La Tunisie 50 années après l’indépendance : une expérience paradoxale ?

Azzam Mahjoub, professeur en Sciences économiques, Université de Tunis El Manar. Tunisie.

A l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de la Tunisie, on est en droit de poser la question cruciale : la Tunisie est-elle un cas historique paradoxal, ou les relatives performances économiques, les progrès significatifs en terme de développement humain, coexistent avec un sous-développement politique singulier ? On est à même de se demander si à moyen terme, ce parcours historique est durable, soutenable. Dans quelle mesure le déficit en matière de gouvernance politique ne produira pas un effet pervers, venant contrecarrer, voire miner les acquis économiques et sociaux ? Au terme de cette modeste contribution, nous mettant en exergue les principaux défis que la Tunisie doit relever, en insistant sur ce qui nous paraît le défis ultime en état actuel, à savoir la mise-à-niveau du système global de gouvernance. 

L’évolution en étapes 

L’indépendance, acquise le 20 mars 1956, a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire contemporaine de la Tunisie. Le parti de Neo-Destour, force hégémonique et fer de lance dans le mouvement de libération nationale, hissa au pouvoir son leader charismatique Habib Bourguiba (1957-87). De facto au tournant des années soixante, un régime de parti unique fut instauré en Tunisie. Autoritarisme teinté de populisme et réformisme marqué de pragmatisme ont caractérisé le régime politique postcolonial en Tunisie, avant et après 1987 (date d’éviction de Bourguiba et de la prise de pouvoir « constitutionnel » par Zine El Abidine Ben Ali). 

Les années soixante 

Les premières années après l’indépendance ont été marquées par des mesures de souveraineté incontestables : l’instauration du régime républicain, les décolonisations militaire et agraire, l’émission de dinar tunisien (décrochage avec le franc français). De plus, la promulgation de code du statut personnel a conféré à la femme tunisienne une position d’avant-garde dans la région (seule l’égalité juridique devant l’héritage continue de poser problème). Le tournant des années soixante a été surtout marqué au plan économique par l’adoption des Perspectives Décennales (Plan de développement couvrant la période 1962-71, décliné en trois plans pluriannuels). Cette première décennie a été dominée par une stratégie de développement étatiste, sous couvert d’une idéologie « socialisante » (planification, coopérativisation agricole forcée et le lancement par le secteur public aussi bien du tourisme que du premier noyau des industries « industrialisantes »). Le modèle est intraverti, tourné vers le marche intérieur et de type import-substitutif. L’économie est administrée, protégée et intégrée dans l’économie mondiale selon un schéma classique de spécialisation : exportation de matières premières minérales (phosphate en particulier) et végétales (l’huile d’olive, agrumes…). Pendant cette période, on assista à un fort mouvement d’émigration vers l’Europe qui joua un rôle non négligeable dans l’atténuation des tensions sur le marché du travail et dans l’alimentation de la balance des opérations courantes. En 1969, la mise à fin brutale de l’expérience « socialisante » a entraîné un changement de cap dans l’orientation économique du pays. 

Les années soixante-dix 

La loi d’avril 1972 instaura un régime d’attraction des investissements directs étrangers et marqua l’adoption d’un schéma de croissance tiré par les exportations. De fait, le type d’insertion de la Tunisie dans l’économie mondiale connut un changement avec à la fois l’apparition de la manne pétrolière (5-6 millions de TEP en production) et les exportations off-shore dans l’habillement (coût unitaire de travail avantageux). Les phosphates transformés et les produits agricoles traditionnels ont aussi contribué à cette croissance tirée par les exportations. Enfin l’essor du tourisme et des transferts des émigrés ont joué un rôle important dans le bouclage financier de ce modèle de développement. Toutefois, l’interventionnisme étatique, l’administration et la protection de l’économie sont restés des constantes du paysage politicoéconomique de la Tunisie, avec une variante sur le plan social, à savoir un arrangement contractuel entre les partenaires sociaux sous l’égide de l’Etat. 

Au plan politique, il est à signaler qu’au début des années soixante-dix une tentative avortée de changement démocratique, initiée à l’intérieur du parti au pouvoir, a conduit la Tunisie pour une longue période, à un blocage politique. 

