La perspective d’un islam féministe

« L’un des dilemmes les plus importants pour la jeunesse de notre temps, non seulement au Danemark mais dans le monde entier, est celui des mariages interconfessionnels ».

Entretien avec Sherin Khankan par Margot Maizy

Sherin Khankan se définit elle- même comme féministe musulmane et imama, femme imam. Danoise, elle a grandi entre l’islam de son père syrien et le catholicisme de sa mère finlandaise. À travers ses écrits et ses projets, elle tente de défaire les dichotomies entre l’Occident et l’Orient, entre féminisme et religion en créant de nouveaux récits sur l’islam et en soulignant la diversité et l’hétérogénéité des communautés musulmanes. En 2016, après de nombreuses années d’activisme, elle fonde à Copenhague la première mosquée scandinave entièrement dirigée par des femmes. Avec sa collègue Saliha Marie Fetteh, elle y institutionnalise les principes d’un féminisme musulman de mariages interconfessionnels, féminisation du culte et de lutte contre la polygamie. Ainsi qu’elle aime à le rappeler, les femmes musulmanes ont en effet déjà atteint le leadership spirituel de leur communauté, comme le prouve l’existence de femmes imamas en Chine depuis la fin du XIXe siècle. Il s’agit pour elle de transformer la spiritualité en détachant la religion d’une misogynie engendrée par une culture patriarcale.

L’entretien a eu lieu dans le cadre du Séminaire interdisciplinaire du programme Aula Mediterránea de l’IEMed les 13 et 14 mars 2018 à Barcelone. Sherin Khankan a participé à une conférence sur le thème de « Femmes en Islam : une révolution (spirituelle) ? » organisée par le Master d’Études arabes contemporains (Universitat Autònoma de Barcelona). L’intégralité de cette conférence ainsi que cet entretien sont visibles sur la chaîne Youtube de l’IEMed.

AFKAR/IDEES : D’où vous est venue l’idée de créer une mosquée féminine ?

SHERIN KHANKAN : Cela vient du fait que nous vivons dans un monde où la moitié de la population est composée de femmes et qu’encore en 2018, partout, les femmes n’ont pas les mêmes opportunités que les hommes. C’est pourquoi avec la mosquée Mariam nous souhaitons remettre en question les structures patriarcales au sein des institutions religieuses. Nous le faisons de manière concrète en donnant aux femmes la possibilité de diriger la prière, de prononcer la khutba et de prodiguer les soins spirituels islamiques. L’une des missions essentielles d’un imam ou d’une imama est, en effet, d’écouter et de répondre aux fidèles, d’être au service de sa communauté. L’idée m’est venue plus particulièrement en 1999 à Damas, alors que je rédigeais ma thèse sur la relation entre soufisme et activisme islamique. Un jour, en effectuant un travail de terrain, j’ai entendu l’appel du grand mufti pour la prière du vendredi et j’ai pensé « Comment ce serait si le chef religieux, l’imam ou le mufti était une femme ? ».

A/I : Comment êtes-vous parvenue à devenir imama ?

S.K. : Mon activisme a débuté en août 2001, lorsque j’ai créé, avec une dirigeante musulmane du Danemark, la première organisation islamique appelée Forum For Kritiske Muslimer (Forum pour Musulmans critiques). Ensuite, mon premier article, intitulé Un manifeste musulman portait sur la nécessité de mosquées avec des femmes imamas. Au cours des dernières années, j’ai ainsi été une activiste et une universitaire, j’ai d’ailleurs écrit quatre livres sur l’islam. Il nous a cependant fallu 15 ans pour créer la mosquée Mariam. En 2016, nous avons tout d’abord créé Femimam, un mouvement international regroupant des intellectuels, femmes et hommes, défendant la nécessité de former des imamas. Puis en août de la même année, nous avons conduit pour la première fois la prière du vendredi pour d’autres femmes à la mosquée Mariam. J’ai guidé cette prière conjointement avec Saliha Marie Fetteh.

A/I : Depuis l’ouverture de la mosquée Mariam, quels sont les obstacles récurrents auxquels vous devez faire face pour mener à bien ce projet ?

