Indignity. A Life Reimagined

Indignity. A Life Reimagined.
Lea Ypi, Penguin, Londres, 2025. 368 p.
Naviguant entre la fiction et l’essai, l’histoire et la philosophie, le nouveau roman de Lea Ypi, Indignity : A Life Reimagined illumine le rôle des choix individuels dans les grands bouleversements sociopolitiques aux Balkans au début du XXème siècle. Au coeur du récit, une investigation sur la dignité, l’essence absolue et intangible de tout être humain.
L’histoire commence avec la publication sur les réseaux sociaux d’une photo de la grand-mère de l’écrivaine, Leman Ypi. Membre de la classe bourgeoise ottomane, Leman est en voyage de noces dans les Dolomites. Elle regarde la caméra et sourit. L’année : 1941.
Une avalanche de critiques s’ensuit, selon laquelle Leman serait une traitresse néronienne, s’amusant alors que l’Albanie était ravagée par l’invasion de Mussolini.
Troublée, Ypi mène son enquête dans les archives albaniennes afin d’établir comment sa grand-mère a réellement vécu ces évènements. Elle espère ainsi restaurer la dignité de Leman et mettre au grand jour les preuves de ses motivations durant ces « années pleines de souffrance ».
Mais les archives n’offrent pas une solution facile. Dans une région d’empires effondrés les uns sur les autres, délier le noeud gordien de l’Histoire est délicat. L’enquête met en évidence l’extrême politisation des archives : l’intégrité des États modernes s’appuie décidemment sur une amnésie institutionnalisée.
Les omissions et l’oubli officiel sont particulièrement frappants dans le cas des femmes. Dans un
rebondissement borgésien, Ypi se rend compte qu’une grande partie des documents qu’elle avait lus faisaient probablement référence à une autre Leman Ypi, une autre femme bourgeoise et ottomane éponyme, vivant à la même époque et avec une trajectoire comparable, mais décédée 30 ans avant sa grand-mère. Impossible de différencier les deux dans les documents officiels.
Ainsi, une double histoire se déroule : celle de Lea Ypi dans les archives comme cadre pour la narration de la vie d’un personnage intégrant les deux Leman Ypi. C’est par la fiction, et non par un empirisme inflexible, qu’on décèle plus profondément la nature humaine.
Rares sont les livres qui mélangent le roman et l’essai politique avec tant de dextérité. Cependant, la narration perd parfois de sa force. Des scènes où l’on s’attendrait à une intensité émotionnelle vertigineuse, par exemple le suicide de Selma, la tante de Leman, la nuit avant ses noces, se caractérisent plutôt par une sobriété froide, voire clinique.
En revanche, les réflexions plus abstraites après la mort de Selma, prenant la forme d’un soliloque de Leman sur le choix entre la lutte contre un climat social oppressif, l’adaptation (peut-être de mauvaise foi), et l’abandon total, sont d’une virtuosité captivante. Il s’agit d’une exégèse kantienne de la dignité, conçue comme la capacité morale à la fois inhérente aux êtres rationnels et tributaire du contexte sociohistorique.
Les figures qui gravitent autour de Leman permettent une comparaison passionnante des différentes perspectives sur la dignité humaine. Souvent de manière invraisemblable, ils énoncent des maximes incisives à la Dostoïevski : « On ne peut pas changer le passé ; on ne peut qu’essayer de s’en souvenir différemment ». Ces
aphorismes sont pourtant beaux dans leur complexité, et l’on excuse volontiers leur interruption de la crédibilité littéraire.
Le livre atteint une perspective vaste et kaléidoscopique sur les débats politiques et culturels qui secouaient l’Europe du Sud-Est au début du XXème siècle. Même si Ypi nous épargne les comparaisons faciles, on ne peut s’empêcher de remarquer – dans l’instabilité et la souffrance généralisée, dans l’orthodoxie incohérente du nationalisme, dans la violation de la dignité humaine au service des idéologies stériles – des parallélismes inquiétants avec notre époque.
Les questions sur sa grand-mère demeurent sans réponse, mais l’enquête ouvre la voie à des questions existentielles pour toute la région balkanique qui confèrent au livre une dimension expansive : c’est un voyage éblouissant du spécifique vers l’universel.
Englobant des échanges de population brutaux et des guerres qui s’enchaînent, le récit met la lumière sur la chronologie de l’imposition sur les cendres des empires plurinationaux de l’État-nation comme seul modèle d’organisation politique : une technologie alors récente et qui aujourd’hui est rarement mise en question. Il montre comment, dans la Méditerranée, l’imposition du modèle national sur des régions où il était contradictoire, voire néfaste, a profondément marqué la géopolitique actuelle.
Indignity est un outil indispensable pour dénaturaliser l’État-nation et comprendre son ascension vers l’hégémonie dans son contexte. En interrogeant l’inévitabilité supposée de cette évolution, on peut ouvrir un espace conceptuel pour échafauder de nouvelles institutions capables de promouvoir la paix et la prospérité dans la Méditerranée.
Le rôle de l’histoire ne serait donc pas de révéler des vérités irréfutables ou de chercher à condamner ou gracier des individus. Peut-être, souligne Ypi, peut-elle nous permettre d’échapper aux paradigmes qui brident notre imagination et d’inventer un avenir digne de notre humanité.
— Juan Fueyo, IEMed