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Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Imams en Europe
Le déficit en formation des imams et leur excessive influence sur la communauté sont des arguments faussés au sujet de l’autorité religieuse islamique.
Jordi Moreras, consultant de Tr[à]nsits.
La configuration d’un Islam proprement européen, c’est-à-dire l’expression d’une religiosité musulmane occidentale, ne peut pas être séparée du débat engendré par leur encadrement dans les différentes réalités nationales européennes. L’Islam européen devient un objet d’opinion sur lequel on projette une série d’attentes au sujet de leur degré d’aménagement dans le contexte sécularisé de l’Europe. Il donne lieu aussi à des débats nationaux qui sont beaucoup plus déterminants dans le processus d’aménagement de cette présence que les grands arguments qui semblent certifier l’opposition entre Islam et Occident. Avec ceci, je veux expliquer que l’expression d’une identité ou une religiosité musulmane, conséquence logique d’un long processus d’établissement de populations arrivées en Europe voilà des décennies comme main d’œuvre immigrée, devient aujourd’hui un objet de débat et de discussion.
Il semble qu’il y ait deux débats principaux sur cet agencement de l’Islam en Europe : l’un fait référence à la présence de symboles islamiques dans l’espace public européen (que ce soit à travers les lieux de culte ou les coutumes vestimentaires), et un autre qui s’interroge sur les expressions d’une autorité religieuse au sein de ces collectifs qui sont fréquemment interprétées à partir du leadership communautaire. Dans de tels débats, de nombreux arguments de départ sur l’agencement de ces symboles et ces autorités sont présupposés, de plus l’on instruit des propositions sur ce qui devrait être fait à leur sujet. Mais du moment que ce qui est accepté comme tel n’est pas ainsi et que ce qui devrait être n’est pas, ces deux questions sont cataloguées comme problématiques.
Le débat sur l’autorité religieuse islamique
La question de l’autorité religieuse islamique en Europe traduit clairement ces divergences entre ce qui est présupposé et ce qui est proposé. Pour l’opinion publique européenne, les expressions de cette autorité religieuse sont liées au leadership dans les collectivités musulmanes. En partant de l’idée qui dit que, par définition, la communauté musulmane est une communauté de croyants, l’on suggère de façon automatique que leur leadership doit aussi avoir nécessairement un composant religieux. Ce point de départ erroné a contribué à confondre les dimensions d’un leadership communautaire avec celles d’une autorité doctrinale puisque, bien que l’on connaisse des situations où les deux composants sont liés, cela ne suppose pas que tout leadership doit avoir un fond religieux. L’on présuppose aussi que les seules figures qui expriment cette autorité doctrinale islamique en Europe sont les imams, en ignorant qu’il existe d’autres profils d’autorité. Dans le contexte minoritaire européen, la dérégulation existante du domaine religieux islamique du fait de l’absence d’institutions de référence doctrinale, favorise la fragmentation de ces expressions d’autorité où les imams affectés aux mosquées locales sont une figure parmi d’autres.
Une influence excessive sur le collectif et un déficit en formation des imams communautaires, sont deux des principaux arguments souvent cités dans les présupposés de départ de ce débat sur l’autorité religieuse islamique en Europe. L’influence doctrinale qu’exercent les imams sur leur collectif local, dit-on, peut jouer sur l’intégration du groupe. C’est pour cette raison qu’un quelconque changement dans les formes, les coutumes ou les habitudes vestimentaires d’un collectif musulman local, susceptible d’être observé aux yeux des européens (en particulier sur la question du voile chez les femmes musulmanes), devient ainsi un indicateur de leur influence. L’on affirme que « l’arrivée de l’imam » dans une communauté, argument répété comme un cliché, contribue à altérer le processus d’intégration sociale de ce collectif dans un contexte local concret. Avec cela non seulement on surestime la capacité d’influence que peut avoir cette figure, mais on ignore aussi l’existence d’autres dynamiques de contrôle et de régularisation au sein de ce collectif qui peuvent être beaucoup plus déterminantes que ce que dit l’imam. Si, de plus, l’on suppose que la formation de cette figure d’autorité n’est pas la plus adéquate pour exercer la fonction dans une société occidentale, l’on en arrive à penser que son influence sera d’autant plus négative pour sa communauté. Dans cet argument se joignent à nouveau des présupposés non vérifiés : qu’ils n’aient pas une formation adéquate (il est vrai que la plupart des imams qui arrivent en Europe n’ont pas été formés pour travailler dans un contexte non musulman) ne signifie pas qu’ils ne disposent pas d’une expérience ou d’une préparation doctrinale adéquate. Il reste les imams dits « autoproclamés » qui, dans tous les cas, sont le fruit d’un contexte de précarité communautaire dont profitent divers individus et collectifs. Ce qui est évident, c’est qu’une grande partie de ces figures religieuses communautaires ont une connaissance déficitaire de la réalité sociale, légale et politique de la société où ils s’installent, pour ne pas parler de leur pauvre maniement des langues européennes.
