Le Maghreb et la société de l’information

Ridha Kéfi, journaliste, Tunisie.

Au Maghreb, comme dans le reste du monde, le secteur des Technologies et de l’Information (TIC) a connu une évolution accélérée au cours des 10 dernières années, caractérisée par un grand volontarisme étatique, des opérations de privatisation réussies et un pari sur le dynamisme des acteurs locaux. De précieux partenariats avec des opérateurs étrangers, notamment européens, ont fait le reste. Les résultats, sans être spectaculaires, n’en sont pas moins impressionnants. 

Maroc : croissance rapide, retard à rattraper 

Le Maroc a consenti de gros efforts pour développer son secteur des télécommunications. Promulguée en 1999, la loi sur la déréglementation du secteur a entraîné la scission de l’Office des postes et télécommunications (ONPT) en deux entités : Itissalat AlMaghrib (Maroc Télécom) pour les services de télécommunications et Barid Al-Maghrib pour ceux de la poste. Une Agence nationale de réglementation des télécoms (ANRT) est chargée de superviser la libéralisation du secteur, dont le chiffre d’affaires en 2003 s’est élevé à 1,7 milliards d’euros (4,53 % du PIB). 

Téléphonie fixe : difficile libéralisation 

Maroc Télécom a le monopole de la téléphonie fixe. Il compte près de 1,3 million d’abonnés, soit un taux de pénétration de 4,5 % de la population et de 17 % des ménages. Le parc se répartit entre les secteurs résidentiel (66 %), professionnel (22 %) et publiphones (12 %). 

Maroc Télécom cherche à relancer la téléphone fixe avec des offres promotionnelles : packs fixes pour les particuliers et offres spéciales pour les entreprises. 

Pour mettre fin au monopole de l’opérateur historique dans ce domaine, l’Etat a entrepris d’attribuer une deuxième licence de téléphonie fixe. Gain espéré : près de 100 millions d’euros. Un appel d’offres a été lancé fin 2002, mais aucun opérateur n’a soumissionné, à cause peut-être de l’importance des investissements nécessaires. 

Pour contourner la difficulté, les autorités ont décidé d’alléger les conditions d’octroi de cette deuxième licence et de la « saucissonner ». L’obligation de couverture régionale et l’usage d’une technologie particulière ont ainsi été supprimés du cahier des charges. Selon le nouvel appel d’offres, il y aura aussi trois types de licences : la boucle locale, le transport de la communication (backbone) et la connexion internationale. 

Téléphonie mobile : essor spectaculaire 

Le GSM s’est développé rapidement. Aujourd’hui, dans 41,5 % des ménages (2,3 millions de foyers), au moins une personne dispose d’un téléphone mobile. Le nombre d’abonnés est ainsi passé de 5,2 millions en janvier 2002 (dont 3,7 millions pour Maroc Télécom), à 7,8 millions en mai 2004 (dont 5,5 millions pour cet opérateur). Quant au taux de pénétration du marché, il est passé, durant la même période, de 18 % à 26 %. 

Le marché du GSM est détenu par deux sociétés. Maroc Télécom, le premier à s’y lancer, en détient 70,3 %. Méditel – conduit par l’opérateur espagnol Telefónica, associé à Portugal Telecom, BMCE Bank et au Groupe Afriquia –, a eu la deuxième licence de GSM, en mars 2000, pour 1,1 milliard de dollars. Sa part de marché est estimée à 29,7 %. 

Un appel d’offres pour une troisième licence de téléphonie mobile sera lancé en 2007. 

Ordinateurs et Internet : grand potentiel, timides avancées 

En 2002, il s’est vendu au Maroc 140 000 ordinateurs. Le chiffre d’affaires du secteur atteint 470 millions d’euros et augmente de 20 % par an, les services représentant 43 % des ventes. La clientèle est répartie en trois grands groupes : grands comptes (30 %), administrations (25 %) et petites et moyennes entreprises (PME) (30 %). 

Le parc d’ordinateurs individuels est estimé à 620 000 unités. Le taux d’équipement, qui ne dépasse guère 11 %, varie de 3 % en milieu rural électrifié à 23,7 % en milieu urbain. Au plan national, 63,9 % des individus de plus de 12 ans vivant en zone électrifiée n’ont jamais accès à un ordinateur. 

