L’économie politique de la crise algérienne
Le faible poids des demandes économiques montre que le pays connaît une crise, non pas tant de flux de revenus, mais du système de partage créé afin d’assurer le pouvoir.
Aurèlia Mañé-Estrada
Depuis le 22 février, une vague de manifestations massives a déferlé sur l’Algérie, dont l’absence totale de revendications socio-économiques est remarquable. Aucune pancarte ingénieuse n’affiche les vendredis de manifestations des slogans de revendication économique, à l’exception de ceux contre l’exploitation du gaz de schiste dans le Grand Sud algérien, là où les mouvements de protestation actuels se juxtaposent à ceux qui se répètent par intermittence pour cette raison depuis 2015, lorsque la grande mobilisation à In-Salah s’est étendue dans tout le pays.
En dépit du faible poids des demandes économiques dans le cadre de la crise actuelle, les réseaux sociaux font souvent référence à l’économie politique de la crise algérienne. Il paraît donc utile d’analyser quel pourrait être le problème économique actuel.
La branche de l’économie politique fait référence aux relations – de pouvoir – économiques existant dans le cadre de la polis ou société. Ainsi, en Algérie, cette notion a trait aux relations qui s’articulent autour du contrôle et du partage du principal actif économique du pays : les hydrocarbures (pétrole et gaz) et tout particulièrement les revenus qu’ils génèrent. Donc, pour analyser correctement l’Économie politique de la crise, il faut commencer par se demander s’il existe des signes de changements, soit dans les flux de revenus, soit dans leurs critères de gestion.
Existe-t’il des changements dans les flux de revenus ?
Quand Abdelaziz Bouteflika arrive au pouvoir en 1999, les recettes à l’exportation provenant du pétrole en Algérie représentaient plus de 11 milliards de dollars. En 2012, grâce à une tendance haussière des prix du pétrole au cours de la décennie, ces recettes, en valeur réelle, étaient cinq fois plus élevées. Cette même année, on observe une tendance à la baisse des prix du pétrole, qui s’est maintenue jusqu’à la fin de 2016 et qui a pesé lourdement sur les recettes du pays.
Malgré cela, la population qui manifeste aujourd’hui n’a perçu pratiquement aucune baisse et ce, pour deux raisons. Premièrement, à cause de l’existence d’un fonds de réserves soutenu par les excédents de la balance commerciale algérienne dans les années du boompétrolier qui disposait en 2013 de suffisamment de divises pour couvrir trois années d’importations. Ceci a permis jusqu’à la fin de l’année 2017, de continuer comme si les prix du pétrole n’avaient pas baissé. À partir de cette année- là, les prix du baril commencent à monter légèrement et passent de 40 dollars le baril, leur plus bas niveau de 2016, à 70 dollars en avril 2019.
La deuxième raison est le revers de la médaille de ce qui précède, l’effet positif, multiplicateur et cumulatif d’une hausse considérable des dépenses sociales (encore fixées à 8,4 % du PIB par la loi de finances de 2018) et dans des logements sociaux (avec des dépenses au titre de subventions de 2 % du PIB, selon un rapport du Groupe de la Banque mondiale de 2017), rendue possible grâce à la conjoncture des prix élevés du pétrole pendant les années de Bouteflika. Ces dépenses ont servi en outre à renforcer financièrement la Concorde nationale, à acheter la paix sociale dans un pays que Bouteflika avait hérité ravagé par les effets de la répression et les 200 000 morts de la décennie noire (1991- 2001) et craignant, en 2011, la contagion des printemps arabes.
Ce qui pourrait donc laisser entendre que les manifestations actuelles sont dues, très nettement et contrairement à ce qui s’est passé pendant la seconde moitié des années quatre-vingt, à un « surplus » de dépenses pendant près de deux décennies et non pas à leur insuffisance. Les images que l’on a pu voir ces derniers jours correspondent à celles d’une jeunesse (45 % de la population a moins de 25 ans et 54 % moins de 30 ans), saine, bien éduquée et politisée, grâce aux revenus des hydrocarbures et non pas à celles d’une population affamée par leur absence.