Dans les agendas politiques des Etats européens, la question de l’autorité religieuse islamique est liée directement à la figure des imams. Les interventions politiques au sujet de ces figures s’orientent dans une triple direction : d’un côté, la question de leur reconnaissance, qui suppose légalement leur assimilation au reste des spécialistes religieux des autres confessions. On leur octroie, donc, un statut légal qui reconnaît l’exercice permanent d’une fonction de culte, en pied d’égalité avec d’autres figures comme les prêtres, les pasteurs ou les rabbins. La reconnaissance de facto de ce poste, et non seulement d’une fonction (tel qu’il est indiqué dans la doctrine islamique au sujet de la tâche de guide de la communauté), contribue de façon active à l’institutionnalisation en Occident de cette figure doctrinale, avec un processus similaire – bien que substantiellement différent – à celui de la bureaucratisation du personnel religieux menée par les Etats musulmans mêmes. L’institutionnalisation du poste d’imam n’est pas seulement favorisée par cette reconnaissance du statut légal, mais aussi grâce aux activités de nature sociale, comme par exemple les activités de rencontres interreligieuses où ces figures sont identifiées comme les détentrices d’une autorité doctrinale.
La formation des imams
Un autre domaine de réponse politique concerne la question de la formation. Conscients du déficit en formation que présentent ces figures religieuses, ainsi que de leur manque de maniement des langues européennes, les Etats européens ont suggéré différentes propositions afin de former ces spécialistes sur des contenus qui leur permettraient d’augmenter leur compétence linguistique et leur connaissance des sociétés où ils devront exercer leur fonction. Cette formation contextuelle, amplement développée en Europe, entre en opposition avec l’indéfinition au sujet du développement d’une formation doctrinale plus intensive où l’on pourrait accéder aux contenus qui serviront précisément à former de nouveaux imams. Dans les années quatrevingts, le gouvernement hollandais suggéra la nécessité d’une formation pour les imams effectuée dans leur propre pays. En France, au début des années quatre-vingtdix, les premières initiatives de formation furent inaugurées sous l’hospice d’entités qui recevaient un appui économique des pays musulmans. Dans d’autres pays européens, et étant donné l’intérêt de superviser le contenu de cette formation, différentes activités de préparation doctrinale furent proposées avec l’appui plus ou moins explicite des entités musulmanes représentatives dans chaque pays. Actuellement, le débat au sujet de cette formation doctrinale est toujours ouvert, spécialement autour de deux questions : d’un côté, la méfiance que soulève la formation offerte par ces instituts théologiques islamiques qui dépendent doctrinalement et économiquement de pays musulmans. Et, de l’autre, la crise de légitimité que suppose l’indifférence avec laquelle les communautés musulmanes estiment la formation reçue par ces nouveaux imams et prédicateurs.
Leur influence doctrinale
Le dernier domaine d’intervention est lié au développement d’instruments de contrôle pour éviter la propagation de discours ayant un contenu radical en profitant de la condition d’imam. L’impact des attentats terroristes aux Etats-Unis et en Europe a supposé le déploiement d’une intervention sur le plan sécuritaire, qui s’est fréquemment centrée sur la figure des imams et des autres leaders religieux islamiques. La tâche, toujours difficile et ingrate, d’enquêter sur la vie des personnes, a produit dans toute l’Europe des situations d’inquiétude et de pression sur le collectif musulman, en particulier en ce qui concerne leurs figures publiques les plus notoires. Convaincus du présupposé d’une influence déterminante sur le collectif, les services d’information européens ont consacré une grande partie de leurs efforts à surveiller les imams dans l’exercice de leur fonction de culte. Ainsi, beaucoup d’entre eux ont su à travers des personnes qui venaient écouter leurs prêches, que ceux-ci avaient été enregistrés et analysés pour y trouver un quelconque indice de radicalité. Dans d’autres cas, et dans le contexte des débats sur l’Islam ou les musulmans, les interventions publiques de ces figures religieuses ont été l’objet de polémiques au niveau national ou même européen, comme ce fut le cas de la polémique sur les caricatures de Mahomet. A partir de ce nouveau contexte sécuritaire, les limites de la présence des autorités doctrinales islamiques dans le débat public européen ont été redéfinies, ainsi chaque geste, chaque commentaire, chaque argumentation est révisée à la loupe afin de localiser un quelconque indice de lecture rigoriste. Le résultat est que le soupçon s’est institutionnalisé, de même que le premier argument selon lequel il faut évaluer non seulement l’intégration des communautés musulmanes dans leur ensemble, mais en particulier celle des figures ayant une autorité religieuse.