Le faible niveau d’équipement s’explique par la contrainte des coûts élevés des équipements et par la persistance de l’analphabétisme. Pour améliorer cette situation, le gouvernement a mis en place un programme pour équiper en ordinateurs les écoles, collèges et lycées. Il y a consacré un budget de 100 millions d’euros, soit le prix de 100 000 ordinateurs. D’ici à 2007, plus 180 e-services gouvernementaux seront aussi mis en place. 

Près de 120 000 ménages disposent d’une connexion au réseau Internet à domicile, soit un taux de pénétration dans la population totale de 0,4 %. Avec 60 000 ménages équipés (0,2 % de la population), la pénétration de l’ADSL est légèrement plus élevée avec 600 000 individus connectés à Internet à domicile. Le mode de connexion est dominé par le type RTC, mais l’ADSL représente déjà plus de 45 % de part de marché. Cependant, près de 12 % de la population, soit 3,7 millions de personnes, accèdent à Internet en dehors du domicile. 

Le parc informatique des 40 000 entreprises que compte le pays est estimé à un million d’ordinateurs. Le nombre moyen d’ordinateur par employé est de 0,37. En moyenne, 90 % des entreprises disposent d’une connexion à Internet (soit environ 35 000 entreprises connectées) dont moins de 1 % via un accès sans abonnement. Sur l’ensemble des entreprises, 38 % déclarent disposer d’un site web, soit environ 15 600 sites Web pour l’ensemble des entreprises du pays. 

L’utilisation des TIC par les entreprises reste cependant tributaire de leur taille. Les grandes y ont recours, car elles y sont souvent poussées par leurs partenaires étrangers. En revanche, les PME rechignent à s’équiper, considérant que l’investissement est encore prohibitif. 

Centres d’appels : toujours plus 

Ce secteur compte une cinquantaine de centres et 4 400 positions, travaillant pour des clients français mais aussi pour des entreprises locales. Chiffre d’affaires 2004 : 85 millions d’euros. Le développement de cette activité s’explique par les coûts d’exploitation moins élevés, la proximité de la France et la pratique de la langue française. 

Algérie : à la recherche du temps perdu 

La loi du 5 août 2000, qui consacre l’ouverture du secteur à la concurrence, a permis la création, entre 2001 et 2003, de l’Autorité de régulation de la poste et des télécoms (ARPT), d’Algérie Telecom, opérateur de téléphonie fixe, d’Algérie Telecom Mobile (appelé Mobilis) et d’Algérie Poste. 

La même réforme a permis la création, en 2001, du premier opérateur privé de téléphonie mobile, Orascom Telecom Algérie, sous la marque commerciale Djezzy et du second opérateur privé en 2004, Wataniya Telecom Algérie, sous la marque Nedjma. 

Deux licences VSAT ont également été attribuées courant 2004 à Djezzy et à un consortium composé du Monégasque Divona Telecom et de l’Algérien Kpoint.com. 

L’ouverture du capital de l’opérateur public, prévue pour le début 2006, constitue la dernière étape de cette réforme, dont le financement est assuré par l’Etat à hauteur de 700 millions d’euros, ainsi que par la Banque mondiale (30 millions de dollars), la Banque africaine de développement (120 millions de dollars) et l’Union européenne, dans le cadre du programme MEDA II (17 millions de dollars). 

Téléphonie fixe : en-dessous des standards internationaux 

Malgré tous les efforts consentis, la téléphonie fixe, monopole d’Algérie Telecom, est encore en dessous des standards régionaux. Les lignes fixes sont au nombre de 3,1 millions et la télédensité ne dépasse guère le 30 %. 

Pour combler ce retard, les pouvoirs publics ont adopté une politique volontariste. La privatisation est l’un des éléments de cette politique. Ainsi, un consortium composé d’Orascom Telecom et Egypt Telecom a remporté le 1er mars 2005 la première licence fixe pour 65 millions de dollars. Ce nouvel opérateur fixe investira un milliard de dollars sur 10 ans. 