Ainsi, de ce point de vue, on peut dire que les mouvements de protestation sont le résultat – positif – des investissements colossaux dans le système éducatif algérien tout au long de ces années et non pas celui de l’effondrement économique. Il est vrai que la plupart des indicateurs macroéconomiques se sont détériorés ces dernières années, mais le PIB n’a pas encore cessé d’afficher des taux de croissance positive et la dette extérieure de l’économie algérienne est l’une des plus basses du monde. Cependant, depuis 2016, alors qu’elle représentait 1 % du PIB, la tentation de recourir à cette forme de financement est croissante.
Pour toutes ces raisons – et pour répondre à l’une des questions que nous nous posions –, si l’on entend par Économie politique de la crise le fait que les manifestations se soient catalysées en raison d’une détérioration de la situation économique, il ne semble pas que ce soit le cas actuellement. Il est donc pertinent de s’interroÉéconomie politique, les relations de pouvoir liées à la gestion et la distribution des revenus des hydrocarbures.
Existe-t’il des changements dans les relations de pouvoir liés à la distribution des revenus ?
Les relations de pouvoir dans une économie pétrolière comme l’algérienne s’articulent autour de la distribution des gains obtenus par la vente sur le marché international d’une source de ressources centralisée (pétrole et gaz), qui est ce que l’on appelle la rente pétrolière.
En Algérie, l’établissement des critères de distribution de cette rente trouve son origine dans la façon dont ont été créés les mécanismes d’équilibre du pouvoir algérien. Un concept vague qui, d’après Lahouari Addi, est la manière de faire référence au mécanisme permettant d’exercer l’autorité de l’État, dont le rouage central est aux mains des élites militaires.
Dès la création de l’État, l’objectif du pouvoir a été de commander en Algérie, tout en maintenant simultanément un équilibre à différents niveaux : un équilibre entre l’État-major de l’armée et la sécurité militaire ; entre les dirigeants des milices des différentes régions militaires autour desquelles le pays s’est structuré pendant la Guerre de libération nationale et une acceptation de l’ensemble de la population.
La rente pétrolière a largement aidé à cette fin, car elle a permis de nouer des alliances en faisant une distribution sélective de celle-ci avec certains groupes. On peut dire que Houari Boumédiène (1965- 1978) a été le fondateur de cette architecture politique et économique qui a perduré jusqu’à nos jours.
Durant son mandat, le président Boumédiène avait créé deux mécanismes de distribution de cette rente : celui des Plans d’industrialisation à travers lesquels, en créant des entreprises et des postes de travail, il distribue la rente à la majeure partie de la population, et celui de cooptation de ses frères de l’Armée de libération nationale qui avaient été exclus du noyau du pouvoir, en créant des coopératives d’anciens combattants ou moudjahidines. Pour cela, il crée une direction générale relevant du Ministère de la Défense afin de neutraliser les mouvements de base et de s’assurer du soutien et de la loyauté des anciens combattants de l’Armée de libération nationale. C’est de là que part la trame qui serait qualifiée plus tard de mafia militaro-financière, qui n’est autre chose que des conglomérats de pouvoir (alliances entre le pouvoir civil et militaire de l’État et des groupes économiques) créés pour soutenir le clan dirigeant du moment.
Dès que Boumédiène a établi ce système, il se produit trois changements. Le premier commence par la complexification interne des conglomérats de pouvoir qui se produit avec le président Chadli Bendjedid (1979- 1988). En rompant avec la politique d’industrialisation de son prédécesseur, Bendjedid, ayant aussi perdu toute légitimité vis-à-vis de la population, favorise la création d’un secteur privé qui s’approprie des « restes » de la restructuration industrielle et de l’établissement d’une politique d’importations massives qui aboutit à la création d’un secteur commercial de vente sur le marché libre des importations subventionnées, extrêmement lucratif. Ce faisant, il encourage l’émergence d’un nouveau groupe économique d’appui du clan présidentiel qui soutient, tout comme pendant la période précédente, le mandat du président.