Du croisement entre présupposés et propositions, naissent d’autres questionnements sur les expressions de l’autorité religieuse islamique, en particulier en ce qui concerne la figure des imams. Ce sont des aspects qui, dans tous les cas, offrent des circonstances d’avenir pour leur agencement social, malgré le fait qu’elles ne soient ni reprises par les opinions publiques européennes, ni encore inscrites dans les agendas politiques. En premier lieu, l’on peut penser à une redéfinition des fonctions des imams, en particulier au moment où ils deviennent des figures ayant une dimension publique. Cela suppose que, d’une manière implicite, les sociétés européennes suggèrent que les imams adoptent aussi de nouveaux rôles, de façon à répondre non seulement aux besoins de culte de leurs propres communautés, mais aussi à une série d’attentes créées par ces opinions publiques. La présene publique renouvelée de ces leaders religieux et d’autres, dans les dites initiatives de rencontre et de dialogue interreligieux, ou leur intervention plus active dans les médias, impliquent le besoin pour ces imams d’acquérir aussi de nouvelles compétences pour participer activement dans la sphère publique.
Il existe un second aspect, spécialement significatif pour les communautés musulmanes bien qu’apparemment moins pour les sociétés européennes : le processus de développement d’une élaboration théologique qui donnerait un contexte aux contenus de la doctrine islamique en Europe. Ce que l’on appelle de fiqh al-aqalliyat, ou droit islamique pour les minorités musulmanes, propose le développement de nouveaux référents normatifs et discursifs pour être appliqués dans des sociétés non musulmanes, suivant un pragmatisme interprétatif et contextuel. La création en mars 1997 du Conseil Européen de Fatwas et Recherches, constitué par une trentaine de théologiens musulmans à la tête desquels se trouve Youssouf al-Qaradawi, est un exemple de ces initiatives. Cependant, le degré de formation présenté par la plupart des imams en Europe rend impossible leur participation dans cette élaboration doctrinale qui est toujours entre les mains des jurisconsultes et des spécialistes, mais ils peuvent toujours agir comme transmetteurs des recommandations qui pourraient être dictées dans leurs communautés.
La dernière question qui se pose est liée à la dimension actuelle adoptée par la figure des imams dans un contexte européen. Face à la somme des fonctions que leurs communautés de référence impriment en eux, les imams finissent par assumer un rôle de garants de la transmission d’une tradition d’origine. Une tradition qui contient non seulement des composantes doctrinales religieuses, mais où celles-ci se trouvent aussi pleinement revêtues d’un fond culturel et national concret. En accomplissant cette fonction principale, les imams reprennent la mission formulée par les responsables des oratoires où ils exerceront leur responsabilité, en agissant au service de la reproduction d’un lien communautaire et d’une pratique religieuse qui suppose, en même temps, de maintenir active la connexion avec les références propres de la société d’origine. Cela imprime une constante dans leur figure, qui tend plus à maintenir un profil de leadership bas et dépendant, plutôt que d’assumer une tâche de contextualisation ouverte à la nouvelle réalité sociale où se situe leur fonction, en essayant d’attirer l’attention des nouvelles générations de musulmans, un secteur de ces collectifs qui se sent à peine identifié avec les discours de reproduction et transplantation des références d’origine.
Ces nouveaux éléments qui apparaissent dans l’exercice des fonctions communautaires chez les imams, contribuent à réorienter le débat autour de ces figures en tant qu’expression de l’autorité religieuse islamique en Europe, en suggérant d’autres questions et d’autres débats qui vont au-delà de leur approche problématique.