Co-edition with Fundación Análisis de Política Exterior
Dialogues

Gaza : l’impact de la guerre sur la cohésion sociale euroméditerranéenne

Aida Traidi
Agent de gestion, division Culture, genre et société civile à l’IEMed

Depuis des décennies, le conflit au Moyen-Orient est un facteur clé de la propagation de la haine intercommunautaire, de la déshumanisation de « l’autre » et de la radicalisation. Depuis les attentats du 7 octobre 2023 et la réponse disproportionnée d’Israël contre Gaza, critiquée pour son impact sur la population civile, la polarisation a atteint des niveaux sans précédent.

Ce climat de tension sociale a un impact particulier sur les communautés arabes, musulmanes et juives de la région euroméditerranéenne, qui sont la cible de récits extrémistes et de discours de haine qui sapent la cohésion sociale et qui entravent les efforts de paix.

Il est clair que le moyen le plus efficace et le plus durable de lutter contre la polarisation, la déshumanisation et la radicalisation induites par les conflits est de résoudre le conflit qui les génère. Parallèlement, il est toutefois essentiel d’ouvrir des espaces de dialogue pour aborder ces phénomènes. La société civile engagée dans l’universalité des droits de l’homme, le dialogue interculturel, la reconnaissance mutuelle et la paix a un rôle crucial à jouer dans la prévention de la fracture sociale.
À cette fin, les 26 et 27 octobre derniers, l’IEMed, avec le soutien du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), a organisé la Conférence euro-méditerranéenne de la société civile intitulée « Reconquérir notre humanité partagée. Lutter contre la polarisation, la déshumanisation et la radicalisation induites par le conflit au Moyen-Orient », qui a rassemblé plus de 200 participants de 33 pays, principalement des organisations de la société civile, mais aussi des décideurs politiques et des experts de toute la région.

Articulée autour de différents formats tels que des sessions thématiques, des débats et des key note speeches, la conférence a rempli sa mission en apportant des réflexions et des points de vue qui nous aident à comprendre et à aborder les dynamiques de confrontation et d’exclusion dérivées des conflits, en promouvant des valeurs partagées comme base du dialogue et de la coopération.

L’ESPAGNE ET L’UE FACE À LA GUERRE À GAZA

Malgré les défis du dialogue dans un contexte de violence et de douleur, les différentes personnalités institutionnelles et politiques présentes à la conférence ont souligné l’importance du dialogue, de la compréhension et de l’empathie comme seul moyen de parvenir à une paix juste, durable et viable au Moyen-Orient. Elles ont également rappelé l’urgence d’un cessez-le-feu à Gaza,
de l’accès à l’aide humanitaire et du respect du droit international, y compris les principes de la Charte des Nations unies (1945) et de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).

Le haut représentant de l’UE et vice-président de la Commission de l’époque, Josep Borrell, et le ministre des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la coopération, José Manuel Albares, ont dénoncé l’existence d’une différence de traitement dans l’application du droit International, soulignant la nécessité de traiter les guerres de Gaza et d’Ukraine selon les mêmes principes. Borrell a également déploré l’incapacité de la communauté internationale à mettre fin aux souffrances dans la région, affirmant que « la guerre ne s’arrêtera pas simplement parce que nous le demandons, mais lorsque la communauté internationale sera disposée à prendre des mesures coercitives pour changer le comportement des acteurs ».

Le chef de la diplomatie européenne de l’époque et le ministre ont réitéré l’engagement de l’Europe et de l’Espagne en faveur de la mise en œuvre de la solution à deux États, seule solution durable au conflit, bien qu’elle ait été remise en question par certains participants à la conférence, qui préconisent un État démocratique unique, dans lequel Palestiniens et Israéliens vivraient côte à côte et jouiraient des mêmes droits.
Il convient de mentionner que l’Espagne, qui a reconnu l’État palestinien le 28 mai 2024, maintient une position à contre-courant par rapport aux autres pays européens, ce qui représente une occasion unique de promouvoir des initiatives en faveur de la paix.

Josep Borrell lors de la clôture de la Conférence de la société civile euro-méditerranéenne. Barcelone, le 27 octobre 2024./ALBA BOUVIER

POLARISATION ET DISCOURS DE HAINE EN TEMPS DE GUERRE

La polarisation, tant dans le tissu social que dans la sphère politique, s’est enracinée dans de nombreux pays de la région euroméditerranéenne et est, depuis longtemps, un mot à la mode dans les médias. Ce phénomène a facilité la montée de l’extrême droite en Europe, qui à son tour accentue la polarisation et constitue une menace sérieuse pour la cohésion sociale.