S.K. : On nous a affirmé que c’était impossible. Qu’il est impossible de changer les structures religieuses et les lectures patriarcales du Coran. Mais j’ai réalisé qu’il est en fait possible pour un petit groupe d’activistes musulmans de changer les récits sur l’islam, de les remettre en question. Et nous l’avons fait. Nous avons eu de la chance. La mosquée Mariam a un mécène qui nous prête les locaux. Nous sommes ainsi passés d’un mouvement à une institution et nous sommes devenus plus puissants en donnant la possibilité à des femmes de guider la prière du vendredi, de donner des soins spirituels islamiques et en commençant une académie islamique. Nous y enseignons la philosophie arabe, le soufisme, le féminisme islamique, le droit islamique, la récitation du Coran et bien d’autres sujets. Nous avons aussi commencé une école de langue arabe pour les enfants et les adultes avec des cours de récitation du Coran. Notre objectif est de créer une communauté d’activistes musulmans. Nous essayons d’autre part de diffuser de nouveaux récits sur l’islam, ce qui est très important parce que l’Europe connaît actuellement une rhétorique et une propagande anti-islamiques croissantes. En fait, pour moi, les discours islamophobes permanents sont l’un des plus grands obstacles à notre projet.

A/I : Selon vous, quelle est la responsabilité des médias quand ils parlent de l’islam et plus particulièrement des femmes musulmanes en Europe ?

S.K. : En effet, lorsque vous avez une position de pouvoir comme les médias ont, vous avez la responsabilité de diffuser des récits nuancés et non biaisés ou caricaturaux. Ces nuances sont essentielles à la compréhension. C’est pourquoi nous essayons d’apporter des nuances au débat sur l’islam, d’y ajouter un regard critique pour démontrer la diversité de notre communauté.

A/I : Pensez-vous pouvoir représenter un modèle d’inspiration pour d’autres femmes musulmanes dans le monde ?

S.K. : Je pense qu’à notre époque, nous n’avons pas besoin de modèle. Nous avons besoin de leaders spirituels auxquels les gens peuvent s’identifier et qui sont assez courageux pour montrer leur propre vulnérabilité et leurs imperfections. Parce que la vie, c’est aussi faire des erreurs, personne n’est parfait. Nous essayons donc, dans la mosquée Mariam, de réduire la distance entre l’imam ou le khatib [prédicateur en islam] et les gens de la communauté qui viennent à la mosquée pour écouter. Nous tentons de faire disparaître ces hiérarchies. Être un imam ne consiste pas seulement à diriger la prière ou à donner la khutba, il s’agit en fait d’être au service de votre communauté. J’essaie donc de le faire du mieux que je peux et je ne me considère pas un modèle. J’essaie d’être un miroir et de refléter les gens qui viennent à nous avec tous leurs dilemmes et leurs problèmes. Je tente de les comprendre, de les guider du mieux que je peux, afin qu’ils trouvent euxmêmes les solutions à leurs dilemmes.

A/I : Et quel est le dilemme le plus manifeste rencontré par les musulmans, selon vous ?

S.K. : L’un des dilemmes les plus importants pour la jeunesse de notre temps, non seulement au Danemark mais dans le monde entier, est celui des mariages interconfessionnels. Je suis moi-même mère de quatre enfants, j’ai deux filles et deux garçons. Quelles sont les chances que mes deux filles tombent un jour amoureuses d’un nonmusulman ? C’est très probable puisque nous vivons au Danemark. J’essaie donc de trouver des solutions islamiques aux dilemmes existants chez les jeunes. Dans la mosquée Mariam nous sommes fiers de célébrer des mariages interconfessionnels. Nous considérons que toute personne a le droit de choisir son partenaire de vie. Je pense que c’est essentiel. La Tunisie est le premier pays musulman à appliquer ce principe. Ils ont changé la loi et ont donné aux femmes musulmanes le droit d’épouser des non-musulmans. Dans la mosquée Mariam nous avons d’ailleurs établi un contrat de mariage qui donne aux femmes musulmanes le droit de divorcer, le droit sur les enfants en cas de divorce, la polygamie y est interdite et en cas de violence mentale ou physique, le mariage est annulé. Ces quatre prémisses sont essentielles pour créer une société fondée sur l’égalité entre les sexes. Le droit des femmes au divorce est primordial parce que de nos jours de nombreuses femmes musulmanes n’y ont pas accès, alors que c’est un droit fondamental dans l’islam.

A/I : Quelles personnalités vous ont inspiré et ont conforté votre approche féministe de l’islam ?

S.K. : Rabia al Adawiyya [mystique et poétesse musulmane soufi du VIIIè siècle] m’a particulièrement inspirée. Elle fait partie des fondateurs du soufisme, la voie spirituelle de l’islam. Je trouve sa poésie et son interprétation de l’islam très inspirantes. Un poème précis m’impressionne : « Je tiens une torche dans une main et un seau d’eau dans l’autre, et avec ces deux choses je mettrai le feu au Ciel et éteindrai le feu de l’Enfer pour que les voyageurs vers Dieu puissent voir la vraie lumière ». Puis elle ajoute : « Dieu, Allah, si je t’adore parce que je crains le feu de l’Enfer, que je brûle dans ses flammes. Dieu, Allah, si je t’adore parce que je convoite le Paradis, fermez-en les portes devant moi. Mais Dieu, si je t’adore pour ton amour et ta lumière, que ta miséricorde soit sur moi ». J’aime beaucoup ce poème car je trouve qu’elle y déconstruit des dichotomies manipulées.