Les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix : crise, ajustement structurel et libre-échange 

La troisième décennie a démarré avec une conjoncture défavorable. La chute du prix du baril conjuguée avec des conditions climatiques mauvaises et une diminution dans les recettes touristiques ont permis de mettre à nu la vulnérabilité de l’économie tunisienne, vis à vis des aléas climatiques et des chocs extérieurs, qui ont conduit à sa déstabilisation provoquant durant les premières années quatre-vingt-dix un déséquilibre structurel, marqué par une baisse de la croissance économique et du niveau de l’emploi, un niveau d’inflation élevé, ainsi qu’une augmentation du déficit de la balance des paiements et de la dette. D’où la mise en œuvre à partir de 1986, sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM), du programme de stabilisation économique et d’ajustement structurel (PAS). Les séries des réformes entamées visaient à éliminer les déséquilibres macro-économiques, en traçant les grandes lignes d’une économie ouverte, orientée aux forces du marché. 

Le changement politique opéré au sommet de l’état en novembre 1987 coïncide à quelques mois près avec la mise en place du PAS. Ainsi le cap en matière d’orientation économique a été maintenu et consolidé pendant les premières années quatre-vingt-dix (libéralisation progressive de l’économie et rétablissement des équilibres macroéconomiques). Les réformes structurelles ont été mises en ouvre de manière progressive depuis 1986, certaines ont gagné en importance à partir de la décennie quatre-vingt-dix. 

Depuis le milieu de ces années, on assiste à une intensification de la politique de libéralisation et de privatisation menée par le gouvernement tunisien, en vue de consolider un régime de libre-échange et un modèle de croissance tiré par les exportations. A juste titre, la libéralisation du commerce extérieur a été menée en parallèle avec l’insertion de l’économie tunisienne dans le marché mondial, et ce, par la signature des accords de la Ronde d’Uruguay en 1994 et l’accord de libre-échange avec l’Union européenne en 1995. 

Les acquis 

Au plan économique, la Tunisie a enregistré des progrès économiques remarquables avec un rythme de croissance moyen du PIB de 5,1 % entre 1970 et 2003. Le PIB par tête et à prix constants a progressé au rythme moyen de 2.8 %. Il s’est multiplié par 2,5 entre 1970 et 2003. Ces performances placent la Tunisie parmi les 20 premiers au monde. 

Cette croissance économique a été sous-tendue par un effort en matière d’accumulation, le taux d’investissementaétédel’ordrede28%enmoyenne sur la période 1970-2003. La productivité du travail a progressé au rythme annuel moyen de 2,8 %. Certes la croissance annuelle moyenne de l’emploi a été de 2,3 %, mais cela est resté insuffisant compte tenu du croit démographique de la population active, d’ou un chômage tournant autour de 15 %-16 %. 

L’ajustement structurel a permis la stabilisation macro-économique ; désormais le déficit public avoisine 3 % du PNB, le déficit de la balance des opérations courantes est ramené autour de 3 % du PIB, le rythme de l’inflation est désormais autour de 2,7 %. Certes le taux de l’endettement a été abaisséde60%en1985à54%en2003, toutefois il continue à être une source de préoccupation. 

En terme d’ouverture économique (ratio des exportations plus les importations sur le PIB), la Tunisie est un petit pays très largement ouvert qui affiche des scores en hausse (62,3 % en 1970 et autour de 75 % aujourd’hui), ayant fait le pari stratégique de l’ancrage dans l’espace euroméditerranéen tout en prônant un régionalisme ouvert avec ses partenaires maghrébins et arabes. Certes, le libre-échange régional (et mondial) s’impose à la Tunisie comme une contrainte, il peut constituer toutefois une opportunité. Pour les pouvoirs publics, l’ancrage dans l’espace euroméditerranéen est un pari sur un effet de traction vers le haut et de convergence. 