Téléphonie mobile : une activité sans précèdent 

Avec la vente, au début 2004, de la deuxième licence privée de téléphonie mobile, ce secteur a connu une activité sans précèdent. Les lignes mobiles s’élèvent désormais à sept millions et la télédensité du GSM à 22 %. Djezzy domine le marché avec 81 % de parts, contre 13 % pour Mobilis et 6 % pour Wataniya, troisième opérateur. 

Informatique et Internet : en plein essor 

Avec un taux de pénétration de 12 %, l’Algérie est peu informatisée. Des contraintes expliquent cette situation. Les droits de douanes sont importants et les sociétés de développement de logiciels sont rares. Le prix officiel du micro-ordinateur est élevé (l’équivalent de quatre mois de salaire), mais le secteur informel propose des prix beaucoup plus attrayants. 

Malgré tous ces handicaps, le secteur est en plein essor. De nombreuses entreprises privées se lancent dans le montage, l’assemblage et la vente de PC, ainsi que dans le développement de logiciels et la formation des utilisateurs. L’Entreprise nationale des systèmes d’information (ENSI, publique), qui dominait le secteur dans les années quatre-vingts, a perdu son monopole au profit d’opérateurs privés. 

Pour répondre aux besoins de ce marché naissant, les opérateurs privés procèdent soit à l’importation du matériel monté à l’étranger, soit à l’assemblage des pièces détachées et kits importés. Le volume des importations s’élève à environ 50 000 unités par an. 

Le pays compte environ 150 000 stations de travail, dont les particuliers représentent moins de 20 %, mais ce taux doit être réévalué puisque une grande partie de la filière est occupée par le marché informel. 

L’opération OusraTIC lancée par le gouvernement vise à équiper cinq millions de foyers, à l’horizon 2010, d’un micro-ordinateur de bureau ou d’un micro portable. Dès la fin de 2005, 100 000 ordinateurs devraient être déjà écoulés. En vertu de ce programme, tout citoyen qui désire posséder un PC peut solliciter un prêt bancaire, à un taux faible (8 % à 9 %) et leur remboursement s’étale sur une période allant de 12 à 36 mois. 

Les grandes entreprises considèrent l’informatique comme un élément fondamental dans leur gestion. Elles s’équipent donc en conséquence. Les PME ne mesurent pas, quant à elles, le profit qu’elles peuvent tirer des TIC. Résultat : seules 0,1 % d’entres elles sont informatisées. 

Avec 70 % de matériel informatique obsolète, le niveau d’informatisation de l’administration est faible et non adapté pour intégrer des applications récentes. Un programme de développement est établi mais les incitations réelles restent faibles. L’Algérie est entrée dans le club Internet en 1993, mais l’utilisation du réseau était réservée aux institutions spécialisées. Il a donc fallu attendre décembre 1997 pour voir l’accès étendu aux particuliers. 

Le Centre de recherche sur l’information scientifique et technique (Cerist) a longtemps été l’unique fournisseur d’accès. Depuis 1999, une soixantaine de providers ont été agréés, mais seuls 10 opèrent sur l’ensemble du pays. 

On dénombre aujourd’hui plus de 5 000 cyberespaces, 750 000 internautes (2,25 % de la population), 35 000 abonnés, 1 500 sites et une dizaine de portails opérationnels. Initié en 2003, le projet ADSL est aussi en plein développement. A la fin de 2004, on comptait 20 000 lignes haut débit. 

Tunisie : à l’avant-garde du Maghreb 

Le pays, qui a abrité la Seconde phase du Sommet mondial de la société de l’information, organisé par les Nations unies, du 16 au 18 novembre 2005, occupe la première place parmi les pays du Maghreb en matière de TIC. Ayant beaucoup investi dans les infrastructures et recouru aux concessions pour répondre à ses besoins (seconde licence GSM, licence VSAT…), il a réalisé de gros progrès dans ce domaine. A preuve : près d’un tunisien sur cinq dispose d’une ligne de téléphonie fixe et d’Internet. Et l’indice de développement des TIC, estimé à 4,16 (contre 4,97 pour la France), situe la Tunisie au 34e rang mondial. Malgré les carences observées en matières de contenus de service et de gouvernance de l’Internet, toujours soumis à la censure, le pays se positionne en bon rang parmi les pays d’accueil des investissements dans les TIC. 