Le deuxième changement est l’internationalisation des conglomérats de pouvoir qui se produit dans les années de la décennie noire (1991-2001) car, en Algérie, deux nouveaux groupes d’acteurs étrangers ont joué un rôle de premier plan : d’une part, ceux liés à des activités de sécurité et de sécurisation du pays relatives à la lutte contre l’islamisme qui ont consolidé leur présence après le 11 septembre 2011. Et d’autre part, ceux liés aux réformes économiques structurelles que le pays a mis en place pendant ces années, sur recommandation du Fonds monétaire international en 1994 et qui ont pris de plus en plus d’importance à la suite des réformes successives d’ouverture du secteur des hydrocarbures.
Le troisième changement a trait à l’incorporation de groupes « en dehors du système» (trafiquants, agents du marché noir, groupes armés islamistes) aux conglomérats de pouvoir, pendant la période du président Bouteflika (1999-2019), car l’une des pièces de sa politique de réconciliation nationale a été d’intégrer les proscrits au système.
Les acteurs « extérieurs » ont surgi à des moments différents. Pendant la décennie noire, outre quelques Algériens qui ont conclu des contrats avec des investisseurs étrangers, deux groupes ont apparu qui ont gagné beaucoup d’argent en dehors de la légalité du système : les dénommés trabendistes – trafiquants ou vendeurs au marché noir de biens de tout genre – et certains islamistes du Front islamique du salut (FIS) ou du Groupe islamique armé (GIA), lesquels ont accumulé de la fortune par l’extorsion.
Dans les années quatre-vingt-dix, toute cette activité se produisait hors des circuits de l’État, mais la nécessité de Bouteflika de rechercher des soutiens « propres » l’a poussé à inclure le capital accumulé grâce à ces activités aux circuits « traditionnels » de distribution de la rente. Comme le souligne Amel Boubekeur dans un article intitulé « Rolling either way? Algerian entrepreneurs as both agents of change and means of preservation of the system » (The Journal of North African Studies, 2013) d’anciens leaders du FIS se sont associés avec des entreprises privées florissantes – quelques-unes appartenant à des militaires –, en créant des entreprises importexport comme celle du fils d’Abbassi Madani, leader du FIS, et celle de Benazouz Zebda, éditeur de presse islamiste du FIS, ou des usines d’eau comme Texanna, créée par l’ancien leader du GIA, Madani Mezrag.
À ce nouveau type de chefs d’entreprises, il faut ajouter ceux que le clan présidentiel a directement promu par le biais de marchés de travaux publics, alimentés par les années du boom pétrolier. Il est révélateur que 75 % des acteurs économiques actuellement recensés en Algérie soient nés pendant la présidence de Bouteflika. L’exemple le plus clair de cette nouvelle classe économique privée est le Forum des chefs d’entreprises (FCE), qui a été au cours de la dernière décennie le forum économique le plus influent du pays, hors du secteur des hydrocarbures.
Par cette politique, Bouteflika fait définitivement basculer les équilibres internes du pouvoir, en complexifiant jusqu’à la dernière extrémité les alliances dans les conglomérats de pouvoir. Comme indiqué il y a quelques mois dans le Monde Afrique, la difficulté de trouver un candidat en remplacement de Bouteflika est qu’il doit faire l’objet d’un accord entre quatre groupes : l’armé algérienne, les services de sécurité, les « hommes d’affaires, dont l’influence a énormément grandi » et les partenaires étrangers occidentaux. Ce à quoi il faudrait ajouter qu’il doit aussi être « présentable » aux yeux de la population.
C’est là une raison politico-financière de poids qui explique pourquoi il a été impossible de trouver, à temps, un candidat alternatif pour prendre le relais du président Bouteflika.
Ces derniers jours, certains auteurs renforcent cette ligne explicative. Deux articles sont particulièrement éclairants. Le premier date du 5 mars 2019 publié dans Algeria Watch par Ahmed Henni, dont le titre veut tout dire : « Algérie : soubresauts de l’accouchement d’un capitalisme balbutiant ». Sa principale hypothèse est qu’au cours des années de Bouteflika, la forte croissance démographique des chefs d’entreprises (dont le capital à l’origine n’est pas lié à la rente pétrolière) serait le germe d’une nouvelle classe capitaliste réclamant sa représentation politique dans le jeu du pouvoir algérien. Dans le même sens semblerait aller Riccardo Fabiani dans sa note du 12 mars 2019 pour le Carnegie Endowment for International Peace, soutenant que les protestations en Algérie sont le reflet des divisions entre la classe entrepreneuriale. Classe qui est divisée, comme nous l’avons expliqué, entre la classe « traditionnelle » créée historiquement avec la rente pétrolière et une « nouvelle » classe tolérée par le système distribuant la rente pétrolière, mais qui a été créée grâce à un financement qui ne découle pas du système : investissements étrangers, argent issu du trafic ou de l’extorsion, etc.
