“Le mythe d’un Maroc immunisé contre le terrorisme est tombé”

Il y a de fortes chances que le pays soit un terrain fertile pour l’extrémisme. Son origine se trouve dans la couche la plus pauvre de la société

ENTRETIEN avec Aboubaker Jamaï par Lurdes Vidal.

Les attentats terroristes du 11 mars à Madrid et l’arrivée du nouveau gouvernement ont modifié le panorama des relations entre l’Espagne et le Maroc. Aboubaker Jamaï, directeur des hebdomadaires marocains Le Journal Hebdomadaire et Assahifa al Ousbouiya, analyse avec AFKAR/IDEES la répercussion de ces événements dans la presse et l’opinion publique marocaines, et émet un certain nombre d’idées pour affronter la nouvelle situation. 

AFKAR/IDEES : Quelle a été la réaction de l’opinion publique marocaine face aux attentats du 11 mars à Madrid ? 

ABOUBAKER JAMAÏ : D’un point de vue personnel l’Espagne est un pays qui nous approche, et les gens étaient sincèrement choqués par ce qui s’est passé à Madrid. D’autre part, on a eu la crainte qu’il y ait une flambée de racisme anti-marocain, parce qu’apparemment il y avait des Marocains impliqués. Cette crainte a été d’autant plus forte que les relations entre l’Espagne et le Maroc sous le gouvernement de José María Aznar ont été très mauvaises – la faute étant des deux côtés. Le souvenir d’El Ejido était encore dans les esprits des gens, ainsi que le malheureux épisode de l’île Perejil ou de l’île Tourah, comme on dit chez nous. Au Maroc on s’est senti agressé par l’Espagne parce que personne n’a compris qu’un membre de l’OTAN, un membre de l’Union européenne (UE), fasse appel à son armée pour un petit rocher qui était à 50 ou 100 mètres des côtes marocaines, et qu’on voit mal le fait qu’il pourrait être espagnol. Cette attitude psychorigide d’Aznar a été perçue comme méprisante vis-à-vis des Marocains. 

La troisième réaction – beaucoup plus profonde – était : à chaque fois qu’il y a un attentat ou une opération d’Al Qaeda, il y a un marocain quelque part. Tandis que dans les cas antérieurs au 16 mai 2003, on peut dire que c’étaient des marocains qui vivent dans un environnement étranger et donc ont pu être formatés par une idéologie terroriste, ce qui s’est passé à Casablanca a montré qu’aucun des terroristes sans exception n’avait quitté le Maroc auparavant. Lors du 16 mai on s’est rendu compte d’une dure réalité : que notre environnement social a produit ça. Mais c’est marginal, tous les Marocains ne sont pas des terroristes, loin de là, c’est une infime minorité. 

A/I : Mais le Maroc s’est toujours réclamé d’être un pays islamique, tolérant et ouvert… 

A.J. : Là vous entamez un sujet qui est très important d’un point de vue strictement politique. Dans les années quatre-vingt-dix, quand il y avait le terrorisme du Groupe islamique armé (GIA), le régime marocain répétait à souhait, à l’adresse de l’Occident, le mythe suivant : « nous avons un Commandeur des Croyants, le terrorisme marocain est impossible parce qu’institutionnellement, le problème est réglé. Si en Algérie ça ne marche pas, c’est parce qu’elle est un système socialisant qui n’a pas respecté l’identité. Cela a créé une schizophrénie… et on arrive au terrorisme ». Le mythe promu par le régime marocain ne fonctionne pas et, ce qui est encore plus grave pour le régime, tous les terroristes qui ont perpétré les attentats de Casablanca sont issus de la couche la plus pauvre de la société marocaine. C’est un problème religieux, certainement, et idéologique, mais surtout socioéconomique. Tous les kamikazes sans exception viennent d’un petit quartier qui s’appelle Sidi Moumen. Ils habitent pratiquement la même rue de bidonville. L’injustice, l’iniquité qui est produite par le manque de démocratie, d’équité et de justice sociale a bien contribué à produire ce terrorisme. 