Cependant, on assiste à une relative perte d’avantages comparatifs pour l’habillement, cuir et chaussures au profit des fournitures électroniques (composantes automobiles) et des services (centres d’appels). Par ailleurs, et avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le démantèlement en cours de l’Accord Multifibres va encore exacerber la concurrence pour les produits textiles et de l’habillement. En fin, la perspective d’accélération dans le processus de libéralisation des services et des capitaux ne va pas manquer de poser de sérieux défis à la Tunisie, d’autant que l’assise bancaire et financière continue à accuser une fragilité certaine. 

Développement humain 

L’amélioration des conditions de vie et l’allégement de la pauvreté ont toujours été au centre des préoccupations des pouvoirs publics en Tunisie. L’Etat consacre aux secteurs sociaux plus de la moitié de son budget. Les dépenses publiques de l’éducation et de la formation, d’intervention dans le domaine social, le soutien de l’agriculture et du monde rural, de santé publique et de sécurité sociale continuent de représenter environ le cinquième du PIB et n’ont pas été affectées ni par les difficultés conjoncturelles ni par les programmes d’ajustement structurel. 

Les améliorations sont importantes puisque la Tunisie est passé d’un IDH de 0,516 en 1975 à 0,745 en 2002. Il s’agit là encore de l’une des progressions les plus notoires au niveau mondial, plaçant la Tunisie à la 12ème place mondiale. Les résultats en matière de répartion des revenus sont également satisfaisants, avec un indice de concentration (indice de Gini) des revenus de l’ordre 0,41 (médiane mondiale de 0,40). Comme explicité dans le Ier Rapport national sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement réalisé en 2004 avec l’appui du système des Nations unies, la Tunisie figure parmi les pays à fort potentiel de développement et pourrait être en passe de réussir le pari de l’attente des objectifs fixés, en septembre 2000, par la communauté internationale. 

Toutefois, le taux d’analphabétisme des adultes demeure élevé (27 % en moyenne avec des points allant jusqu’à 44 % dans le centre ouest). Pour la mortalité maternelle et l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de communication, la Tunisie doit d’accélérer son rythme de progression pour répondre aux Objectifs du Millénaire pour le Développement. Par ailleurs, la persistance forte du chômage, la précarisation de l’emploi (extension de l’informel) continuent à affecter une part non négligeable de la population. La pauvreté humaine est comparativement encore répandue en Tunisie (plus du quart de la population) notamment dans les régions de l’intérieur (nordouest, centre-ouest) où l’analphabétisme et la difficulté ou le non-accès aux services de santé de base et à l’eau potable continuent à être sources de grandes préoccupations. Concernant la pauvreté monétaire sous sa forme extrême, il est indéniable qu’elle a été fortement réduite en Tunisie et qu’elle doit être parmi les plus faibles dans les pays en voie de développement. 

Les défis 

Un nouveau pallier de croissance

L’idée est aujourd’hui récurrente, y compris dans les documents récents du FMI et de la BM. La Tunisie doit nécessairement atteindre et viser un nouveau pallier de croissance. Quelques chiffres permettent d’en prendre la mesure. La tendance historique de la Tunisie depuis les années soixante-dix est une croissance moyenne comprise entre 5 % et 5,5 %. La Tunisie figure durant les 30-40 dernières années parmi les 20 pays qui ont connu un rythme de croissance élevé. Mais au regard des deux objectifs majeurs : celui de l’emploi et celui de la convergence (ou du rattrapage vis à vis du moins les pays de l’Europe du Sud), ce rythme est encore insuffisant.
Quant à l’emploi, il a été démontré compte tenu des pressions démographiques persistantes en terme de population active et de demande d’emploi (au moins pour une décennie), que pour baisser le taux de chômage (qui se situe autour de 15 %) de manière significative durant les 15-20 prochaines années, il faut atteindre un rythme de croissance évalué en moyenne au moins à 7 %.
Par ailleurs, le taux de l’investissement qui se situe autour de 30,5 % au cours de la période 1990-1995 a baissé pour atteindre 26 % et même moins depuis 1996. De plus, et en dépit d’incitations multiples, l’investissement privé stagné, sa part reste constante (environ 55 %). Certaines études de la BM montrent un écart d’investissement du secteur privé par rapport à son potentiel de l’ordre de 3 % du PIB. Ainsi une croissance accélérée et plus employante avec un accroissement significatif de l’investissement privé, national et étranger, en particulier sont nécessaires. 