Cette explication pourrait aider à mieux comprendre certains faits survenus ces jours-ci, comme l’arrestation fin mars d’Ali Haddad, jusqu’alors président du FCE, ou encore le rôle de premier plan de Rachid Nekkaz, un jeune homme d’affaires, millionnaire et activiste politique né en France, qui souhaitait se présenter à l’élection présidentielle de 2019 et qui a joué un rôle très actif pendant la première semaine des émeutes.
Dans une situation aussi complexe, il n’est pas facile d’avancer quelle est la cause et quel est l’effet, mais il semble que l’excessive complexification et que l’incorporation d’acteurs non liés – à l’origine – à la rente pétrolière dans les conglomérats du pouvoir soit ce qui ait provoqué la crise du système établi par Boumédiène dans les années soixante-dix. De ce point de vue, la crise que connaît aujourd’hui l’Algérie reflète une crise, non pas tant de flux de revenus, mais de l’État distributif qui a été créé pour garantir le pouvoir au pouvoir.
Observations finales
Cette analyse est spéculativement intéressante car elle conduit à une recommandation autre que celle que l’on fait habituellement pour l’économie algérienne. On parle généralement du besoin de convertir une économie rentière en économie productive, mais vue sous cet angle – celle des relations de pouvoir qui s’articulent autour de la distribution – la question est tout au moins pour le moment, de réajuster le système de distribution de la rente, en le rendant, de préférence, plus transparent et démocratique.
Ce changement qui est moins ambitieux que la transformation d’une économie rentière en une économie productive, impliquerait déjà à lui seul une profonde transformation de l’État, car il obligerait à une transparence accrue de la distribution de la rente et aiderait à combattre la kleptocratie et la corruption, qui sont l’un des fléaux du système algérien.
Il est vrai que ce postulat est difficilement réalisable, mais cela vaut la peine d’essayer, bien qu’il faille reconnaître qu’il implique un risque important. Transformer l’État distributif, sans altérer sa principale source de revenus, pourrait légitimer – en pactisant une plus grande démocratisation des critères de distribution de la rente – des politiques environnementale, territoriale et régionalement très dangereuses.
Depuis 2015, l’Algérie envisage d’exploiter les énormes réserves de gaz de schiste du Sud du pays, à six points allant de l’Ouest à Tindouf à l’Est, à la frontière avec la Libye. Selon les estimations internationales, l’Algérie détient les troisièmes réserves mondiales derrière la Chine et l’Argentine et devant les États-Unis et le Canada. Ces plans ont été paralysés grâce aux mobilisations dans le Grand Sud de 2015. Cependant, aujourd’hui, l’exploitation du gaz de schiste figure parmi les plans inclus dans la stratégie pour 2030 (SH2030) de la compagnie pétrolière algérienne Sonatrach et pourraient être la cause de la réouverture du débat sur la modification de la Loi sur les hydrocarbures en plein conflit politique et social. Car, comme le soulignait récemment Hocine Malti (Algeria Watch, du 8 avril 2019), ceci pourrait entraîner une fois de plus, la cession des ressources naturelles du pays à des étrangers, technique qui a été utilisée par Bouteflika pour obtenir des appuis extérieurs pendant les époques de conflits.
Le risque de toute cette opération est élevé, car la situation géographique des gisements de gaz de schiste dans le Sud du pays, près de la frontière avec la Libye et le Sahara, fait craindre la régionalisation du conflit.
De mon point de vue, c’est là le grand danger qui plane sur le Grand Sud Algérien. Nous devrions tenir compte, nous analystes, organismes et investisseurs internationaux, du fait que contribuer au maintien du régime – même indirectement à travers une réforme de la Loi sur les hydrocarbures ouvrant la voie à une exploitation massive du gaz de schiste en Algérie – est une grande témérité dans le contexte régional actuel.