A/I : Croyez-vous que le féminisme islamique est seulement un mouvement d’élite, ou est-ce que cela touche toute la communauté musulmane ?

S.K. : Bien sûr, cela concerne tout le monde. Je crois que les révolutions silencieuses, dont on n’entend jamais parler, sont aussi précieuses que les révolutions bruyantes. Ces changements sont menés dans les foyers, à l’école, mais aussi dans les institutions, au niveau de la société et au niveau politique. Je pense que cela concerne tout le monde puisque la moitié de l’humanité est composée de femmes. La lutte pour l’égalité des sexes et la liberté d’expression sont des causes universelles.

A/I : Vous affirmez ne pas chercher la reconnaissance des autres, mais comment êtes-vous perçue par les différentes autorités islamiques ?

S.K. : Bien sûr, lorsque vous changez les structures et que vous fondez une mosquée avec des femmes imamas, vous touchez aux rapports de forces établis. C’est normal que certaines personnes désapprouvent. Lorsque les premières femmes prêtres ont été autorisées dans l’Église protestante du Danemark en 1948, 500 prêtres masculins s’y sont opposés avec virulence. Aujourd’hui encore, il y a des oppositions contre notre projet, mais j’y étais préparée. Je pense que même s’il y a des opposants, nous avons aussi beaucoup d’alliés et j’essaie toujours de me concentrer sur ceux-ci. Je préfère raconter les soutiens que nous recevons parce qu’ainsi cela devient de plus en plus légitime de nous soutenir. Je raconte donc l’histoire du grand imam d’Indonésie qui est venu guider la prière à la mosquée Mariam. Il a béni la mosquée et par là même le concept d’imama. Cet imam rassemble environ 200 000 musulmans dans ses prières des vendredis. Donc, même si nous rencontrons des oppositions de la part de certains groupes, je sais que nous recevons aussi beaucoup de soutiens et je peux le sentir.

A/I : Que pensez-vous de la formation des imams en Europe ? Devrait-elle être institutionnalisée et organisée par les États par exemple ?

S.K. : En effet, c’est un problème parce que nous n’avons pas de formation pour les imams au Danemark et nous devons donc compter sur le système éducatif occidental. C’est d’ailleurs un défi pour nous d’embaucher des femmes imamas. Nous essayons donc de recruter des femmes qui ont une maîtrise ou un doctorat en études islamiques ou dans des études apparentées. Cependant, il est difficile de trouver des femmes aussi parce qu’il est encore controversé de devenir imama. Je pense que si cette formation était plus institutionnalisée, peut-être que cette voie deviendrait plus attrayante et acceptable. Cependant, dans la mosquée Mariam comme alternative nous avons créé une académie islamique qui reflète notre volonté de former une nouvelle génération de femmes imamas au Danemark.

A/I : Que pensez-vous du travail des mourchidates au Maghreb contre la radicalisation, par exemple ? Elles effectuent le même travail qu’un imam à l’exception de la conduite de la prière.

S.K. : J’admire beaucoup les mourchidates, notamment au Maroc. Je pense qu’il est très important d’éduquer les femmes et de recruter des femmes qui vont au contact des personnes, en particulier dans les zones rurales, pour éduquer les nouvelles générations de musulmans, filles et garçons, hommes et femmes. Je pense donc que leur mission est précieuse et essentielle. Il y a un documentaire sur les mourchidates au Maroc intitulé Casablanca Calling [Rosa Rogers, États-Unis, 2014] qui donne un bon aperçu de leur rôle. J’ai beaucoup de respect pour elles et leur travail.

A/I : Avez-vous des liens ou des projets communs avec d’autres mouvements féministes islamiques ?

S.K. : Nous prévoyons d’organiser une conférence pour réunir des femmes imamas ainsi que des mourchidates du monde entier. Il nous semble important d’apprendre les unes des autres et de partager nos expériences et nos initiatives. J’ai par ailleurs rencontré Amina Wadud à l’Université de Berkeley en décembre 2017. Et j’ai aussi eu l’occasion de m’entretenir avec Halima Krauzen, imama à Hambourg. Elles m’ont conseillée. J’avais beaucoup d’interrogations sur la manière de rassembler des croyants autour d’une nouvelle mosquée. Créer une communauté représente un défi passionnant et parfois difficile. C’est pourquoi je pense qu’il est essentiel de collaborer et de nous épauler pour mener à bien nos projets.