A cette accélération nécessaire de la croissance, s’ajoute l’impératif d’un modèle de croissance plus efficient. En effet, jusqu’au tournant des années quatre-vingt-dix, globalement la Tunisie se prévalait d’un modèle de croissance plutôt extensif, basé sur l’accroissement en volume des facteurs de production et pour lequel la productivité globale des facteurs joue peu. Depuis, un décollage s’est amorcé au profit d’un modèle de développement plutôt intensif, tablant sur les gains en terme de productivité (la productivité globale des facteurs s’est accrue entre 1996 et 2003 au rythme moyen de 1,7 %). La consolidation de ce modèle, basée sur l’efficience dans l’utilisation des facteurs de production, est d’autant plus nécessaire qu’il est le seule à permettre à la Tunisie de gagner le pari de l’ouverture et de la compétitivité. 

La contrainte environnementale 

L’accélération de la croissance pour atteindre un nouveau pallier est toutefois conditionnée par une contrainte majeure, celle de la préservation de l’environnement naturel. L’intensification du rythme de croissance doit s’inscrire nécessairement dans une perspective de développement durable, par la prise en compte des défis environnementaux majeurs que la Tunisie affronte, à savoir: 

– La forte littoralisation (déséquilibre intérieur-côte) ou sur un tiers du territoire (1 300 km de côte) se trouvent concentrés les deux tiers de la population et plus du 90 % des activités économiques (y compris le tourisme). Ici, littoralisation et urbanisation conjuguent leurs effets croissants en terme de rejets polluants liquides, solides ou gazeux (mer, air, sols). 

– La raréfaction des ressources en eau et la dégradation de leur qualité (salinisation et pollution par les activités humaines). 

– La pression grandissante sur les sols liée à la fois aux phénomènes d’érosion et de désertification et à la forte urbanisation croissante. 

– La consommation énergétique en fort accroissement qui entraîne une dépendance énergétique en hausse. De plus, l’intensité énergétique encore élevée par comparaison, notamment dans le secteur du transport, n’est pas sans effets majeurs en termes de pollution atmosphérique. 

Comment concilier les impératifs d’une croissance plus forte, plus efficiente sous la contrainte de préservation et de la protection d’un environnement naturel plutôt fragile ? Tel est en définitive le défi pour la Tunisie. 

Le défi social 

Il s’agit de mettre l’équité au centre des préoccupations pour éviter que l’accroissement des inégalités sociales, mais également régionales et par milieu ne conduise à une évolution à plusieurs vitesses, de stabilisatrice aux plans social et politique. De plus, il y a la nécessité de la refonte du contrat social prévalant jusqu’alors en Tunisie. Le contrat social définit le rapport entre l’Etat, les travailleurs, les entreprises et les autres acteurs de l’économie. Pour la Tunisie il s’agit d’un « arrangement autoritaire » ou d’une manière générale, les citoyens (les travailleurs entre autres) sont forcés d’accepter d’échanger les restrictions à leur autonomisation et leur participation politique contre la garantie d’une certaine sécurité économique et la fourniture des services par le secteur public. Le contrat social prévalant finit par rigidifier les relations sociales et créer des résistances aux reformes par les « situations de rentes » acquises. 

Le défi ultime : le système de gouvernance est à mettre en phase les avancées économiques et socio-humaines 

Comme précisé dans l’introduction, il s’agit d’un défit majeur conditionnant fortement le présent et l’avenir. En effet, face à ses avancées économiques et humaines, la Tunisie est à même de mettre en phase son système global de gouvernance. L’expérience mondiale montre que sur le long terme, la non-correspondance entre les acquis sur le plan des droits économiques, sociaux et culturels et sur le plan des droits politiques et libertés fondamentales n’est pas soutenable. Ainsi, la Tunisie doit échapper à une évolution paradoxale où les performances en terme de réalisation des droits politiques et des libertés civiles ne seraient pas à la hauteur de son niveau de développement.