Dans le contexte actuel de violence au Moyen-Orient, les discours de haine, y compris l’antisémitisme et l’islamophobie, ont augmenté, créant un climat d’hostilité qui facilite et justifie la violence. Au cours de la conférence, des mises en garde ont été lancées contre la montée de l’islamophobie et l’utilisation d’un langage déshumanisant pour justifier l’agression d’Israël contre les Palestiniens. Selon les données de l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie (OBERAXE), l’islamophobie et la xénophobie sont au cœur d’une grande partie des discours de haine en ligne en Espagne. Ces discours s’inscrivent dans une tendance plus large en Europe, où l’extrême droite – qui, malgré ses antécédents antisémites, est très proche du premier ministre Benjamin Netanyahu – véhicule un discours anti-immigration et islamophobe.

Les données de l’OBERAXE montrent également que la moitié des discours de haine surveillés déshumanisent ou dégradent gravement le groupe cible. La déshumanisation complète des Palestiniens, notamment, favorise le climat d’indifférence générale à l’égard de leurs souffrances.

L’augmentation significative de l’antisémitisme depuis octobre 2023 a également été dénoncée. Les attaques contre les personnes juives, le harcèlement public et les discours de haine en ligne en sont quelques exemples. Dans le même temps, l’instrumentalisation croissante de l’antisémitisme pour faire taire les critiques légitimes des politiques de l’État d’Israël a été rejetée. Par exemple, dans certaines régions d’Allemagne, l’utilisation de l’expression « de la rivière à la mer, la Palestine sera libre » constitue une infraction, car elle est considérée comme une négation de l’existence de l’État d’Israël. Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Les manifestations déclenchées par la guerre à Gaza ont été limitées par le rétrécissement des espaces de protestation de la société civile dans le monde. Dans l’UE, au moins 12 pays ont interdit ou limité les manifestations de solidarité avec la Palestine. Dans cette situation, certains participants ont exprimé leur inquiétude quant à la réduction au silence et/ou à la criminalisation des voix propalestiniennes et ont mis en garde contre les implications plus larges que les restrictions du droit de manifester peuvent avoir pour la liberté d’expression et la démocratie en général.

Les réseaux sociaux sont le
vecteur de la désinformation et
de l’incitation à la haine, deux
phénomènes distincts, mais
interconnectés

En ce qui concerne les propositions visant à renforcer la cohésion sociale, trois lignes d’action fondamentales ont été avancées. Tout d’abord, la nécessité de construire une citoyenneté inclusive et partagée, dans laquelle les diverses communautés puissent développer un sentiment d’appartenance. À l’heure où de nombreux musulmans ou juifs se sentent en insécurité face à la montée de la haine et de la polarisation, les villes ont la responsabilité d’assurer un cadre de vie sûr à tous leurs habitants. Dans ce sens, le travail de la Coalition européenne des villes contre le racisme (ECCAR), dont Barcelone fait partie, a été mis en avant dans l’élaboration de stratégies de lutte contre toutes les formes de racisme et de discrimination.

Deuxièmement, le rôle essentiel des femmes dans la reconstruction du tissu social et la consolidation de la paix a été souligné. Les organisations qui encouragent le dialogue entre les femmes palestiniennes et israéliennes ont mis en évidence leur contribution à la cohésion de la communauté et à l’entente, en remettant en question les récits extrémistes. En plus d’être une question de justice sociale, l’intégration d’une perspective de genre dans la construction de la paix est indispensable pour parvenir à des solutions durables.

Enfin, l’accent a été mis sur l’éducation en tant qu’outil clé pour lutter contre la haine et la polarisation. L’importance des projets éducatifs pour la promotion de l’interculturalité dès le plus jeune âge a été soulignée, de même que les initiatives visant à remédier aux situations d’inégalité susceptibles d’alimenter la fragmentation sociale.

LA DÉSINFORMATION À L’ÈRE DES RÉSEAUX SOCIAUX

Dans un contexte où le débat sur la désinformation en Europe est plus vif que jamais, l’une des questions clés abordées lors de la conférence était sa propagation sur les réseaux sociaux. Bien que la désinformation ne soit pas un phénomène nouveau, les plateformes numériques en ont accru la portée, ce qui pose des problèmes spécifiques qu’il convient de résoudre.

