Intégration et secteur financier au Maghreb

Rafael Martínez Cortiña, responsable de la chaire Structure et Institutions économiques à l’Université Complutense de Madrid.

L’expérience de tous les cas d’intégration socioéconomique du siècle dernier, et en particulier de l’Union européenne (UE) montre qu’il s’agit d’un processus avec des objectifs à moyen et long terme. Il s’agit de remplacer des structures et des souverainetés nationales par des domaines plus vastes et par la supranationalité, une tâche qui requiert un certain laps de temps, en phases successives. Essayer de les écourter ou de les réduire représenterait un saut dans le vide, avec toutes les probabilités de frustrer la propre intégration. 

C’est ce que l’on connaît sous le nom de modèle des approches successives, où les objectifs que l’on veut atteindre se fondent sur les réussites des phases précédentes. En d’autres termes, les objectifs atteints à chaque phase sont partiels et s’adaptent toujours aux changements qui se produisent dans les réalités socioéconomiques que l’on décide d’intégrer. Bien entendu, l’application de ce modèle ne suppose pas l’absence de définition, depuis le tout début, de l’objectif ultime que l’on prétend atteindre. 

En réalité, cette approche ne diffère pas de bien d’autres facettes de l’activité humaine. Nous pensons à la formation d’un quelconque individu ayant décidé de se spécialiser dans un domaine déterminé et qui a besoin d’acquérir les connaissances nécessaires à travers différentes phases d’étude et de formation jusqu’à atteindre l’objectif poursuivi. 

L’intégration des différentes réalités socioéconomiques signifie l’union ou la convergence des aspects culturels, sociaux, politiques et économiques en principe différents, voire dissemblables dans certains cas. Mais l’expérience montre qu’avant d’envisager toute convergence, il est nécessaire d’aborder les aspects économiques, et en concret ceux des secteurs ou activités avec un rôle important dans la structure économique des pays qui essayent de s’intégrer. 

Il a fallu attendre plus d’un demi-siècle pour que la vieille idée, dans un premier temps considéré comme utopique, de parvenir à une nouvelle Europe ou une Europe unie, devienne de plus en plus faisable ; et il en est ainsi parce que les réussites de chaque phase ont été à la base des objectifs suivants. Les frontières nationales, qui par le passé constituaient des murs voire des murailles, ont perdu leur valeur traditionnelle, avec la particularité qu’au fur et à mesure que l’on avançait dans le processus d’intégration, les pays concernés perdaient leur souveraineté nationale en faveur de la supranationalité. 

Le secteur financier 

Avec les changements associés à tout processus d’intégration dans un contexte de plus en plus mondialisé, le secteur financier a joué et joue encore un rôle de grande importance, et surtout depuis les dernières décennies du siècle dernier. Tous les pays, et pas seulement ceux plongés dans un processus d’intégration, se sont vus conduits à introduire des changements dans leurs systèmes financiers pour éviter l’isolement ou l’invasion des opérateurs étrangers. Dans le cas de l’Europe, les directives communautaires de réglementation bancaire, la liberté des mouvements de capital, la régulation des ressources propres selon l’Accord de Bâle, la licence unique, la création de la Banque centrale européenne, la politique monétaire commune et l’apparition de l’euro sont quelques-unes des importantes innovations introduites par le processus d’intégration. 

Mais pour que le secteur financier puisse jouer un rôle important, il est nécessaire de compter, auparavant ou simultanément, sur l’intégration des secteurs de l’économie réelle qui ont un poids important dans la structure socioéconomique de chacun des pays en processus d’intégration, et surtout d’atteindre un cadre de référence commun pour que les différents systèmes s’adaptent vers une véritable convergence. En d’autres termes, le secteur financier peut favoriser l’intégration, mais il n’est pas le seul facteur déterminant. 

Une fois précisé cet aspect essentiel, l’une des caractéristiques de la modernisation des systèmes financiers a été le passage d’un modèle fermé à un autre ouvert. Dans le premier, c’est l’Etat ou l’autorité économique désignée qui décide des questions essentielles, non seulement en ce qui concerne la régulation et la supervision mais encore les conditions, les types d’opérations et la position des opérateurs. Dans un modèle ouvert, l’Etat ou l’organisme délégué se limite aux premières fonctions, et ce sont les forces du marché qui dictent les autres aspects du secteur financier. 

