Co-édition avec Estudios de Política Exterior
Éditorial

Faire de nécessité vertu

Manifestation en faveur de Putin. Sanaa, Yémen, mars 2022. Mohammed Hamoud/Getty images

Depuis l’attaque de la Russie contre l’Ukraine en février, l’onde de choc a été ressentie dans le monde entier, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Accablée par les conséquences de la pandémie, la région est désormais confrontée à une cri­se économique, énergétique et alimentaire sans précé­dent, qui pourrait entraîner des troubles sociaux à la frontière sud d’une Europe préoccupée – légitimement, mais trop exclusivement – par son flanc oriental, l’infla­tion et l’approvisionnement énergétique.

La guerre en Ukraine a mis en lumière les différences entre le Nord et le Sud de la Méditerranée. En Occident, nous commettons souvent l’erreur de croire que tout le monde pense comme nous. Toutefois, l’ambiguïté des gouvernements du Sud dans leur soutien à l’Ukraine et à l’Occident face à la Russie, ainsi que les opinions pu­bliques tendant à rendre l’Europe et l’OTAN (voir les USA) responsables de cette guerre, ont démenti cette perception et mis en évidence l’influence russe dans la région. Cela attise le sentiment antioccidental, en souli­gnant les responsabilités de l’Occident dans les maux qui affligent la région. Telle est la situation actuelle ; il reste à voir si, le conflit se prolongeant, comme cela semble pro­bable, la présence russe peut être maintenue ou diminuée.

Sur le plan géopolitique, la guerre pourrait chroniciser encore plus les conflits régionaux déjà enlisés – Yémen, Syrie, Libye et même Soudan – où, profitant du manque d’initiative de l’UE et du retrait des États-Unis, la Russie a joué un rôle politique et militaire clé ces dernières an­nées. Il en est de même en Iran. Poussés par des intérêts communs face aux sanctions occidentales, Moscou et Té­héran ont renforcé leurs relations stratégiques, mettant en péril les timides progrès des négociations de l’accord nucléaire. D’autre part, le flanc sud, où la Russie cherche à étendre son influence, a été reconnu pour la première fois comme une source « de conflit, de fragilité et d’instabilité »dans le nouveau Concept stratégique de l’OTAN.

Face à la possibilité de l’interruption de l’approvi­sionnement en gaz par la Russie – la fermeture du gazo­duc Nord Stream est un signe de ce qui pourrait se passer à l’automne prochain – les pays du Sud de la Méditerra­née sont dans une position avantageuse pour couvrir au moins une partie des besoins énergétiques de l’Europe. Cette situation pourrait donner carte blanche et renfor­cer les autoritarismes dans le Sud, au moment même où le risque de troubles sociaux est élevé. En même temps, dans un scénario aussi complexe, les défis et les intérêts communs du Nord et du Sud de la Méditerranée peuvent aider à reconstruire la confiance mutuelle.

Face au risque de voir les relations de partenariat eu­roméditerranéen passer au second plan dans les priorités de l’UE et se concentrer uniquement sur le contrôle des migrations, la sécurité ou la lutte contre le terrorisme, l’Europe doit retrouver sa position d’acteur clé et réorien­ter positivement ses politiques vers le Sud de la Méditer­ranée. En ce sens, l’UE doit déployer activement et mieux doter en ressources le nouvel Agenda pour la Méditerra­née adopté en 2021, transformer les défis communs ac­tuels en opportunités et oeuvrer dans l’intérêt mutuel de l’UE et de ses voisins et partenaires méditerranéens. Cela peut être un tournant pour faire de nécessité vertu.

Il est impératif de renouer avec l’opinion publique du Sud, de soutenir les demandes de la société civile et de surmonter les accusations de « deux poids, deux me­sures ». De nouvelles voies de coopération doivent être explorées pour gagner le soutien des sociétés des deux rives, en particulier des jeunes. Le Partenariat euromé­diterranéen et la PEV doivent donner un élan décisif à la modernisation et à la croissance économique, en don­nant la priorité à la création d’emplois et aux politiques sociales. Les énergies renouvelables et l’économie verte, entre autres, font partie des secteurs dans lesquels il faut investir. La reconfiguration des chaînes de valeur du commerce international et des investissements indus­triels constitue une grande opportunité.

Nous nous trouvons donc à un moment clé de la réor­ganisation du cadre géopolitique régional. L’Europe a be­soin d’un Maghreb intégré et stable dans un monde arabe stable et en croissance. Pour y parvenir, l’Europe doit être à la hauteur de son rôle et constituer un point de référence pour les pays du Sud, comme elle l’a été pour l’Europe de l’Est. S’il n’en est pas ainsi, elle sera la grande perdante./

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