Téléphonie fixe : une ligne pour quatre habitants 

Le réseau national en câbles à fibres optiques couvre l’ensemble du pays, sous forme de boucles SDH articulées autour de commutateurs multiservices de dernière génération. Quant aux connexions internationales, elles sont assurées par deux gateways : des liaisons en câbles optiques sous-marins avec l’Europe, des liaisons spatiales numériques sur Internet et Arabsat. Le pays a été également membre des grands projets régionaux, tels que Arabsat, Orascom et Thuraya. 

Le réseau fixe, entièrement numérisé depuis 1999, compte 1,2 millions d’abonnés, soit une densité téléphonique de 25 lignes pour 100 habitants. Son évolution a été très rapide. En moins de 10 ans, le nombre de terminaux publics a été multiplié par six passant de 6 800 à 38 831. 

Si la téléphonie mobile est partagé entre Tunisie Télécom et l’opérateur privé Orascom Telecom, celui de la téléphonie fixe demeure le monopole de l’opérateur historique, qui s’apprête à céder 35 % de son capital à un partenaire stratégique, de préférence européen. 

Téléphonie mobile : objectif largement dépassé 

Le réseau de téléphonie mobile est géré par Tunisie Télécom et Orascom Télécom. Il compte 4,2 millions d’abonnés (contre seulement 2 000 en 1992). 

L’objectif du Xème plan de développement (2002-06) a donc été largement atteint, puisqu’il tablait sur une capacité de trois millions de lignes et un taux de 30 GSM pour 100 habitants. 

Le réseau est, par ailleurs, connecté aux réseaux similaires de par le monde, à travers le service de roaming

Ordinateurs et Internet : une politique volontariste 

Pour développer son parc informatique, la Tunisie a exonéré des droits de douanes l’importation des ordinateurs et des logiciels, qui sont simplement soumis à la TVA (18 %). Elle a lancé aussi, en 1997, le programme de l’« ordinateur familial », qui accorde des facilités pour l’acquisition d’un PC familial à un prix relativement bas (1 000 dinars tunisiens). Grâce à ce programme, près de 40 000 ordinateurs ont été vendus entre 2001 et 2004. Le nombre d’ordinateurs importés par an est passé de 30 000 à 98 000, l’enveloppe allouée à leur importation a plus que doublé, passant de 113 à 274 millions de dinars. Résultat : le parc d’ordinateurs est passé, durant la même période, de 150 000 à 472 000, le nombre d’ordinateurs pour 100 habitants a augmenté de 1,39 à 4,78 et le taux de pénétration dans les ménages de 2,2 à sept en 2004. 

Cette dynamique a profité aux sociétés d’informatique, dont le nombre est passé de 551 en 1997 à 709 en 2003. Le chiffre d’affaires global sectoriel est passé, durant la même période, de 130 à 145 millions de dinars et les emplois de 4 370 à 6 480. Conséquence : l’accès à Internet est devenu plus facile. Ainsi le nombre d’utilisateurs de la Toile a-t-il évolué de 300 000 en 2002 à 840 000 actuellement, et celui des utilisateurs (par 1 000 habitants) de 51 à 84, celui d’abonnés au réseau (par 1 000 habitants) de7,8à13. 

Aujourd’hui, le nombre d’abonnés au réseau est estimé à 130 000 (contre 111 en 1996) et le taux de pénétration d’Internet dans les ménages a atteint 2,6 en 2003 (contre 1,26 en 2000). 

Même si le nombre de sites web (1 775) et l’accès au haut débit sont encore très faibles, en raison des coûts élevés par rapport au pouvoir d’achat local, l’avenir d’Internet semble assuré avec la connexion programmée au réseau pour toutes les institutions d’enseignement (université, lycées, écoles), la création d’écoles virtuelles et la vulgarisation de l’e-management dans les administrations publiques. 

Avec la création d’un porte-monnaie virtuel appelé la carte « e-dinar universel », la création de galeries marchandes et de services administratifs sur le web, le commerce électronique semble voué lui aussi à bel avenir. 

Les centres d’appels : un secteur d’avenir 

Avec une quarantaine de centres d’appels, employant plus de 2 000 téléopérateurs et opérant pour la plupart pour le compte de clients internationaux, surtout français, la Tunisie est en passe de devenir aussi une destination privilégiée pour ce type de services.