Les objectifs de la politique financière sont fondamentalement la protection de l’épargnant / investisseur, la stabilité et le renforcement des systèmes financiers et l’efficacité. Ils sont tous trois importants, et pour les responsables, le grand défi consiste à assurer un équilibre adéquat entre eux, sans faire l’erreur de considérer que l’un est plus important que les deux autres. 

Dans un tel cadre de référence, les tendances à la modernisation des systèmes financiers se sont centrées sur la dérégulation et la libéralisation, afin d’éliminer les normes ou les contraintes empêchant la libre concurrence ; l’universalisation et la segmentation ; la privatisation et la désintermédiation y étant rattachée ; la transparence et la supervision et capitalisation, dont la fonction n’incombe plus à l’Etat, mais à un organe indépendant du pouvoir exécutif, qui est le modèle qui s’est peu à peu imposé dans les systèmes les plus avancés (l’Allemagne, USA et l’UE). 

Ces tendances s’inscrivent dans le cadre d’un processus croissant d’élargissement des marchés, qui est la conséquence de la globalisation. Cela signifie qu’il existe une tendance, pour de nombreux établissements – et surtout quand ils acquièrent une certaine dimension – d’opérer non seulement dans leurs pays d’origine mais encore sur d’autres marchés. C’est l’internationalisation financière : un phénomène déjà ancien mais qui, avec la globalisation actuelle, acquiert de nouvelles formes, moins restrictives que par le passé, où les frontières nationales jouaient un rôle important. Avec la libéralisation financière généralisée dans le monde au cours des trois dernières décennies, l’internationalisation ne s’est pas seulement intensifiée, elle a également acquis de nouvelles dimensions et formes. Les fusions et acquisitions, le croisement de participations de différents pays sont les nouvelles modalités à l’échelon global. Un processus qui, dans bien des cas, s’est vu précédé par un nouveau dimensionnement des établissement à l’échelon national, selon le principe que pour pouvoir opérer sur d’autres marchés, il est indispensable d’être fort sur son propre marché. 

L’intégration du Maghreb 

Malgré les changements importants survenus dans certains pays du Maghreb, il leur reste encore un long chemin à parcourir, jalonné de difficultés évidentes, avant de pouvoir considérer leur intégration comme une réalité. 

En premier lieu, parce que leurs économies ne sont pas diversifiées d’un point de vue sectoriel, ni intégrées, et qu’il existe de forts déséquilibres, aussi bien dans l’espace qu’entre les principales activités. Il existe ainsi une forte dépendance du poids du secteur énergétique en Algérie et du secteur primaire au Maroc, mais cette complémentarité économique ne constitue pas pour autant la base d’un essor du commerce intra-régional, puisque ces économies sont davantage orientées vers des pays situés en dehors de la région, et fondamentalement européens. 

En second lieu, en raison d’une trop forte présence du secteur public dans toutes les facettes de la structure socioéconomique, qui freine la concurrence et la modernisation. Les Etats du Maghreb se caractérisent toujours par leur forte ingérence, aussi bien dans l’économie réelle que dans le secteur financier ; et tant que durera une telle situation, il est difficile que l’intégration puisse cesser d’être un objectif théorique pour s’appliquer à la réalité. 

En troisième lieu, parce qu’il n’existe aucune approche des différentes phases nécessaires pour atteindre les objectifs partiels du processus d’intégration. Il faurait commencer par les activités les plus importantes de chacun des pays dans lesquels il existe une plus grande complémentarité. 

Et finalement, il est nécessaire d’introduire peu à peu des améliorations et des transformations dans le secteur financier, afin que celui-ci stimule la modernisation et le développement des économies. Déjà en 1988, Paolo Cecchini, dans son rapport Le coût de la non Europe, mettait en évidence les coûts de la fragmentation financière et le besoin de parvenir à une convergence pour obtenir une union monétaire et financière. La perspective actuelle permet d’apprécier la pertinence de tels pronostics et, bien qu’ils fissent référence à l’Europe, cette approche est applicable à n’importe quel processus d’intégration.