A/I : Les marocains impliqués dans les attentats du 11 mars étaient des résidents légaux en Espagne, qui n’appartiennent peut-être pas à un milieu aussi marginal dans notre pays… 

A.J. : L’autre aspect qui nous a aussi fortement interpellé, c’est l’histoire de la drogue. D’après les informations publiques, une partie du matériel explosif a été payé par du cannabis. Cela veut dire que le pire des cauchemars du régime marocain s’est réalisé : les réseaux terroristes se connectent avec ceux de la drogue et de l’économie informelle. Dans les enquêtes après le 16 mai, on a compris que les réseaux islamistes extrémistes – tous les islamistes ne sont pas extrémistes et c’est pour cela que j’utilise ce mot d’islamiste extrémiste –, se finançaient grâce à l’économie informelle qui est très importante au Maroc, et aussi grâce à l’économie de la drogue. Une autre anecdote qui va dans le même sens : vous savez qu’à Beni Makada il y a une mosquée dont l’imam tenait les propos les plus extrémistes – d’ailleurs il a été arrêté et condamné à 30 ans de prison. Cette mosquée n’a pas été construite par les Saoudiens, par les wahhabites, elle a été construite par un baron notoire de la drogue. 

A/I : On avait peut-être l’idée qu’Al Qaeda était comme un bureau de financement des opérations terroristes… 

A.J. : Non, justement le problème c’est qu’Al Qaeda est devenue d’autant plus dangereuse : c’est devenu une franchise. Elle n’est plus une organisation avec une hiérarchie, des ressources qui remontent et qui redescendent… Or, pour qu’une franchise fonctionne, il faut que l’environnement l’accepte et la nourrisse. La réalité est qu’il y a des fortes chances que le Maroc soit un terrain fertile. Il n’y a même pas besoin que Ayman Al Zawahiri et Oussama ben Laden fassent un plan pour les attentats avec la collecte et l’envoi d’argent. Il y a des gens sur place qui, même sans recevoir d’ordres, vont faire des choses, car finalement le terrorisme ne coûte pas trop cher : il suffit de se connecter à Internet pour savoir comment fabriquer une bombe. Ce qui est empoisonné, c’est l’idéologie, ce sont les idées. 

L’islam politique 

Les réseaux terroristes sont connectés avec ceux de la drogue et de l’économie informelle 

A/I : Ces terroristes qui se réclament de l’islam sont enracinés dans quelque part ou en aucune façon avec la mouvance islamiste plus générale au Maroc ?

A.J. : Malheureusement le régime marocain, avec le soutien d’une partie de la gauche, et notamment de la gauche gouvernementale, si chère au cœur du PSOE, a poussé à l’éradication, comme en Algérie. C’est l’erreur la plus absurde à commettre, parce qu’au Maroc il y a des mouvements islamistes pacifistes, politiques et pacifiques, qui de mon point de vue constituent une chance pour ce pays, parce qu’ils acceptent de faire partie de l’agora, acceptent le débat public et dénoncent la violence. Néanmoins, il faut définir les termes. Si je vous dis que le premier mouvement islamiste marocain s’appelle la monarchie, vous me répondrez : quoi ? C’est quoi, Commandeur des Croyants ? C’est quoi, mettre dans la Constitution l’islam religion d’État ? C’est une réalité qu’il ne faut jamais oublier quand on parle de la vie politique marocaine, parce qu’il y a beaucoup de marketing dans la labellisation des partis ; il faut parler de nouveaux acteurs dans le champ de l’islamisme, mais le champ politique marocain est déjà très imprégné d’islamisme.

D’ailleurs c’est intéressant d’étudier ce phénomène pour comprendre pourquoi la gauche marocaine est en train de faillir : en premier lieu, conceptuellement elle ne pouvait pas combattre les islamistes, parce qu’au fond le logiciel de base de la pensée islamiste au Maroc c’est le logiciel de base de la monarchie. La deuxième erreur, c’est que la gauche gouvernementale – je ne parle pas de l’autre gauche qui peut renaître, une extrême gauche qui s’est convertie vers plus de modération –, est partie du principe que le mal absolu, c’était le Parti Justice et Développement (PJD) et Al Adl Wal Ihsane, et que pour combattre ce mal, il n’était pas grave de s’allier, non seulement avec la monarchie, mais avec l’aile la plus conservatrice. Evidemment, on voit la possibilité de répéter l’erreur de l’Algérie : ceux qui se disaient démocrates ont préféré soutenir les généraux sous prétexte que le mal absolu c’était le Front Islamique du Salut (FIS), les islamistes. Or, notre avantage est que nous avons d’abord des partis qui font un vrai travail politique, au sens noble du terme, et qui ont renoncé à la violence.