Les participants ont noté que les réseaux sociaux sont le vecteur de la désinformation et de l’incitation à la haine, deux phénomènes distincts, mais interconnectés. Ils ont également mis en garde contre le fait que la désinformation ne naît pas dans le vide, mais qu’elle est utilisée intentionnellement par des acteurs étatiques et non étatiques pour manipuler l’opinion publique et promouvoir leurs programmes politiques. La montée de la désinformation reflète également l’énorme pouvoir accumulé par les magnats de la technologie, qui influencent le débat public par l’intermédiaire de ces plateformes.

Les élections européennes de juin 2024 ont montré une avancée significative de l’extrême droite dans plusieurs pays. À l’heure de la crise des démocraties libérales et de la montée des populismes, de nombreux sondages ont mis en évidence la désaffection croissante à l’égard de la classe politique et des institutions, notamment chez les jeunes. Les causes sont multiples, mais parmi celles évoquées lors de la conférence, la crise de légitimité des institutions qui n’ont pas été à la hauteur et la diffusion d’un discours radical sur les réseaux sociaux sont mises en évidence. Contrairement à d’autres mouvements, l’extrême droite a réussi à se connecter avec les jeunes par le biais de ces plateformes, qui sont devenues un terrain fertile pour la propagation des idées extrémistes.

Une mise en garde a également été faite contre la généralisation croissante de ces idées, auparavant confinées à des plateformes marginales et de plus en plus présentes sur les réseaux sociaux grand public tels que X, Facebook, Instagram et Telegram. Une étude publiée en 2024 par le Centre de lutte contre la haine en ligne (CCDH) indique que les changements introduits par Elon Musk à la suite du rachat de X ont facilité la propagation de la haine, permettant à certains comptes d’exploiter la guerre Israël-Gaza pour gagner des adeptes et générer des revenus. Ces derniers mois, des organisations de différentes natures ont abandonné la plateforme, considérant que son algorithme favorise la polarisation.

Face à la tentation de rendre les réseaux sociaux responsables de tous les maux, il a été rappelé que ces plateformes sont des amplificateurs et des légitimateurs de discours qui existent déjà dans la sphère du face-à-face. Même si l’infrastructure algorithmique des réseaux sociaux peut renforcer les récits polarisants, les réseaux sociaux ne sont pas intrinsèquement nuisibles, mais amplifient plutôt des préjugés préexistants.

Afin de créer des environnements numériques plus sûrs, les participants ont souligné l’importance d’un meilleur accès à l’information sur le fonctionnement de ces plateformes, afin de développer des stratégies efficaces. Ils ont également mis l’accent sur le potentiel des programmes de citoyenneté numérique, qui promeuvent l’éducation aux médias et la pensée critique, en tant qu’outil clé pour renforcer la résilience face aux menaces numériques. En outre, l’utilisation d’outils juridiques pour freiner la désinformation et veiller à ce que les plateformes assument leur responsabilité a été discutée. Dans l’UE, la loi sur les services numériques (DSA), qui régit les grandes plateformes, mène des enquêtes sur X, Meta et TikTok. Cependant, ces géants de la technologie, encouragés par Trump, résistent aux règles du jeu de l’UE, invoquant une prétendue atteinte à la liberté d’expression.

LES DYSFONCTIONNEMENTS DE LA DIPLOMATIE INTERNATIONALE ET LEUR IMPACT SUR LA RADICALISATION

Les événements du Moyen-Orient ont mis en lumière les dysfonctionnements du système politique international et de ses institutions, créées en 1945 dans le but de maintenir la paix dans le monde. Toutefois, ces structures se sont révélées inefficaces pour mettre fin aux atrocités de la guerre et s’attaquer aux causes structurelles des conflits. « Il est nécessaire de proposer une réforme du système des Nations unies », a déclaré un participant à la conférence.

Les participants ont exprimé leur inquiétude quant à l’application inégale des normes internationales. Le soutien des États-Unis aux actions d’Israël et la paralysie du Conseil de sécurité des Nations unies en raison du droit de veto ont été critiqués, tout comme l’incapacité de l’UE à adopter des positions communes. À cet égard, l’urgence pour l’UE d’adopter une position commune a été soulignée, ce qui a été fait dans le cas de l’Ukraine, mais pas dans celui de Gaza. Les incohérences dans l’approche de l’UE ont miné sa crédibilité dans la région, entachant sa réputation de défenseur du droit International et des droits de l’homme, et générant des désillusions parmi ceux qui la considéraient comme un phare de la justice.

