Cheikh. Au lieu de mettre en avant l’influence durable de la Russie, comme Poutine l’avait manifestement souhaité, cette annulation a révélé les limites réelles de cette influence.
De même, le projet visant à promouvoir la paix et la prospérité au MoyenOrient – les Accords d’Abraham établis par Trump en 2021 – reste la seule option viable pour parvenir à une intégration régionale durable. Le fait qu’ils négligent la question palestinienne constitue un grave défaut, mais ilss sont désormais la pierre angulaire de la politique américaine dans la région, comme cela a été le cas même sous l’administration Biden. Axés sur les puissances régionales, les accords ne prévoient, pour l’instant, aucun rôle significatif pour Moscou et Pékin.
En outre, la présence militaire américaine demeure un pilier essentiel de son influence régionale. Les États-Unis représentent 33 % des exportations d’armes vers le Moyen-Orient, tandis que la part de la Russie sur ce marché est de 4,1 % et celle de la Chine de 1,2 %.
En définitive, la présence diplomatique et militaire des États-Unis, même en période d’instabilité à Washington et de leadership erratique, a prouvé sa capacité à imposer l’agenda politique du Moyen-Orient et à dominer ses structures de sécurité. La Russie et la Chine adoptent une stratégie à long terme, et il est possible qu’avec le temps, elles parviennent à gagner des parts de marché, tant sur le plan politique que sécuritaire. Toutefois, ce jour-là pourrait bien se faire attendre./