A/I : La presse européenne a loué la victoire de l’aile dite modérée du PJD après leur Congrès. Pourrions-nous imaginer qu’il y ait la possibilité au Maroc d’avoir un gouvernement islamiste « à la turque » ?

A.J. : Il faut préciser certaines idées. Qu’est-ce qu’on entend par aile modérée : l’aile qui ne veut pas avoir de confrontation avec la monarchie ? L’aile jugée radicale au sein du PJD n’est pas radicale sur le plan sociétal, mais elle exige des réformes constitutionnelles, et la monarchie a intérêt à la labelliser comme radicale, pour vendre cette image de radicalisme à l’Occident. D’autre part, on dit aussi que le PJD est modéré et Al Adl Wal Ihsane radical. Al Adl Wal Ihsane a remis en cause l’architecture du régime, c’est vrai, comme les gens de la gauche – la vraie gauche, les vrais démocrates, je ne parle pas de l’USP. C’est de l’intérêt du pouvoir marocain de mettre des labels, parce qu’évidemment dans la psyché occidentale, les labels ont une forte influence. Dans un cadre démocratique, de vrai pluralisme, avec une gauche progressiste, même qui se batte pour la laïcité, l’islamisme marocain aujourd’hui est une force d’avancée. 

A/I : Que pensez-vous de la réforme du secteur religieux au Maroc ? 

A.J. : Le problème que vous avez dans ce cas est que le control absolu est impossible. Ce n’est pas vrai que ce phénomène du terrorisme existe parce que quelque mosquée n’était pas contrôlée. La pensée terroriste ne va pas s’épanouir dans les mosquées des quartiers, elle se cache. Par contre, assurer une diversité permet de contrecarrer ce phénomène. La mosquée est un espace public. Oui, contrôlons et promouvons la diversité dans les mosquées dans un environnement de liberté de la presse… qui permet à tout le monde de s’exprimer. Il faut surtout ne pas partir d’une idée de contrainte excessive de ce champ, parce qu’alors on va créer des circuits parallèles qui sont incontrôlables. Donc, il faut trouver une méthode d’inclusion et non pas d’exclusion de ce qui est acceptable d’un point de vue civilisationnel, c’est-à-dire, pas d’incitation à la haine. 

Le 11-M et l’opinion publique marocaine 

Contrairement à l’idée actuelle, la diversité dans les mosquées permet de contrecarrer le terrorisme 

A/I : Revenant au sujet des attentats de Madrid, est-ce que l’opinion publique marocaine a compris ces attentats comme une conséquence directe de l’implication de l’Espagne dans la guerre d’Iraq ?

A.J. : La nébuleuse Al Qaeda joue sur un corps qui est très sensible dans le monde arabe. Ce qui se passe en Iraq, et ce qui se passe vis-à-vis des Palestiniens est totalement inacceptable. Au Maroc, on a bien vu les manifestations contre la guerre à Londres, à Madrid, à Barcelone, et elles ont frappé les esprits dans le monde arabe. En outre, les résultats des élections espagnoles du 14 mars ont été le vrai choc positif, et ont été saluées par toute la presse marocaine, par toutes les strates de l’opinion publique marocaine. Subitement, les Espagnols étaient devenus les meilleurs, ils avaient rendu justice et disaient à George W. Bush qu’il y a une opinion publique occidentale qui n’est pas d’accord avec cette stratégie. C’est donc un impact éminemment positif, un évènement heureux qui dément l’idée de clash des civilisations, la relativise très fortement. C’est le genre d’évènements qui donnent de la puissance et de l’énergie aux démocrates dans mon pays. Dans ce sens, le 14 mars est une véritable date historique.

A/I : En Espagne certains marocains ont craint après les attentats une excessive réaction sécuritaire.

A.J. : Au Maroc, la rage sécuritaire après le 16 mai fait que ce qui peut se passer en Espagne soit très relatif, parce que la police marocaine a été responsable de beaucoup d’exactions. La justice a été totalement inique. Après le 16 mai, quelques 2 000 personnes ont été arrêtées en connexion avec les attentats, dont 1 400 condamnées. Les sécuritaires marocains ont trouvé-là l’occasion en fait de montrer leur puissance. L’Espagne et le Maroc, d’un point de vue démocratique, ne sont pas comparables. Le Maroc n’est pas un pays démocratique – je suis désolé de le dire mais c’est une réalité.