Les participants ont également mis en garde contre le potentiel de radicalisation de l’échec des mécanismes internationaux de résolution des conflits et la perception d’une inégalité de traitement dans l’application du droit international. Cela peut conduire certains secteurs de la population à remettre en question l’efficacité des structures démocratiques et des droits de l’homme, s’ils ont l’impression qu’ils ne sont pas appliqués de manière cohérente et impartiale. Ces frustrations érodent la confiance dans la résistance non violente et renforcent l’attrait pour les réponses qui légitiment le recours à la force. Dans ce contexte, il est urgent de construire de nouveaux discours de résistance non violente qui soient crédibles pour une population jeune qui a perdu espoir.

En outre, certains participants ont noté que la réponse d’Israël alimente une résistance militaire accrue à son encontre. Ce phénomène, connu sous le nom de radicalisation réciproque ou extrémisme cumulatif, favorise un cycle de violence qui rend la coexistence pacifique encore plus difficile.

LA DÉCLARATION DE BARCELONE POUR LA RECONQUÊTE DE NOTRE HUMANITÉ PARTAGÉE

L’un des résultats concrets de la conférence a été l’élaboration de la Déclaration de Barcelone pour la reconquête de notre humanité partagée, qui souligne le rôle crucial de la société civile dans la défense de la justice et de l’humanité partagée dans le contexte de la violence au Moyen-Orient. La déclaration, désormais ouverte à la participation de l’ensemble de la société civile, souligne le rôle actif que celle-ci peut jouer dans la défense des droits de l’homme et de la paix, par la création d’espaces de dialogue et d’action collective ouverts à tous.

La radicalisation réciproque ou
extrémisme cumulatif alimente
un cycle de violence qui rend la
coexistence pacifique encore
plus difficile

Conformément à ces principes, le document rejette toute forme de racisme, de discrimination, de déshumanisation et d’incitation à la haine à l’encontre de tout groupe. Il condamne également toutes les formes de violence dirigées contre les civils et appelle à un cessez-le-feu à Gaza, à l’ouverture d’un corridor humanitaire et à la suspension des ventes d’armes aux parties belligérantes. Les signataires mettent en garde contre le démantèlement de l’ordre établi après la Seconde guerre mondiale et demandent la mise en œuvre immédiate des mesures provisoires ordonnées par la Cour internationale de justice (CIJ) pour mettre fin à la violence à Gaza.

D’autres points clés mentionnés sont la nécessité d’intégrer une perspective de genre dans la consolidation de la paix, la protection de la liberté de la presse et la responsabilité des grandes plateformes numériques pour lutter contre la polarisation induite par la désinformation et les algorithmes.

La déclaration se termine par un engagement à établir un conseil consultatif euroméditerranéen pour favoriser la coopération entre les acteurs de la société civile dans la région. La déclaration et le conseil consultatif contribueront tous deux à la durabilité de l’exercice et serviront de base aux actions et à la coopération futures.

VERS UNE PAIX JUSTE ET DURABLE

Lorsque les plaies sont ouvertes et que la souffrance est si grande, il est difficile de parler de dialogue, d’empathie, de compassion, de solidarité et d’attention mutuelle. Pourtant, ces valeurs fondamentales sont essentielles pour trouver une issue à ces temps difficiles. La conférence a rappelé la nécessité de créer des espaces pour empêcher la rupture du dialogue social, tout en encourageant les débats et les désaccords nécessaires. Il s’agit là d’un premier pas essentiel vers une paix juste et durable. 

Le message principal de la conférence était clair : la paix au Moyen-Orient ne sera possible que si le droit international est respecté et les droits de l’homme défendus en tant que principes fondamentaux. Ceux-ci doivent être à la base de tous les efforts visant à lutter contre la polarisation, la radicalisation, la déshumanisation et toutes les formes de haine qui mettent en péril notre respect mutuel, notre cohésion sociale et nos démocraties.

À l’heure où le paysage mondial change, l’Europe ne doit pas se contenter de parler d’une humanité partagée. Elle doit agir pour la défendre. C’est à la fois un devoir moral et une nécessité stratégique./

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